kitchen

La réplique revient dans les deux nouvelles qui composent Kitchen, le premier livre de Banana Yoshimoto, que j’ai découverte ce printemps. Ce recueil confirme l’importance de la cuisine et de la nourriture dans le parcours des personnages égarés et mélancoliques que met en scène la romancière (souvenez-vous de l’omelette de Papa si reconstituante…).
Dans Kitchen, Mikage se retrouve orpheline et n’arrive plus à dormir, sauf dans la cuisine, contre le frigidaire. Accessoirement, c’est dans une cuisine qu’elle aimerait mourir. Recueillie par l’étrange famille Tanabe, également en deuil, elle se lance dans  la confection acharnée de recettes pour retrouver le goût de vivre. Dans une très belle scène, c’est elle qui console Yûichi, le jeune garçon qui l’a adoptée, en lui faisant savourer le meilleur katsudon qu’elle ait jamais mangé.
Dans la deuxième nouvelle, Moonlight Shadow, Satsuki ne mange presque plus ; tous les matins, elle se prépare une thermos de thé et va courir jusqu’au pont qui était leur lieu de rendez-vous, à elle et à Hitoshi, son premier amour, qu’elle vient de perdre dans un accident de voiture. Le frère d’Hitoshi, tout aussi perdu qu’elle (son amie est morte dans le même accident), lui rend visite un jour avec son sandwich préféré, un sandwich au poulet, pour l’encourager à ne pas se laisser aller…

J’ai tout de suite été séduite par l’incipit en forme de déclaration d’amour aux cuisines.
Puis j’ai retrouvé, en français cette fois, le charme des nouvelles que j’avais lues en italien : la narration est fluide, élégante, avec de soudaines ruptures de rythme, car les narratrices s’attachent surtout à des impressions, à des souvenirs heureux, et ne racontent que les conséquences des grands bouleversements. Les personnages arborent tous un désespoir élégant, si fort cependant qu’il pousse certains d’entre eux, comme Eriko, la « mère » de Yûichi, ou le frère de Hitochi, à chercher à brouiller leur identité, à porter en soi l’être perdu : ainsi Eriko est devenue femme pour faire le deuil de son épouse, et s’est transformée en une beauté qui subjugue ; ainsi Hiiragi porte au lycée le costume de lycéenne de son amie perdue, et ce désespoir affiché ne le rend pas moins séduisant aux yeux des autres. Ou alors ils sont tentés par la fuite, le refus du bonheur et de la consolation, comme Yûichi qui se réfugie au pays du tofu où il avoue mourir de faim…
Les nouvelles cheminent vers un apaisement, et la révélation finale confine au fantastique dans Moonlight Shadow, dans une atmosphère étrange qui me paraissait plus développée dans les nouvelles d’Il corpo sa tutto. Mais cette conclusion est particulièrement émouvante et m’a arraché quelques larmes…

Une lecture doucement mélancolique qui confirme la séduction de l’écriture de Banana Yoshimoto… Merci à Lily pour le prêt de cet ouvrage !