orangesVoilà un roman que j’ai dévoré. Les cinq quartiers de l’orange, de Joanne Harris.
On pourrait penser que c’est parce qu’il est appétissant, comme semblent l’indiquer les recettes de cuisine retranscrites au fil des chapitres et tirées de l’album de Mirabelle Dartigen, album qui lui sert à la fois de journal intime crypté et de cahier de recettes ; ou les évocations des plats du terroir cuisinés chez Crêpe Framboise, un restaurant tenu par sa fille retournée anonymement au hameau de son enfance ; ou celles des plats concoctés avec un amour qui ne s’exprime qu’ainsi par Mirabelle pour ses enfants, crêpes dentelles, boudins noirs ou pavé aux anchois ; ou les prénoms des personnages, Cassis, Reinette ou Framboise, si bucoliques en apparence…

Mais en fait, c’est parce qu’il est très, très sombre. Dès le début, nous savons que le village des Laveuses où vit la narratrice (Framboise) a été, durant la guerre, le lieu d’un massacre, dont est tenue pour responsable Mirabelle Dartigen, sa mère. Les souvenirs de la vieille dame nous replongent dans cette période de privations, durant laquelle chacun essayait de tirer son épingle du jeu, les Allemands en garnison comme les villageois au marché noir ; mais c’est au sein de la famille Dartigen, privée de père par la guerre, que prend naissance le conflit le plus violent du livre…
J’ai beaucoup pensé à Je suis ta nuit de Loïc Le Borgne, lu récemment. Car le roman excelle à recréer l’atmosphère d’un petit village, ses commérages, sa vie rythmée par les kermesses et l’élection de la reine de la fête, que l’on couronne de blé ; et surtout les jeux un peu sauvages des enfants de la campagne, pêche au brochet, bains dans la rivière, trésor caché, cabane dans les arbres, croyance en l’existence d’un brochet gigantesque, sorte de mauvais génie de la rivière et personnification du destin…
Mais ces images sépia volent en éclat tant est tortueuse l’âme des personnages. C’est la perversité presqu’innocente des enfants, incapables de comprendre les sautes d’humeur de leur mère (qui souffre de migraines) et la tendresse cachée sous sa dureté, et s’éveillant aux nouveaux désirs de l’adolescence et à l’appel de la liberté. Cassis, le frère aîné, veut faire le dur et lire des illustrés. Reinette rêve de stars de cinéma, de bas nylon et de rouge à lèvres. Quant à Framboise, la petite sœur, elle est subjuguée par Tomas, un soldat allemand nonchalant et charmeur, et prête à tout pour s’opposer à sa mère dont elle ne supporte pas le caractère autoritaire… Mais c’est aussi la dureté du monde des adultes, veules, manipulateurs ou incapables de montrer leurs émotions ; frayer avec ces adultes, c’est immanquablement devenir victime ou criminel…
Si le roman raconte finalement une réconciliation entre les générations, grâce à l’album qui permet à Framboise de comprendre enfin sa mère, lorsque la vie lui a donné le recul nécessaire pour ne plus voir les événements de cette année-là selon le point de vue limité d’une petite fille rebelle, les épisodes contemporains nous montrent encore une famille déchirée, lourde de non-dits et de jalousie…

Merci à Lily et à Vanessa, qui ont évoqué ce roman lorsque j’ai présenté le livre de recettes de ma grand-mère ; et à **D** qui s’est laissé gagner par leurs arguments et me l’a prêté.