DSCN1199Voici un roman déjà un peu ancien dans la bibliographie de son auteur, au nom poétique, mystérieux et vaguement machiavélique (trait commun d’ailleurs à la plupart de ses titres), Instruments des ténèbres.

Le roman alterne des extraits de deux manuscrits imaginaires.

D’abord le carnet Scordatura, un carnet « discordant » : c’est le journal de Nadia, écrivain qui s’est rebaptisée Nada (Rien), et aussi une sorte de conversation avec son daimôn, son inspiration, qu’elle associe aussi au démon et au mal.
Nada se présente comme une femme d’une cinquantaine d’année, cynique, indifférente à la vie des autres, qui s’est débarrassée sans remords des enfants qu’elle a portés (en avortant, pas de méprise, il n’est pas question d’infanticide ici).

L’autre récit s’intitule « Sonate de la Résurrection », du nom d’une œuvre de Heinrich Ignaz Franz von Biber qui y utilise une « scordatura », une discordance. Il s’agit du roman qu’écrit Nada, l’histoire de deux jumeaux nés sous le règne de Louis XIV, Barbe et Barnabé.
Leur mère meurt en les mettant au monde. Barnabé est donné au prieuré d’Orsan, entre dans un ordre où les hommes sont gouvernés par des femmes, qui, elles, mènent une vie contemplative. Il est visité par le fantôme de leur mère qui lui prédit un destin plus sombre que celui de Barbe. Il est un bon chanteur et excelle dans l’imitation des moindres bruits, chants d’oiseaux, bavardages.
Barbe semble d’abord plus mal lotie : elle a une enfance chaotique, bouleversée par les famines et les épidémies qui la font changer régulièrement de famille. Etant orpheline, elle est le souffre-douleur de tous. Elle devient habile et méfiante. Elle ne connaît qu’une brève période de bonheur, auprès d’Hélène l’aubergiste obèse, qui est pleine d’une autorité affectueuse et qui est un peu guérisseuse, et de sa fille Jeanne. Les jumeaux se rencontrent rarement mais éprouvent immédiatement un immense amour l’un pour l’autre. Mais un drame va obliger Barbe à quitter l’auberge, et son errance la mène aux frontières de la folie.

Peu à peu les deux récits se font écho. L’histoire de Barbe fait resurgir des fantômes du passé ; celui du frère jumeau de Nadia, mort-né, puis d’autres figures dont Nadia a essayé de se débarrasser : une mère violoniste forcée de renoncer à la musique par un mari possessif, enchaînant les fausses couches dans des bains de sang… un père buveur au caractère difficile… couple que Nadia devenue Nada ne souhaite que perdre de vue… et enfin ce Tom Pouce, fœtus non désiré qui a eu le temps de grossir dans son ventre,  qu’elle croyait facilement oublier…
Barbe aussi est enceinte. Cet enfant qu’elle n’a pas voulu, qui la fait chasser de la maison où elle travaille, devient pourtant sa raison de vivre. Sa grossesse cachée est à la fois un chemin de croix et une sorte de miracle, de sainte nativité.
Et si par ce récit terrible, Nada redevenait Nadia et abattait finalement les barrières protectrices qui la séparent des siens ? Et pourquoi alors la fin déjà écrite du roman des jumeaux ne pourrait-elle changer ?

C’est un roman âpre, en particulier dans la description du monde de Barbe et de Barnabé, où règnent la violence, les préjugés et la peur. La sorcellerie que nombre de personnages redoutent est finalement bien inoffensive et sert surtout de prétexte à des injustices et des cruautés expiatoires. La langue que la narratrice prête aux personnages est par ailleurs étonnament douce et familière. On ne peut qu’être frappé par les présences bienveillantes et massives de l’aubergiste ou du père Thomas qui a présidé à la naissance des enfants (figures parentales un peu décalées), et par les détresses des deux orphelins.
J’ai été moins touchée par le carnet Scordatura, plus éparpillé, aux images moins fortes, mais les correspondances entre les deux textes donnent au roman une architecture très solide et complexe, et finalement très émouvante.