Dans vos souvenirs, les rois mages apportaient à un nouveau-né l’or, l’encens et la myrrhe et tout cela ne nourrissait pas son homme.
Eh bien Michel Tournier, dans Gaspard, Melchior & Balthazar, fait de leur périple vers l’enfant un voyage éminemment nourricier ; ce n’est pas eux bien sûr qui nourrissent l’enfant, mais lui qui est destiné à les nourrir, puisque quelques trente ans après il offrira à ses disciples puis au monde sa chair et son sang, pour les sauver.

magessource

(On peut lire une très belle analyse de ce tableau de Brueghel dans On n'y voit  rien de Daniel Arasse)

Dans les premières parties, avant leur départ, Tournier nous peint fort concrètement les festins des rois : gigue d’antilope épicée aux piment, cannelle, cumin, girofle, gingembre… , brochettes de colibris, cervelles de chiots en courgettes, museaux de béliers sautés, queues de brebis (des sacs de graisse à l’état pur) sont les délices traditionnels préparés pour la fête de la Fécondation des palmiers-dattiers dans le royaume de Gaspard. Le roi noir regarde sa favorite (une jeune femme blonde, une phénicienne) s’en délecter, c’est une agréable surprise, tempérée immédiatement d’un doute né de sa jalousie : ne se gorge-t-elle pas de nourriture pour supporter son intimité ?

Plus tard, à Jérusalem, c’est à un autre festin sauvage que nous assistons dans le palais du tyran Hérode : scarabées dorés grillés dans du sel en amuse-bouches, puis foies de carrelets mêlés à de la laitance de lamproies, cervelles de paons et de faisans, yeux de mouflons et langues de chamelons, ibis farcis au gingembre, vulves de jument et génitoires de taureaux en sauce, tous les abats sont servis ensemble et le spectacle des convives est celui de rapaces dont les « doigts crochus » se tendent vers les plats, et dont les « crocs » déchirent la viande. Justement, le plat le plus original dont Hérode veut régaler ses convives est un vautour farci aux champignons, en souvenir d’une campagne militaire où les vivres manquaient et où ses cuisiniers avaient dû improviser avec les moyens du bord.
Cet Hérode n’est pas sans faire penser à Trimalcion, affranchi enrichi du roman latin Satiricon ; comme lui il raconte l’histoire de ce plat pour épater ses convives, fait des blagues de mauvais goût (et tout le monde rit, parce que c’est un tyran) et détaille ses problèmes digestifs.
Chère grasse, épicée, qui soulève le cœur, et arrive ce qui doit arriver : Hérode est pris d’une « convulsion douloureuse » et vomit une mixture bilieuse qui est l’image de ses tourments de roi. Qui lui succèdera ? un tyran finit toujours par se retrouver seul, entouré de complots qu’il doit déjouer, au risque d’y perdre ses propres enfants. C’est lui qui envoie les trois rois à la rencontre de l’enfant à naître que la rumeur appelle déjà « roi des Juifs ».

Un quatrième roi a pris la route ; c’est un enfant aux soucis futiles. Il voyage pour découvrir la recette d’une pâtisserie, le rahat-loukoum à la pistache, dont il n’a pu savourer qu’une seule bouchée. Ce goût du sucre est entretenu par sa mère, la régente, afin de l’éloigner du pouvoir. Il embarque avec une cargaison d’épices, de fruits secs et confits, de pétales de roses glacés, et avec des artisans confiseurs. Cette route du sucre va devenir un périple initiatique qui le dépouillera de toute sa cargaison de douceurs. Les bédouins lui enseignent qu’autrefois connaissance et nourriture allaient de pair, mais la chute de l’homme a transformé la parole en une coquille vide et la nourriture en un apport gras. Aussi les bédoins vivent-ils dans la plus grande frugalité et la méditation. D’abord, le prince Taor ne comprend pas. Arrivé trop tard pour rencontrer l’enfant, il décide finalement de se débarrasser des restes de ces friandises avant de partir à sa suite en Egypte, et organise un grand banquet pour les enfants affamés de Bethléem : lait au miel, beignets d’ananas, dattes fourrées de cerneaux de noix, soufflés de litchis, crème au vin, galettes de frangipane… le clou du festin est un « chef-d’œuvre d’architecture pâtissière », une reproduction miniature du palais qu’il a quitté, en nougatine, pâte d’amande, caramel et fruits confits, avec des bassins de sirop et des arbres d’angélique. Ce palais des délices, cette prison sucrée, Taor invite les enfants à le détruire… Cependant ce sacrifice est redoublé par un autre : dans la ville de Bethléem, ce sont les petits frères des jeunes invités qu’on égorge, sur ordre d’Hérode, qui se croit trahi par les rois mages… C’est la fin de l’âge du sucre pour Taor, et le début de l’enfer du sel. Dans les mines de sel où il se retrouve forçat, trente-trois ans durant, la recette du rahat-loukoum qui a cessé de l’intéresser lui est enfin révélée, mais surtout la parole de l’enfant lui parvient et lui adresse enfin un message qu’il comprend : beinheureux ceux qui ont soif de justice, car ils seront désaltérés. Comment mieux parler à un esclave de la mine de sel, emprisonné pour payer la dette d’un autre ? Et l’aventure de Taor s’achève lorsqu’arrivé une nouvelle fois trop tard pour voir l’enfant devenu homme, il s’approche de la table de l’eucharistie

Quelle friandise me jetterait sur les routes, à la recherche de la recette idéale ? Pas vraiment le loukoum, vraiment trop sucré. La première pâtisserie que je me rappelle avoir confectionnée est un biscuit à l’amande et à la cannelle. Ensuite vint le pain d’épices, lorsque je découvris qu’on pouvait s’y essayer soi-même. Quelques essais pas toujours concluants, et dernièrement, après avoir dévoré la dernière miette de bouchées de pain d’épices que l’on m’avait ramenées d’Alsace (l’Est est le paradis du pain d’épices), je décidai de reprendre les recettes connues, d’y mélanger les indications données par la composition dudit pain d’épices alsacien, et de composer ma recette idéale :

DSCN1494


Pain d’épices au bout de la route du sucre

80 g de miel (corse et un peu amer pour moi, on s’éloigne de l’Alsace)
quelques cuillerées de sucre roux selon votre passion pour le sucre
1/3 l de jus d’orange
2 cuillères à soupe d’eau-de-vie ou pour moi de kirsch
50 g de poudre d’amandes
100 g de farine de châtaignes
150 g de farine blanche
1 yaourt
2 cuillères à café d’épices (cannelle, girofle, macis – autour des noix de muscade, gingembre, cardamome, anis, poivre)
2 cuillères à café de bicarbonate de soude dissous dans deux cuillerées à soupe d’eau chaude (ou de la levure)
des fruits confits (pour moi de l’orange confite)

Il faut d’abord faire fondre le miel et le sucre dans le jus d’orange, sur feu doux. Si vous avez des clous de girofle et non de la poudre, profitez-en pour faire infuser le clou dans le mélange.
Dans un saladier, mélangez les amandes en poudre, les farines, les épices, avec le yaourt, les fruits confits.
Au jus d’orange miellé, rajoutez le kirsch. Puis incorporez le liquide à la pâte en tournant bien.
Ajoutez finalement le bicarbonate. Le mélange doit mousser et siffler. (Si vous utilisez de la levure, mêlez-la avant au mélange épices-farines, et c’est moins drôle)
J’ai versé tout ça dans un moule rond pas trop profond pour découper le gâteau en bouchées plutôt qu’en tranches.
Mettre au four, 25 minutes à 160° puis 25 minutes à 200°.
Comparer les saveurs… se féliciter.

DSCN1512