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« Je suis la fille du juge Boulouque, du terrorisme, des années quatre-vingt, des attentats parisiens. Et je suis orpheline de tout cela. »

La narratrice vit à New York lorsqu’en septembre 2001 les attentats que l’on sait ensanglantent l’Amérique, et elle se sent rattrapée par une violence avec laquelle elle voulait prendre ses distances. Par son récit elle entend alors « tuer le silence » du deuil, « donner à comprendre », et rendre hommage à ce père disparu, suicidé une nuit de décembre 1990.

C’est par les yeux de la petite fille qu’elle était qu’elle reconstitue l’affaire Gordji, ce diplomate retranché dans l’ambassade d’Iran, que son père, juge anti-terroriste, voulait entendre dans l’enquête sur les attentats parisiens de 1986. Gordji finit par être interrogé mais sortit du bureau du juge libre, tandis que deux otages français quittaient le Liban…

Suspecté d’avoir cédé à la raison d’état, il fut désavoué par l’opinion. Un engrenage commençait, qui le mènerait à une accusation de violation du secret de l’instruction, et finalement au suicide.

Mais ce n’est pas cet homme public que la narratrice nous décrit : c’est un homme qui aime l’athlétisme, lit L’Equipe et veut faire retenir à ses enfants des expressions comme « plaidoyer pro domo ».

Le monde de la petite fille, inconsciente des responsabilités qui pèsent sur les épaules de son père, c’est celui de l’école – qu’elle rate grâce à diverses maladies, des vacances passées en Italie (que le travail de son père peut retarder, bouleverser, au grand dépit de l’enfant), des Fingers et autres vignettes Pannini, de Pac Man et d’Elsa. La narratrice excelle dans l’évocation de ces petits riens, ces « je me souviens » qui nous rendent proches d’elle.

Pourtant, certains incidents inquiètent dans cet univers quotidien : la petite fille abandonne son sac devant l’appartement pour courir vers son goûter et c’est un policier qui vient demander à sa mère si elle connaît ce sac ou si c’est un sac piégé… c’est l’inquiétude de sa mère lorsque la collégienne est retenue à la fin du dernier cours pour une bêtise (un enlèvement est toujours à craindre…). C’est l’agressivité envers la « fille de juge » de camarades un peu trop prompts eux-mêmes à juger.

Cette situation « exceptionnelle » et difficile à vivre pour la famille prendra fin dramatiquement avec la mort du juge, une mort presque « silencieuse » : « Il est parti sans un mot. J’ai longtemps haï ce silence. Je lui en suis reconnaissante, aujourd’hui. Il n’a pas laissé croire que la mort se choisit pour des motifs bien précis ».

 


Mon avis sur ce témoignage ?

Je suis partagée.

Difficile de ne pas être sensible à cette histoire et à la pudeur de la narratrice.

Pourtant cette pudeur l’amène souvent à réduire son évocation du passé à des « vignettes » (ces nourritures, lectures, objets des années 80) ou à de minuscules événements (ces vacances répétitives, retardées, impossibles) ; et à laisser finalement le lecteur en dehors de cette histoire, ou à ne dessiner qu’une silhouette pour le juge.

 

Cette quête du père m’en évoque une autre, lue l’année dernière ; La Reine du silence de Marie Nimier. Même impression que passée l’idée de départ, l’œuvre elle-même manque un peu de chair (dans le cas de Marie Nimier : de son père disparu alors qu’elle avait cinq ans, il lui reste une phrase, une injonction impossible : "que dit la reine du silence ?" Doit-elle parler ou se taire ?).
Une préférence aussi pour le titre de conte de fées de Marie Nimier alors que la « mort d’un silence » est maladroite, je trouve. Livre également plus ambitieux (la narratrice s’interroge sur son identité et la place que lui laisse ce père, silence ou écriture ?).

Mais en commun enfin cet effort pour rompre le silence imposé ou laissé par les pères.