Voilà un livre qu’il faudrait lire d’une traite.
DSCN1327
Mes mauvaises pensées de Nina Bouraoui prend la forme d’une longue consultation chez le psychanalyste, c’est un flux de paroles sans chapitres ni paragraphes, les phrases sont longues, les épisodes, les années s’entremêlent… On est happé et aussi perdu, avant que ne se mettent en place les grandes lignes du livre.
La narratrice vient confier sa peur de se montrer violente avec ceux qu’elle aime, elle qu’on juge si tendre. A plusieurs reprises revient l’impression d’étouffer – crises d’asthme de sa mère, noyades tout justes évitées…
Peu à peu nous découvrons une femme déchirée entre deux terres, l’Algérie, terre de la sensualité, qu’elle a quittée brutalement pour suivre sa mère souffrante, et la France pour laquelle elle doit, adolescente, se fabriquer un autre « moi », en rompant tout lien avec celle qu’elle était avant. L’Algérie, c’est le pays du père, des grands-parents inconnus, des amis perdus. La France, la terre de sa mère, du grand-père qui a honte du mariage de sa fille.
Reviennent aussi les figures des femmes qu’elle a aimées : Diane de Zurich aimée et haïe, la Chanteuse qui lui avait volé sa voix, l’Amie avec laquelle elle forme un couple harmonieux…
C’est l’histoire d’un apaisement, au fil des métamorphoses de celle qui écoute et de celle qui parle :
… au début vous êtes un mur pour moi, (…) puis vous devenez un miroir, à force de rendez-vous je me rends compte que je n’aime pas mon visage, je n’aime pas ce qui se dégage de moi ; lentement vous devenez l’amie de mes peurs, chaque peur passe par vous, par votre voix, par vos réponses, il faudrait que je voie mon beau visage, tout ce qui me constitue, tout ce qui vit au fond de moi. Je sais qu’il vient ce beau visage, je sais qu’il va venir, c’est comme l’odeur du printemps à la fin de l’hiver, c’est comme la lumière qui change et s’adoucit, c’est une renaissance ; quand M. dit : « Tu es tombée amoureuse ? », je ne réponds pas, puisque je sais que c’est moi dont je tombe amoureuse quand je pense à vous.
Ce qui m’a émue aussi, c’est la façon dont la narratrice étudie son histoire familiale : le fardeau qu’elle porte, c’est aussi la culpabilité d’être peut-être plus aimée de son grand-père que sa mère, c’est la peur de sa mère face aux regards qui jugent, qui lui rappellent celui de son père. Les liens familiaux finissent par se brouiller…
Mes phobies sont des mauvaises pensées, ma mère est ma fille, mon père est mon frère, l’Amie est mon miroir, ma sœur est la mère de ses enfants, la Chanteuse est aussi ma fille, quand je la démaquille, quand je la déshabille, quand je la masse, après ses concerts…
Le livre est également l’occasion de rendre hommage à certains artistes qu’elle apprécie, et particulièrement à Hervé Guibert (j’ai lu de lui, il y a très longtemps, A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, mais elle donne très envie d’explorer l’œuvre de celui qui pensait qu’il y avait des gens malades de « l’enfance qui saigne »).

Terminons par ce beau passage, cette collection de beauté :
C’est une obsession chez moi, cette beauté, ce plein de beauté, mes premiers livres qui sont trop écrits, à cause de la beauté, mes amies, ma famille, mes traversées du Louvre, vite, chaque jeudi matin, pour être dévorée de beauté, Vélasquez, les christs, Caravage, les garçons nus, les livres d’Hervé Guibert, les photographies de son amour, les garçons du Marais, Laura Palmer dans Twin Peaks, les amantes de Mullholland Drive, la beauté, l’immense beauté d’Alger un jour sous la neige, la mer blanche, les pistes de Chréa, le désert glacé, les bateaux à quai, la beauté de l’amie de ma sœur, M. B., la beauté de l’adolescence des années soixante-dix que je retrouve dans le film de Sofia Coppola un jour.