Suite à divers incidents indépendants de notre volonté, le repas dominical aura lieu lundi, cette semaine.

Je vous parlais il y a peu de Marcel Schwob. Il poursuit dans Le Livre de Monelle une figure féminine fantomatique, à travers ses paroles puis par l’intermédiaire d’autres jeunes filles qu’il appelle « les sœurs de Monelle ». Ma préférée, c’est Madge. Elle vit dans un moulin, elle passe ses journées à regarder l’ombre des ailes du moulin tournoyer. Le meunier et son fils Jean fabriquent de la farine, mais Madge apprécie d’autres nourritures : sable et charbon, croûte blanche de plâtre arrachée à la muraille… c’est pour soigner ces goûts étranges que ses parents l’ont envoyée là.
Un jour, vient un mendiant à qui elle aimerait donner à manger. Mais il a un pain. Ce qu’elle veut, elle, c’est « voler un peu de farine » pour lui. « Avec l’eau de l’étang, ce soir, vous pourrez faire de la pâte. » Etrange recette.
Le mendiant ne partage pas sa vision de la gastronomie. Qu’à cela ne tienne : elle lui vole son pain et lui donne de sages conseils : « Et vous aurez faim, ce soir. (…) Il faudra manger votre pain. Il faudra le tremper dans l’eau de l’étang, si vos dents sont mauvaises. L’étang est très profond. »
Evidemment, elle n’a pas subtilisé le pain du mendiant pour le manger : c’est une miche noire, qui lui répugne.
Elle a d’autres projets pour cette miche : Jean, le fils du meunier, lui a dit qu’on pouvait retrouver les noyés avec un pain dans lequel on a mis du vif-argent, dans un petit trou dans la croûte. Elle veut essayer, parce qu’elle ne doute pas un instant que le mendiant s’est noyé. « Moi, si j’étais aussi vieille, je me noierais. »
Et pour finir elle veut faire revivre une vieille légende : on dit qu’autrefois, c’est un géant qui vivait dans le moulin, et qu’il faisait son pain avec des os d’hommes morts, bien craquants.
Voilà ce qu’elle veut faire : « elle ferait revenir son corps, et, comme le géant, elle pourrait moudre de la farine et pétrir de la pâte avec des os d’homme mort. »

Madge est la sœur « perverse » de Monelle, mais il vous reste « l’égoïste », « la voluptueuse », « la déçue » et d’autres sœurs encore à découvrir. Si vous aimez les atmosphères lentes et délétères, les figures ambiguës, les scènes étranges, je vous conseille vivement ce recueil « fin de siècle ».

Par ailleurs si comme Madge, vous aimez jouer avec la nourriture, vous pouvez vous acheter une très moderne machine à pain, et vous amuser à faire votre propre miche (sachez toutefois que la farine et l’eau de l’étang ne suffisent pas à faire un pain bien gonflé). La machine vous fera sans effort des pains parallélépipédiques, avec une croûte parfois un peu aqueuse et un sommet évoquant à l’occasion un champignon atomique (le dosage du levain est délicat).
Si comme Madge, vous aimez les traditions, et particulièrement celle du boulanger pétrissant sa pâte à l’aube noire tandis que tout se tait, rien ne vous empêche de confier cette tâche masculine à votre cher et tendre (même si elle se limite ici à doser les ingrédients).

Vous pourrez ensuite jouer à la boulangère ; c’est un rôle très séduisant, qui demande, du moins c’est ce que j’ai pu constater, une science du maquillage : celui-ci devant être suffisamment appuyé tout en s’accordant avec les boîtes de bonbons et les gâteaux crémeux exposés en vitrine.

Bon appétit !