Pour Vanessa qui nous propose chaque mois d’être passeurs d’imaginaire

J’ai déjà parlé de ma grand-mère et de son précieux livre de cuisine. Je pourrais vous parler encore d’autres objets tout aussi précieux, de sa machine à coudre et des rêves de jeunesse qui lui sont attachés ; ou encore des notes sur tout et sur rien semées dans la maison, sous un pull, dans des boîtes, et qui sont parfois des vœux, parfois des récriminations, parfois des nouvelles apparemment sans importance mais qu’il convient de ne pas oublier…

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Mais finalement je vais vous parler littérature ; connaissez-vous des romans qui évoquent cette relation particulière que l’on peut entretenir avec une grand-mère ? L’un des écrivains qui la dépeint le mieux est à mon avis Marcel Proust. Loin de moi l’idée de faire un portrait complet de la grand-mère bien-aimée de Marcel, mais en voici quelques traits tirés des Jeunes filles en fleurs.

La grand-mère de Marcel est d’abord une fervente lectrice de Madame de Sévigné, mère à l’amour si vif qu’un échange épistolaire régulier avec sa fille lui était nécessaire, épistolière à la plume agile. Fidèle en lecture, la grand-mère de Marcel ne se déplace jamais sans emporter un volume de ses Lettres, et sa conversation est émaillée de citations de cet écrivain dont elle est nourrie, comme lorsqu’elle parle des repas du Grand-Hôtel de Balbec qui sont d’une « magnificence à mourir de faim ». Cette fréquentation régulière l’amène à lire le monde selon l’œuvre et le style de l’épistolière, et à être charmée par ceux qui comme elle en ressentent toutes les beautés. Ainsi, ce qui lui plaît en Saint-Loup, qui deviendra le meilleur ami de Marcel, c’est son « naturel », aussi bien dans son élégance que dans sa « façon d’avouer sans aucun détour la sympathie qu’il a pour son petit-fils » ; il trouve selon elle des mots « justes et vraiment aimants, des mots qu’eussent contresignés Sévigné et Beausergent ». Elle-même pratique avec sa fille, la mère de Marcel, une correspondance aussi assidue que la femme qu’elle admire, ce qui fait dire à Madame de Villeparisis : « Comment, votre fille vous écrit tous les jours ? Mais qu’est-ce que vous trouvez à lui dire ? » Il s’agit bien sûr de l’une de ces personnes qui ne sont pas « dignes de comprendre ce que je sens », aurait dit Madame de Sévigné, et d’ailleurs Madame de Villeparisis comprend fort mal la marquise : « Est-ce que vous ne trouvez pas que c’est un peu exagéré ce souci constant de sa fille, elle en parle trop pour que ce soit sincère. Elle manque de naturel. » La grand-mère de Marcel trouvera un meilleur lecteur de Madame de Sévigné en Charlus, qui comme elle comprend que les deux femmes étaient unies par une connivence particulière, par leur goût pour ce que la marquise appelait « choses si légères qu’il n’y a que vous et moi qui les remarquions ». (Mais il est aussi capable de faire preuve d'une grande vulgarité lorsqu'il vient chercher Marcel à la plage et lui pince le cou en disant : "Mais on s'en fiche bien de sa vieille grand-mère, hein ? petite fripouille !")

Si la grand-mère de Marcel comprend si bien Madame de Sévigné, c’est qu’elle est venue à cette lecture par « l’amour des siens », et c’est la tendresse inconditionnelle qu’elle voue à ce petit-fils souffrant et nerveux qui la rend si touchante. Lorsqu’elle arrive à Balbec, en séjour avec son petit-fils angoissé (car le voilà obligé de dormir dans une chambre inconnue, d’affronter un monde étranger à ses habitudes), nous la voyons revêtir sa robe de chambre de percale, parce qu’elle s’y sent plus à l’aise, prétend-elle, mais surtout parce que c’est le vêtement des maladies, sa « blouse de servante et de garde ». Pour rassurer Marcel, ils mettent en place le rituel des coups frappés au mur, pour s’appeler ; le narrateur craint toujours que sa grand-mère ne vienne pas. « Confondre les coups de mon pauvre chou avec d’autres, mais entre mille sa grand-mère les reconnaîtrait ! »

Il arrive que le timide Marcel souffre pour elle et par elle ; il faut le voir arriver dans l’hôtel de Balbec, dépaysé, déjà persuadé qu’il ne pourra pas rester dans ce lieu étranger et hostile, et s’asseoir dans le hall à l’écart de sa grand-mère qui discute les « conditions » avec un directeur vulgaire (car il manifeste en n’enlevant pas son chapeau son mépris pour ces gens à petit budget). Petite ingratitude du jeune homme choyé, honteux qu'elle négocie bourgeoisement des prix, mais abandonnant sa grand-mère à l'indélicatesse du directeur.

C'est par tendresse encore que sa grand-mère, pourtant ravie de ne connaître personne sur leur lieu de villégiature, joue la comédie des retrouvailles avec Madame de Villeparisis, afin de savoir comment elle fait pour recevoir son courrier plus tôt qu’elle (toujours les lettres de sa fille !) et comment elle se procure de bonnes grillades (pour son petit-fils).

Plus tard, au milieu du volume suivant, Le côté de Guermantes, ce sera à Marcel de prendre soin de sa grand-mère. Victime d’une petite attaque durant une promenade, elle ne veut pas inquiéter son petit-fils et, plutôt que de lui parler de son malaise, elle cite une nouvelle fois Madame de Sévigné, mais le narrateur a du mal à l’entendre, tant sa grand-mère a de difficultés à prononcer ces mots. « Allons, lui dis-je assez légèrement pour n’avoir pas l’air de prendre trop au sérieux son malaise, puisque tu as un peu mal au cœur, si tu veux bien nous allons rentrer, je ne veux pas promener aux Champs-Elysées une grand-mère qui a une indigestion. » Et ensuite, avec la même délicatesse que mettait sa grand-mère à lui cacher combien ses angoisses l’affligeaient, et dans l’espoir qu’elle ne se rende pas trop compte elle-même de ses difficultés à prononcer : « Voyons, lui dis-je brusquement, ne te fatigue donc pas à parler, puisque tu as mal au cœur, c’est absurde, attends au moins que nous soyons rentrés. »

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Il est à noter cependant que c’est plutôt en Françoise, la servante qui les accompagne en villégiature, que je reconnaîtrais ma grand-mère : « Françoise ayant fait la connaissance du cafetier et d’une petite femme de chambre qui faisait des robes pour une dame belge, ne remontait plus préparer les affaires de ma grand-mère tout de suite après déjeuner, mais seulement une heure plus tard parce que le cafetier voulait lui faire du café ou une tisane à la caféterie, que la femme de chambre lui demandait de venir la regarder coudre et que leur refuser eût été impossible et de ces choses qui ne se font pas. » C’est tout à fait ma grand-mère.