Attention : petit repas dominical de milieu de semaine… Avant de nous attabler, je vous propose une balade au milieu des étals colorés des maraîchers, fromagers et autres commerçants, histoire de nous ouvrir l’appétit. Mais comme c’est Zola qui m’accompagne, il vous faudra garder l’estomac bien accroché…

La nourriture joue souvent un rôle dans les romans de Zola, que les personnages en manquent, ou qu’elle s’exhibe avec une abondance obscène : ce qui est le cas dans Le Ventre de Paris, volume qui se déroule dans les grandes Halles parisiennes juste construites et qui raconte le triste retour à la civilisation d’un bagnard évadé de l’île du Diable, Florent, auprès de son frère devenu charcutier.
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Par les yeux du personnage, nous découvrons des amoncellements de nourriture, que dis-je, des fleuves de légumes, des mers de victuailles…  et nous passons en revue tous les stands : Zola a le souci de l’exhaustivité !
Qui plus est, cette nourriture étalée prend un aspect fantastique : les potirons forment des barricades, les veaux aux moignons saignants semblent des corps pendus, les cœurs des salades brûlent dans le soleil du matin, les carottes saignent… C’est que notre héros Florent a bien faim et que cette abondance le submerge comme une vague trop haute.
La faim domptée, la nourriture peut prendre un aspect plus riant (mais pas forcément plus appétissant) : les viandes à la devanture de son frère Quenu deviennent des confiseries, prennent des tons roses de confiture ; les poissons brillent comme des opales ou de la nacre ; les fruits prennent une sensualité féminine, rougissent comme des lèvres baisées, s’arrondissent en seins naissants…
Toutes ces couleurs fascinent Claude Lantier, le peintre, et, adoptant son regard, Zola dit « le vernis mordoré d’un panier d’oignons, le rouge saignant d’un tas de tomates, l’effacement jaunâtre d’un tas de concombre », en un tableau impressionniste. Claude ira même jusqu’à faire œuvre dans la vitrine des Quenu-Gradelle, qu’il réorganise pour Noël en jouant avec les couleurs, en suggérant « la gloutonnerie du réveillon, la goinfrerie des estomacs vidés par les cantiques ». Cela est si « barbare et superbe » que Lisa, la belle charcutière, s’indigne, juge la vitrine indécente et réclame qu’elle redevienne appétissante et fade.

Mais le morceau de bravoure, c’est incontestablement la scène de la fabrication du boudin. Tandis que, dans une chaleur émolliente, les oignons fondent avec un bruit de cigale, et alors que l’ouvrier Auguste a annoncé que le sang collecté donnerait du bon boudin, voilà que l’enfant Pauline demande à Florent de lui raconter l’histoire du monsieur qui a été mangé par des bêtes. Et Florent de reprendre l’histoire de cet homme envoyé à l’île du Diable, obligé de manger du riz plein de vers et de la viande avariée. Il finit par s’enfuir avec deux compagnons, mais l’un reste en arrière, tandis que les deux autres partent en quête d’une barque et de nourriture… Quand ils reviennent, les crabes ont dévoré les mains et les pieds du pauvre homme, et grouillent encore dans son ventre. Les deux autres repartent, restent au moins trois jours sans manger ; un deuxième homme meurt. Au milieu de ce récit, les ordres du maître charcutier sonnent étrangement : « donnez-moi les gras », « passez-moi le sang ! » s’exclame-t-il en tournant la mixture qu’il parfume avec des épices. La petite fille écoute la terrible histoire comme un conte (« moi, j’aime mieux être au pain sec » dit-elle quand il est question du riz aux vers), d’autres pouffent, Lisa est offusquée par ces histoires peu ragoûtantes qui risqueraient de souiller le boudin… Scène répugnante et politique, qui se réitèrera plus brièvement lorsque les commères des Halles se réunissent pour se dire qui est le mystérieux Florent : l’une d’elles a découvert qu’il venait du bagne. « Autour d’elles, les fromages puaient », commence Zola, pour accompagner les ragots.

Les Halles, temple du ventre repu, ne sont évidemment pas faites pour l’idéaliste Florent ; il sera lui aussi dévoré…

Si ce n’est déjà fait, je vous conseille donc la promenade au milieu des parfums capiteux ou écoeurants de ces Halles parisiennes…