J’ai connu une fille qui était amoureuse d’Achille…
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Alessandro Baricco, Homère, Iliade. Cherchez l’intrus.
C’est bien l’écrivain italien, qui a choisi ce curieux titre Homère, Iliade, alors même qu’il nous explique dans une courte préface comment il va trahir le malheureux aède (il veut organiser des lectures publiques du grand chant de guerre et il trouve le texte « illisible »).
La plupart de ses parti-pris sont contestables : d’abord il supprime les dieux. Et la tragédie, alors ? Plus de sorts soupesés dans la grande balance du destin, plus de ruses effrontées des dieux finalement si humains pour donner l’avantage à leurs préférés. Plus d’armes forgées pour Achille par Héphaïstos (Thétis qui réclame les armes, elle, n’a pas été tout à fait rayée du monde homérique, car elle est d’abord la mère d’Achille, ouf !) et parfois un sérieux flottement : Pâris se bat en combat singulier avec Ménélas et, alors qu’il va être défait (et que la guerre va enfin cesser !), Aphrodite le recueille dans un nuage et le dépose… dans la chambre d’Hélène, à qui elle ordonne de le rejoindre. Chez Alessandro Baricco, il se débine, mais on ne sait pas trop comment.
Ensuite, Alessandro veut tout de même écrire un peu le livre (« je n’ai pas résisté à la tentation » écrit-il) et il avoue avoir ajouté des passages de sa main, qu’il signale en italique, pour, dit-il, exprimer clairement le message symbolique de l’épopée. Dans ces moments-là, on a envie de lui répondre : Alessandro, pose ton stylet. L’épopée se débrouille très bien toute seule. Par exemple, Hector se met à faire des citations et il nous assène les dernières paroles de Didon dans l’opéra de Purcell Didon et Enée : "souvenez-vous de moi et oubliez mon destin" (remember me, but forget my fate, s’il avait parlé en VO). Jeu de référence qui paraît bien éloigné du monde de brutes de l’épopée. Ce qui revient aussi comme un leitmotiv dans les propos de Baricco, c’est l’opposition entre les vieux et les jeunes, les jeunes dans l’action, le courage, les vieux envoyant les jeunes se faire tuer : « la guerre est une obsession de vieux, qui envoient les jeunes la faire ». Ulysse est classé parmi les vieux.
Enfin, Baricco (pour sa lecture publique) préfère faire parler les combattants et témoins plutôt que de faire entendre la voix de l’aède ; cela donne une épopée des petits contant ce qu’ils ont vu (parfois, de façon plus problématique, ce qu’ils n’ont pas vu…), en une narration très contemporaine.

Je ne devrais donc pas aimer (oui, je suis une puriste).
D’autant que c’est la traduction française d’une traduction italienne découpée, oralisée, transformée par le grand Ordonnateur, etc etc.

Et pourtant, entre les coupes et les ajouts, qu’est-ce qu’il reste ? le bruit des armes, la fureur du fils de Pélée, l’histoire sanglante et merveilleuse du Grand Combat.

Même s’il essaie, Alessandro ne peut supprimer tout le merveilleux de cette guerre surhumaine ; voici par exemple le passage consacré aux chevaux d’Achille (c’est Antilochos qui parle) :

Et cette histoire de Xanthos et Balios ? Quand on parle de douleur… C’étaient les chevaux immortels d’Achille et ils avaient mené Patrocle à la bataille. Et bien, quand Patrocle tomba, Automédon les emmena loin de la mêlée, pensant les mettre en sûreté en les faisant galoper jusqu’aux navires. Mais eux, arrivés au milieu de la plaine, ils s’arrêtèrent, d’un seul coup, ils s’immobilisèrent, car leur cœur était brisé de douleur par la mort de Patrocle. Il essayait de les faire avancer, Automédon, à coups de fouet ou de douces implorations, mais pas question pour eux de revenir aux navires, ils restaient immobiles, comme une stèle de pierre sur la tombe d’un homme, avec leurs museaux qui frôlaient la terre, et ils pleuraient, des larmes brûlantes, elles coulaient de leurs yeux, c’est la légende qui le dit, ils pleuraient. Ils étaient nés pour endurer la vieillesse et la mort, eux, ils étaient immortels. Mais ils avaient galopé aux côtés de l’homme, et de lui maintenant ils apprenaient la douleur : car il n’y a rien sur la face de la terre, rien qui respire ou qui marche, rien d’aussi malheureux que l’homme. A la fin, brusquement, les deux chevaux s’élancèrent au galop, mais en direction de la bataille : Automédon essaya de les arrêter, mais rien à faire, ils se mirent à caracoler au milieu de la mêlée, comme ils auraient fait au combat, vous comprenez ? mais Automédon, sur le char, était tout seul, il devait tenir les rênes, il ne pouvait pas empoigner ses armes, bien sûr, et donc il ne pouvait tuer personne, eux l’amenaient sur les guerriers et au cœur de l’affrontement, mais la vérité, c’est que lui ne pouvait pas combattre, la vérité, c’est que ce char ressemblait à un char fou, qui comme un vent traverse la bataille, sans porter de coup, absurde et merveilleux.

Ce char de la mort réapparaît plus tard, lorsqu’Agamemnon raconte le départ au combat d’Achille :
Je le vis, resplendissant comme le soleil, monter sur son char, et hurler à ses chevaux immortels de l’emporter vers la vengeance. Il leur en voulait car ils n’avaient pas été capables de soustraire Patrocle à la mort, en courant loin de la bataille. Aussi les insultait-il, et criait après eux. Et la légende dit qu’ils lui répondirent, baissant le museau, et arrachant les rênes, ils lui répondirent avec une voix humaine : et ils lui dirent : nous courrons aussi vite que le vent, Achille, mais plus vite que nous court ton destin, vers la mort.

La traduction reretraduite nous rend quand même ça : l’exotisme de ce monde perdu, sa force tragique.

Autre élément qui devrait m’agacer : Baricco se sent obligé de « conclure » l’histoire et plutôt que de clore la tragédie sur l’apaisement de la colère d’Achille (qui est le vrai sujet de l’Iliade), il nous raconte la fin de la guerre, en s’inspirant d’un texte beaucoup-beaucoup plus récent que L’Iliade. Et pourtant, le charme est là, charme baroque des choses qui tombent en poussière :
Les lances étaient lasses de tuer, les sangles des boucliers, usées, se déchiraient, et les cordes des arcs, épuisées, laissaient retomber les flèches rapides. Les chevaux, vieillis, paissaient désolés, la tête basse, les yeux clos, pleurant les compagnons avec qui ils avaient couru et combattu. Achille gisait sous terre, près de son cher Patrocle, Nestor pleurait son fils Antilochos, Ajax de Télamon errait dans l’Hadès après s’être tué ; Pâris, cause de tant de malheurs, était mort, et Hélène vivante, près de son nouvel époux, Déiphobos, fils de Priam. Les Troyens pleuraient Hector, et Sarpédon, et Rhésos. Dix ans. Et Ilion se dressait toujours, intacte, à l’abri de ses murailles invincibles.

Bref, l’emballage est un peu toc, mais il n’empêche finalement pas d’entendre le chant brutal, la plainte immortelle des soldats et des femmes qui les attendent anxieusement. Et on ne peut pas y résister.