Attirée par la perspective d’une attaque de légumes et peut-être d’une épopée à coup d’épluche-patates et de couteaux de cuisine, je me suis précipitée sur ce petit ouvrage de Bulbul Sharma, qui est à la fois un recueil de nouvelles et un livre de recettes.
Il nous plonge dans les marmites et les réserves de l’Inde contemporaine, un univers régenté par les femmes. On y découvre certaines traditions comme l’organisation d’un festin de mariage (dans « Concours d’agapes », les deux familles entrent en concurrence et rendent vraiment leurs invités malades à force de banquets !) ou le repas donné chaque année pour commémorer la mort d’un proche, offert à un prêtre qui se doit de faire honneur à la nourriture (mais les prêtres aujourd’hui font attention à leur ligne… « Qui meurt dîne »). Et bien sûr des recettes plus appétissantes les unes que les autres, que l’auteur place à la fin de chaque nouvelle et rédige avec juste ce qu’il faut d’humour.

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Ne vous attendez pas à des rebondissements haletants, la plupart de ces nouvelles racontent avec humour une situation, et le titre renchérit par un jeu de mots sur le ridicule de l’histoire, comme « En sandwich ! » qui évoque les difficultés d’un homme prisonnier de la rivalité entre son épouse (qu’il aime, mais qui est mauvaise cuisinière) et sa mère (un peu meilleure cuisinière, mais bien encombrante), qui ont choisi le terrain de la cuisine pour s’affronter et lui font engloutir des quantités de nourriture pas terrible pour avoir sa préférence…
Le vrai sujet du recueil se révèle vite : c’est la condition féminine en Inde, dans sa diversité. Il ne fait pas bon être une orpheline recueillie par de vagues oncles ou cousins qui vous font payer leur charité et vous empêchent d’être heureuse (« Un goût pour l’abnégation »)… Mais si vous engendrez un fils, ou plusieurs, et prenez la tête de la maisonnée, vous pourrez exercer sans limites votre autorité sur belles-filles et serviteurs, et protéger « l’or en jarres » de vos réserves comme un avare ses monceaux de richesses. Il y a au fil des nouvelles de beaux portraits de femmes discrètement rebelles, ce que permet par exemple un voyage en train… Le recueil se veut exhaustif : belle-mère, belle-fille, veuve, enfant, divorcée, épouse trompée, parente pauvre, fiancée, toutes les situations font l’objet d’une nouvelle et d’un repas…
J’ai préféré pour ma part les nouvelles qui prenaient un peu le large, comme « L’épreuve du train ». Je dois reconnaître que je me suis d’abord identifiée… à l’homme, un grand stressé qui sur le quai de la gare demande pour la millième fois à sa femme si elle a bien fermé le portail du jardin et bien pris les billets (et sa première réaction quand sa mère ne lui répond pas est de s’affoler qu’elle meure là, sur un quai, au milieu de tous leurs bagages !). Voyager est pour lui une véritable torture, accentuée par le laisser-aller presque sensuel de ses femmes qui laissent voir de petites parcelles de peau aux autres voyageurs et dévorent des nourritures offertes et forcément suspectes. Tel Sisyphe, l’homme tente de ne jamais relâcher sa vigilance, en vain évidemment, et c’est bien sûr les femmes qui ont raison et qui sauvent la situation (car oui, il a oublié les billets ! ça ne m’arriverait jamais !), non sans égratigner l’autorité du « chef de famille ».
J’ai bien aimé aussi le grand pique-nique au clair de lune du « Poisson-lune », raconté du point de vue de la petite Soni, et durant lequel les convives se transforment soudain en êtres étranges, comme métamorphosés par la nuit, bizarrement joyeux, et que domine la figure impudique de la jolie servante Ramvati.

Mais curieusement, ce ne sont pas les recettes de mes nouvelles favorites qui m’ont mis l’eau à la bouche. J’ai plutôt eu envie de participer au « concours d’agapes » en dégustant des pommes de terre aux graines de sésame blanc.

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Dans ma version simplifiée, il s’agit de pommes de terre (vapeur ou cuites à l’eau) que l’on fait revenir dans de l’huile avec du curcuma, du sésame, de l’ail et un piment séché et réhydraté coupé en lamelles. Pour une version plus « colère des aubergines », ajoutez des graines de fenugrec grillées (j’avais pas).
Et j’aurais bien poursuivi avec un dessert aux pois de soja servi à l’occasion des mariages, que la cuisinière nous décrit luisant de ghî (le beurre clarifié), et propre à modifier en un éclair votre tour de taille. Ca ne me fait pas peur ! La recette me reste encore un peu mystérieuse, mais dès que je l’aurai déchiffrée et testée, je vous dirai si elle me fait le même effet qu’aux convives-cobayes de ce concours de festin que la narratrice nous décrit « la bouche pleine, incapables d’articuler », « suffoquant bouche ouverte à la façon des poissons hors de l’eau ».  J’espère plutôt, comme la mariée, me souvenir ensuite avec nostalgie de « l’arôme exhalé » par ce « mets plantureux ».