12 mai 2008

De la difficulté d’arriver au pouvoir, puis de l’exercer

cic_ronAu royaume du péplum, les Américains sont rois : Alexandre, Maximus (le héros de Gladiator) ou même Achille parlent anglais dans le texte ; il n’y a d’ailleurs pas que le cinéma qui s’intéresse aux grands hommes romains, les studios de télévision ont aussi produit ces dernières années moult relectures de la guerre de Troie ou des troubles politiques qui ont secoué la Rome du Ier siècle avant JC (la plus grande réussite étant le feuilleton « Rome », absolument passionnant).
Cette vogue antique n’a pas épargné la littérature : Steven Saylor (un Texan) est l’imperator du thriller en toge avec les aventures de son enquêteur Gordien, et je viens de découvrir Imperium, de Robert Harris (celui-ci est anglais, certes, et non pas américain… les écrivains adeptes d’enquêtes antiques, comme Anne de Leseleuc, Danila Comastri Montanari ou Margaret Doody semblent un petit mieux répartis à la surface du globe).
Si les regards des réalisateurs semblent converger avec ferveur vers la figure imposante de César (à défaut ils se tournent vers d’autres chefs de guerre ou vers ses descendants plus ou moins dégénérés), c’est Cicéron qui intéresse les littérateurs. Le Gordien de Steven Saylor fouille les bas-fonds de Rome pour alimenter ses plaidoiries (et finit par adopter à son égard une attitude méfiante, Cicéron étant un ami ambigu, goûtant beaucoup moins la vérité que Gordien). Et Robert Harris en fait le personnage principal de son roman Imperium. On comprend bien l’intérêt qu’ils lui portent : Cicéron n’est pas un chef de guerre, pas plus qu’un monstre, c’est plutôt un homme tiraillé entre la réalité et les exigences de la vie politique (et Dieu sait si la Rome du Ier siècle avant JC fut fangeuse) et certaines valeurs et modèles qu’il tirait de sa grande connaissance de la philosophie et de son goût pour l’Histoire. Et les diverses affaires auxquels il fut mêlé en tant qu’avocat et en tant qu’homme politique sont du pain béni pour les auteurs de thrillers.
L’autre star inattendue de ces polars est le secrétaire de Cicéron, Tiron ; Saylor le montre comme un homme timide, inconditionnellement attaché au grand homme, un peu plus amer cependant au fil des années, mais refusant de quitter son illustre patron même après son affranchissement ; et il devient carrément le narrateur d’Imperium, qui met en avant son talent particulier : il est l’inventeur d’un système de sténographie très performant qui lui permit de prendre en notes les discours de Cicéron  et qui en faisait un collaborateur indispensable. On sait que Cicéron lui adressa des lettres, et qu’il rédigea après la mort de son maître une biographie de lui. Robert Harris imagine donc ce que Tiron aurait pu écrire, lui qui était au cœur des événements…
Alors par rapport à Steven Saylor, son roman est moins « sulfureux » : pas de sexe (Cicéron ne fréquentant que… sa femme, Terentia, avec lequel il entretient une relation faite de tensions et de complicité – cela fait de jolies scènes), une violence principalement verbale…
Mais il décrit tout de même une Rome extrêmement violente, où l’argent permet d’acheter les jurés lors des procès et les électeurs lors des scrutins, et où le pouvoir est aussi conditionné par la naissance et l’appartenance à une aristocratie dont les voix sont plus importantes lors des élections… Autant dire que Cicéron, « homme nouveau » sans ancêtres prestigieux, riche seulement des biens de sa femme, ne pourra compter que sur son intelligence, sa finesse politique, son talent oratoire et un labeur de galérien pour réaliser son ambition : accéder à la magistrature suprême, devenir consul…
Car plus qu’un polar, Imperium se révèle être une réflexion sur le pouvoir, la façon de l’obtenir, les nécessaires compromissions qui découlent de son exercice… Composé de deux parties, il suit Cicéron durant son ascension politique : d’abord son apprentissage en Grèce puis son coup d’éclat, lorsqu’il parvient à défaire Verrès, le gouverneur de Sicile corrompu et cruel, devenant alors le champion des petites gens, des opprimés face aux aristocrates ; puis son accession au consulat, qui est aussi une chute, à mesure que Cicéron doit bafouer les valeurs qui l’ont rendu populaire… Une action en miroir, paradoxale, presque tragique. D’autant que l’on sent bien que le pouvoir officiel qu’obtient Cicéron à la fin ne va bientôt plus peser très lourd face aux appétits des généraux comme Pompée et aux alliances secrètes d’hommes avides de dominer à Rome ;  bien différent est l’imperium convoité, ce pouvoir de vie et de mort que donne l’élection à un poste de magistrat supérieur et qui est quasi religieux
Cicéron lui-même nous est décrit au milieu des siens, sa femme un peu acariâtre donc, mais aussi son frère Quintus, ses amis proches comme Atticus (riche épicurien absolument pas intéressé par le pouvoir, autant dire l’inverse de Cicéron !), ses enfants dont la bien-aimée Tullia ; proches qu’il aime et utilise à la fois, comme Tiron qu’il apprécie mais dont il n’a jamais le temps d’envisager l’affranchissement… Le roman raconte les longues nuits de veille à rédiger et mémoriser des discours, les nausées d’avant les procès... et montre l’homme comme un forçat de la politique, occupé à compulser des documents d’archives recopiés par son secrétaire, à recevoir une foule de clients déguenillés, à mémoriser des noms pour ne négliger aucun électeur. Et cet homme porté par l’ambition est né un 3 janvier (en 106 avant JC), aussi accède-t-il (même s’il n’est que le héros du roman…) au cercle jalousé de mes auteurs capricorne !
Il paraît que Robert Harris prépare une trilogie (je trouvais effectivement surprenant d’abandonner Cicéron au moment où il est élu consul) : vivement le volume suivant !

Posté par rose_a_lu à 08:00 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
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Commentaires sur De la difficulté d’arriver au pouvoir, puis de l’exercer

    un 3 janvier ))
    Une bonne façon il me semble de se replonger dans la Rome antique !

    Posté par lily, 13 mai 2008 à 21:05 | | Répondre
  • eh oui, le 3 janvier jour des grands hommes !

    Posté par rose, 13 mai 2008 à 23:52 | | Répondre
  • Pour une fois, ce roman ne me tente guère. Il faut dire que Cicéron n'est pas mon grand favori... j'aime le lire mais de là à lire un roman sur sa petite personne, bof.

    Posté par praline, 15 mai 2008 à 11:36 | | Répondre
  • sa petite personne et son ego démesuré ?... ah, j'avoue un faible pour ces reconstitutions antiques...

    Posté par rose, 15 mai 2008 à 19:25 | | Répondre
  • S'il vous plait aidez moi.

    Bonjour je souhaiterais trouver le discours que Ciceron adressa à la population lors de son élection prononcée.
    Je vous remercie d'avance.

    Posté par Statina, 27 novembre 2008 à 15:17 | | Répondre
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