Allais-je attendre le retour de la chèvre du Zodiaque pour alimenter cette rubrique un peu délaissée ?
Eh bien, cette catégorie astrologique et sa liste d’auteurs que je relis régulièrement (la liste, pour l’instant, seulement !) m’ont permis de faire une belle découverte : un prénom avec un y inattendu… une couverture avenante… une pile inattendue dans une librairie que je ne fréquente pas d’habitude… Paf ! j’achète. Et c’est un texte magnifique.

pas_perdus


Lyonel Trouillot est un auteur haïtien né le 31 décembre 1956.
Le roman que j’ai lu s’appelle Rue des Pas-Perdus. Cette rue de Port-au-Prince est d’abord demandée à un chauffeur de taxi par un intellectuel au rire de fou. La Rue des Pas-Perdus n’existe pas, c’est « le territoire du grand oubli », « on y brûle les songes ».

Trois personnages se relaient pour raconter la nuit de l’Abomination, une nuit mythique, celle durant laquelle les partisans du grand dictateur Décédé Vivant-Eternellement ont tenté d’anéantir les forces opposantes du Prophète, dont l’état-major et les sympathisants ont riposté et ont finalement tourné la situation à leur avantage.
Evidemment cette nuit cauchemardesque n’est pas tout à fait fictive : elle emprunte bien des traits à l’histoire récente d’Haïti, mais l’écriture de Lyonel Trouillot les transmue en un poème barbare qui évoque, d’une certaine façon, les récits sanguinaires des épopées antiques.
C’est une langue dense, un torrent qui souligne l’horreur et l’absurdité des représailles, à l’aide parfois d’une sorte de comique désespéré et glaçant, comme dans ces deux passages superbes :

Tout tombait sous le coup de l’article cinquante-neuf du code pénal, mort aux fleurs, aux banderoles, aux baisers, toute chose, toute individu, toute idée ou semblant d’idée, toute espèce, illusion d’espèce, toute projection cinématographique, intervention radiophonique d’oiseau, d’homme, d’arbre à pain, toute velléité, attirance, possibilité d’écho, de résonance des doctrines étrangères-infectieuses-subversives qu’on se devait d’éradiquer, tels le marxisme, le léninisme, le freudisme, le marxisme-léninisme, la franc-maçonnerie, le philatélisme, la Grèce antique, le nez de Cléopâtre, le rouge des flamboyants, la source Matelas, les grands chemins, l’anabaptisme, l’évolution des espèces, le shintoïsme, Aladin avec ou sans lampe merveilleuse.

Plus loin, une parodie terrible de communiqué : Des opérations de fouille sont organisées dans les églises, les bordels, les petits hôtels, les dépôts de charbon de bois et de clairin brut. Ils sont à la recherche de l’état-major du Prophète. Les hommes, les femmes, les enfants en bas âge sont interrogés dans les bureaux de police installés tous les huit cents mètres dans les quartiers les plus peuplés. Les propriétaires ont été fusillés, leurs biens nationalisés. Les travailleurs de nuit, les enfants des rues, les mendiants attitrés ont tous été promus auxiliaires bénévoles de la police militaire et aident au transport des cadavres. Une unité spéciale placée sous le commandement d’un cousin germain du grand dictateur Décédé Vivant-Eternellement vérifie que les blessés sont achevés. (…) Jusqu’ici aucun membre important de l’état-major du Prophète n’a été capturé. Les principales victimes sont les curieux, les handicapés, les sans-logis, les parents éloignés, toutes petites gens s’étant trouvés là par hasard ou mauvaise fortune. 

Donc trois personnages, ou trois récitants, puisque le texte est si oral qu’on l’imagine très bien monté au théâtre : une tenancière de bordel qui a perdu toutes ses filles cette nuit-là, entraînées par la haine… un intellectuel qui était hors de la ville au moment des faits, en visite chez un ami favorable au Prophète, avec Laurence, sa collègue dont il est amoureux, alors qu’il la sent irrémédiablement étrangère, autre, dans son conformisme et sa quête bornée de confort ; un chauffeur de taxi pris dans l’explosion de violence, qui raconte les scènes les plus apocalyptiques, en particulier comment il a fui la mort et les balles dans la ravine des Innocents, un égout, un fleuve d’ordures qu’il a dû suivre… une sorte de Jean Valjean de cauchemar poursuivi par le rire du fou de la rue des Pas-Perdus…

C’est un grand texte, qu’on peut lire aussi comme un pamphlet plus général, contre notre société aveuglée par le confort et capable souvent d’une violence bien primitive.
Même la fin, après le déchaînement de violence, est surprenante, touchante, douloureusement douce.

Une première lecture capricorne très convaincante !