Pour les passeurs d'imaginaire d'avril (passage en retard !) de Vanessa

Mon grand-père a eu plusieurs jardins : des jardins à lui, des jardins qu’il entretenait pour d’autres. Dans mon souvenir, ces jardins sont immenses : de grandes allées bien propres les quadrillent. Et il y a des dahlias.  C’est près de très beaux glaïeuls que je les ai pris en photo, ma grand-mère et lui, bien plus tard. Ce jour-là il m’avait expliqué comment il recouvrait certaines plantes pour l’hiver, pour les protéger. Ces jardins, dans mes souvenirs, ce sont des cornes d’abondance : chaque semaine nous repartons avec des légumes, il y en a « trop », et de tout cela ils vont encore faire des conserves pour ne pas le « laisser perdre ». Heures passées à équeuter des haricots et à extraire du pouce les petits pois de leur gousse…
Ma mère aussi jardine dans une robe bain de soleil que je lui envie beaucoup. Chaque jour d’été, un vieux monsieur du voisinage lui fait un brin de conversation, sur le chemin de son propre jardin. Un jour il nous invite et nous offre des prunes. C’est la première fois que je me fais piquer par une guêpe.
Moi c’est le voisin d’en face qui aime m’entretenir tandis que je m’affaire dans mon petit jardin. Je ne suis pas très bonne jardinière : certaines petites pousses meurent pitoyablement tandis que des cucurbitacées endiablées envahissent l’espace du jardin de leurs enlacements anarchiques. Mais peu importe ; quand on me rend visite au jardin, j’ai toujours l’impression qu'on me réveille en sursaut. La contemplation des semis et plants bien ordonnés du premier mois puis celle du dynamisme exubérant des plantes qui ont réussi à s’emparer du jardin me plongent dans des délices toujours renouvelées.

***escargots***

Dans « Le petit copain » de Donna Tartt, Ida, la domestique noire, cultive un petit coin de jardin chez Harriet : quelques plants de tomates, des aubergines, des poivrons. Chez elle, il n’y aurait pas la place. Le seul cadeau qu’elle ait jamais fait à Harriet, c’est une paire de gants de jardinage rouges, que la fillette n’a jamais portés : pour elle, les plants dans leur ensemble semblent de « gigantesques mauvaises herbes, avec leurs manies tentaculaires et leurs feuilles irrégulières, disgracieuses ». Elle déteste le jardinage, la poussière, le travail en plein soleil. Quand Ida quitte la maison, à demi renvoyée par sa mère, à demi désireuse de partir et de trouver une meilleure place, la petite se rend compte qu’elle ne sait plus où sont ces gants rouges, cet unique cadeau, la seule chose qui restera d’Ida après son départ…

***jardin_romain***

Les jardins imaginaires ne connaissent pas de saison : je ne sais pas si vous vous souvenez de la fresque de la maison de Livie, réunissant de nombreuses espèces en pleine floraison sur une même fresque en trompe-l’oeil, rêve de profusion que la nature ne permet pas. Mais cette abondance et cette indifférence au temps sont caractéristiques des jardins paradisiaques, offrant à volonté leurs richesses sans demander le moindre labeur… L’imaginaire antique a lui aussi son jardin d’Eden, c’est la Terre au temps mythique de l’âge d’or, et c’est sans doute cette rêverie qui habitait l’impératrice lorsqu’elle se reposait dans ce jardin merveilleux, donnant probablement sur un véritable jardin peuplé de statues cachées dans des bosquets (un autre territoire imaginaire)…