Deuxième volet, pour Vanessa, qui nous propose chaque mois d’être passeurs d’imaginaire, ce mois-ci donc sur le thème des grands-parents

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J’ai beaucoup aimé La Maison aux esprits, d’Isabel Allende, que j’ai lu assez récemment, persuadée, à cause du film qui a réuni dans les années 90 quelques grosses pointures hollywoodiennes, qu’il s’agissait d’une grande saga sentimentalo-pas terrible.
J’ai aimé l’atmosphère magique qui entoure les personnages, la chevelure d’un vert marin de Rosa, trop belle pour ce monde, les facéties tragiques de l’oncle aventurier (car la mort fauche beaucoup, dans ce roman), le chien monstrueux Barrabas dont l’arrivée ouvre le roman, les pouvoirs surnaturels de la petite Clara qui se condamne au mutisme pour se punir d’avoir prévu (provoqué ?) la mort de sa soeur.

Mais j’ai surtout aimé qu’il s’agisse d’une véritable saga familiale et que le sens de l’intrigue soit dans la confrontation des générations ; le patriarche de mon titre, Esteban Trueba, s’est vu enlever par la mort la fiancée, Rosa, pour laquelle il avait usé sa jeunesse à prospecter de l’or… il consacre alors toutes ses forces à restaurer un domaine agricole hérité de son père, les Trois Maria, qui n’est d’abord qu’une ruine, et qu’à force de travail il transforme en une exploitation prospère. Mais cette prospérité est obtenue au prix d’un grand labeur imposé aux paysans du domaine, paysans qu’il traite avec une grande dureté et dont il ne se gêne pas pour engrosser les filles.
Jusqu’à ce qu’il se marie avec Clara, la jeune sœur de Rosa, qui lui donne trois enfants.
Il était impossible que la famille du maître et celles de ses bâtards ne se côtoient pas.
Entre sa fille, Blanca, et le jeune Pedro III Garcia, fils de contre-maître, naît dès l’enfance une grande passion, étouffée car Esteban Trueba ne supporte ni l’ascendance « pouilleuse » de l’amoureux ni ses idées et le vent de révolte qu’il essaie de faire souffler sur l’exploitation…
De cette union naîtra Alba, dernière descendante de cette lignée de femmes « lumineuses » et « blanches », amoureuse elle aussi d’un révolté, Miguel.
Esteban Trueba est grand-père : s’il s’est insurgé violemment contre la liaison de sa fille, au point de frapper sa femme qui la défendait et de lui casser les dents, causant une brouille définitive, il s’attendrit face au fruit de ces amours secrètes. Il adore Alba. Les repas du samedi se passent en disputes avec ses fils qu’il considère comme des incapables, en promesse de déshériter Blanca, tandis qu’il s’efforce à l’indifférence avec son épouse, qui depuis leur dispute ne s’adresse plus à lui que par serviteur interposé. Mais avec sa petite-fille, il est tout autre :
L’enfant comptait pour lui plus que ne l’avaient jamais fait ses propres fils. Chaque matin elle se rendait en pyjama dans la chambre de son grand-père, elle entrait sans frapper et se glissait dans son lit. Il feignait de se réveiller en sursaut, alors qu’en réalité il n’avait fait que l’attendre, et il grognait qu’elle ne vînt pas le déranger, qu’elle s’en retournât dans sa propre chambre et le laissât dormir. Alba le chatouillait jusqu’à ce qu’apparemment vaincu, il l’autorisât à chercher le chocolat qu’il avait dissimulé à son intention. Alba connaissait toutes les cachettes et son grand-père y recourait toujours dans le même ordre, mais, pour ne pas le frustrer, elle passait un bon moment à chercher à grand-peine, poussant des cris de jubilation quand elle avait trouvé.
Et pourtant ce grand-père attendri est bien Esteban Trueba, le tyrannique chef de famille, le sénateur conservateur aux discours agressifs, le patron coléreux des Trois Maria.

Conservateur, il ne supporte pas l’arrivée au pouvoir des socialistes (dans ce pays jamais nommé qui ressemble bien au Chili) et finance le coup d’état militaire, persuadé que les généraux remettront le pouvoir aux conservateurs qui ont financé le putsch… bien naïvement.
Et c’est dans son amour pour sa petite-fille qu’il va être frappé : on l’arrête, un soir, sans prêter attention aux protestations du sénateur, parce qu’elle est l’amante d’un guérillero.
Le patriarche en est doublement responsable : parce qu’il a ouvert la boîte de Pandore en installant une dictature sans en prévoir les conséquences… parce que l’homme qui va torturer Alba dans les profondeurs de sa prison est aussi son petit-fils, fils de son bâtard, et qu’il entre une part de haine et d’attirance malsaine envers l’enfant préférée dans les sévices du colonel Garcia.
La grand-mère d’Alba a son importance aussi : son fantôme vient visiter la jeune femme au cachot et la détourner de la mort, en lui soufflant de composer dans sa tête le récit de l’horreur. Mais Clara était de son vivant déjà une sorte d’ange, à la fois indifférent au monde comme il va et salvateur.
Celui avec lequel nous souffrons, c’est bien le grand-père indigne, aux méthodes haïssables, devenu un être tremblant et fragile, s’humiliant en démarches sans fin pour retrouver sa petite-fille. Le livre s’achève presque sur sa longue supplique à une patronne de bordel, qu’il a aidé à s’installer et qui côtoie les hommes au pouvoir ; il se lance dans une tirade presque pas ponctuée, dans laquelle nous entendons sa colère, mais surtout son désespoir :
… c’est pourquoi je vous prie de faire quelque chose pour ma petite fille avant qu’il ne soit trop tard, car cela fait des semaines que je ne dors plus, j’ai couru tous les bureaux, tous les ministères, toutes mes anciennes relations sans que personne ait rien pu pour moi, à présent ils ne veulent plus me recevoir, ils m’obligent à faire le pied de grue pendant des heures, moi qui ai rendu tant de services à tous ces gens, par pitié, Transito, demandez-moi ce que vous voulez, je suis encore riche, même si les choses ont été plus difficiles pour moi du temps du communisme (…) je ne veux pas vous faire perdre votre temps, l’important est que ma situation est bonne, mes affaires ont le vent en poupe, aussi suis-je en mesure de vous donner ce que vous demanderez, n’importe quoi, pourvu que vous retrouviez ma petite-fille Alba avant qu’un fou furieux ne se remette à m’envoyer d’autres doigts coupés ou n’ait l’idée de m’expédier des oreilles et ne finisse par me rendre cinglé ou par me tuer d’un infarctus, excusez-moi de me mettre dans un état pareil, mes mains tremblent, je suis à bout de nerfs…

Et le roman se clôt sur l’image d’un patriarche qui fut le complice des bourreaux et qui est enfin racheté par l’amour de sa petite-fille.

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Pas de patriarche intimidant dans ma famille ; mon grand-père m’impressionnait, quand j’étais petite, parce qu’il s’adressait aux enfants avec une certaine rudesse (qui n’était qu’apparente, mais comment le savoir, enfant ?) et qu’il parlait avec un accent rocailleux que je n’entendais que chez lui.