Toute l’énigme du roman de Donna Tartt tient dans ce titre : qui est ce mystérieux petit copain ? Est-ce Hely, le compagnon de jeux de l’héroïne, un garçon un peu plus jeune qu’elle, un peu amoureux d’elle, (mais ils ne sont pas vraiment à l’âge des flirts…), prompt à dire tout ce qui lui passe par la tête, un vrai gamin… et prêt à faire des choses qu’il regrettera lorsque Harriet, cet été-là, décide de retrouver (et de tuer ?) l’homme qui a assassiné son frère Robin, un matin de fête des mères, alors qu’elle n’était encore qu’un nourrisson. Le copain est-il vraiment une figure amicale, inoffensive ? N’est-il pas au contraire vaguement en danger ? En fait le roman proposera une autre piste, et ce sera une découverte pleine d’ironie tragique.
Pour résoudre l’énigme originelle (qui a tué Robin ?), le roman emprunte des chemins buissonniers, fait sentir la chaleur et l’ennui de cet été d’adolescence et organise un parcours jalonné de petits cailloux : ce sont des objets, des lieux qui donnent leurs titres aux chapitres et cristallisent une angoisse prémonitoire (le merle blessé qu’Harriet va faire souffrir en essayant de le sauver), une nostalgie (les gants rouges offerts par Ida, la domestique qui sert de mère à Harriet, et qu’elle ne retrouve pas alors qu’Ida s’apprête à quitter la maison), un danger (la salle de billard, lieu de loisir pour les désoeuvrés, où s’organisent des paris truqués). Au bout du compte, on sent bien que la narratrice cherche davantage à suggérer le sentiment de perte qu’à nous plonger dans une intrigue policière palpitante. Cet été est un été d’initiation qui va séparer les amis d’enfance, amener à rompre avec les figures maternelles qui protégeaient la petite fille de la violence de la réalité, à accepter avec amertume que les adultes soient faillibles, imparfaits, à affronter le danger, peut-être la mort, sous la forme des frères Ratliff, des délinquants aux réactions rendues imprévisibles par la drogue (c’est eux qu’Ida accuse, sans preuve, de la mort de Robin).
Entre les deux familles présentées en miroir (celle d’Harriet, celle des Ratliff), les événements s’enchaînent selon un curieux schéma de vases communiquants : Harriet blesse involontairement la grand-mère des Ratliff, et c’est sa propre grand-tante, quelque temps plus tard, qui subit un accident de voiture très grave. Harriet cherche-t-elle à capturer un serpent pour mettre en œuvre ses projets meurtriers, c’est chez les Ratliff que sont livrés des serpents en cage, possession d’un prédicateur charmeur de reptiles.
La religion occupe d’ailleurs une place importante dans le roman : elle y prend un caractère morbide (Harriet fait jouer à ses amis la passion du Christ près de l’arbre auquel Robin a été retrouvé pendu), intéressé (le maître de catéchisme se montre charitable pour se retrouver sur l’héritage des vieilles personnes) ou illuminé (le frère prédicateur, Eugène, au visage marqué par la cicatrice d’une querelle, aux discours peu éloquents, que vient seconder quelques temps un charmeur de serpents inspiré).
Le passage le plus terrible de cette initiation est peut-être celui du camp de vacances, dans lequel Harriet demande à être envoyée pour se protéger et pour se punir sans doute aussi. Placée parmi les adolescents, la fillette ne peut supporter la normalité affirmée de ces jeunes gens uniquement préoccupés de flirts, de poils, de sport et de fous rires collectifs (et pour cela, quelques boucs émissaires sont nécessaires). Le camp  prend l’apparence d’un enfer où la singularité n’est pas possible, où la bonne humeur est imposée, et préfigure l’horreur de cette mutation vers l’adolescence, à laquelle elle sera bientôt soumise. En face, Danny, l’un des frères Ratliff, vit une forme d’enfer comparable, soumis aux éclats de colère et de méfiance de son frère que la drogue rend fou, sans espoir de se sortir d’une famille qui est comme une prison.
La fin du roman est en demi-teinte, amère forcément, absolument pas spectaculaire. A l’image de  cette perte de l’illusion de puissance que donnait l’enfance à Harriet.
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copainDonna Tartt est née fin décembre 1963 (c’est du moins la date que l’on trouve sur différents sites) et j’ai été amusée de lire sur un forum américain certains questionnements astrologiques de ses lecteurs, l’un la trouvant secrète et l’estimant probablement scorpion ! Capricorne lui irait bien pourtant : une auteure publiant peu, le temps de peaufiner des années durant l’intrigue et la documentation de ses romans fleuve, mettant en scène une héroïne butée, peu sociable et autoritaire …

Etrange couverture du poche qui montre deux enfants, plutôt des garçons, une façon de montrer le caractère "masculin" de l'héroïne ? mais qui restitue bien l'atmosphère "aquatique" du roman : Harriet passe de longues heures à la piscine, à apprendre à retenir sa respiration comme Houdini qui se libéra d'une caisse jetée à l'eau, et elle apprécie la solitude et le silence des minutes passées sous l'eau.