Découvert grâce à Auprès de moi toujours, Kazuo Ishiguro s’est retrouvé instantanément propulsé très haut dans mon panthéon personnel, m’obligeant à réunir toutes affaires cessantes ses ouvrages précédents (au nombre de cinq, c’est un auteur rare). Lumière pâle sur les collines est son premier roman, au titre extrêmement japonais. Il se déroule d’ailleurs au Japon, pays que l’écrivain a, semble-t-il, quitté très jeune pour suivre sa famille en Angleterre, mais où celle-ci croyait revenir vite, si bien qu’il reçut une éducation d’abord japonaise, alors qu'il allait passer toute sa vie en Angleterre.

Comme Auprès de moi toujours, le roman superpose deux temporalités et explore les souvenirs d’une femme japonaise, Etsuko, installée en Angleterre.
Celle-ci est veuve et vient de perdre sa fille Keiko, qu’elle a eu d’un premier mari, au Japon, et qui nous est présentée comme une âme tourmentée, longtemps restée enfermée dans sa chambre au point qu’elle semble encore la hanter, et disparue un beau jour, pour une fuite qui s’achèvera par un suicide. Etsuko a une deuxième fille, Niki, née de son mari anglais, qui semble très distante - installée chez son ami à Londres,elle répugne à quitter cette ville pour la campagne où vit sa mère.
Les souvenirs qui reviennent à la mémoire d’Etsuko sont liés à l’été de sa première grossesse, durant lequel elle a fait la connaissance d’une femme étrange, Sachiko, et de sa fille Mariko.
Ishiguro montre déjà un sens certain du lieu : Etsuko vivait à Nagasaki, quelques années après la guerre, dans une zone dévastée par la bombe, sur laquelle on a reconstruit des immeubles en béton. Mais le terrain entre les immeubles et la rivière ressemble à un terrain vague, boueux et plein de flaques d’eau croupie. On trouve aussi dans ce décor désolé une petite maisonnette modeste : c’est là qu’habitent Sachiko et sa fille. Dans cet espace vaguement inquiétant, l’enfant joue et rode toute la journée ; sa mère, malgré ses protestations d’affection, semble encombrée par cette enfant qu’elle n’envoie pas à l’école et qui se méfie de tous, et particulièrement du soldat américain qui est l’amant de sa mère ; toute son affection se concentre sur une portée de chatons. Seule une excursion vers les collines d’Inasa, du haut desquelles la vue est somptueuse, apporte un peu d’air et de lumière à ce récit tout en non-dits.
Car les conflits, les douleurs, les vérités ne se disent que par allusions, en prenant le thé, mine de rien ; les fantômes de la guerre hantent les personnages, sous la forme de vieilles femmes inquiétantes ou d’amoureux disparus. Certains ont dû faire le deuil de leur situation ; c’est avec répugnance que Sachiko demande à Etsuko de lui trouver un emploi, estimant au-dessous de sa condition ce travail alimentaire. Les relations entre les jeunes gens et les aînés semblent aussi bouleversées : Etsuko et son mari Jiro ne vivent pas avec le  père de celui-ci, et d’ailleurs ce fils ne prête pas une oreille très attentive à son père, l’éconduisant sous le prétexte de son travail (valeur ancienne, à laquelle le père ne peut s’opposer). Et dans ce monde en pleine transformation, Etsuko s’interroge sur sa future maternité.
Le roman reste jusqu’au bout énigmatique ; on comprend bien que dans les souvenirs de cet été Etsuko cherche les sources du mal-être de sa fille morte, et le dédoublement des couples mère-fille ne peut qu’intriguer. Mais c’est tout l’art d’Ishiguro de laisser le lecteur se repérer dans cette histoire étrange, parfois à la lisière du fantastique, grâce au regard de l’enfant et à l’apparition récurrente de certains symboles (la vieille femme, la corde) ; de le laisser interpréter à sa façon les souvenirs d’Etsuko, les propos lénifiants de Sachiko, la scène finale. Pour qui est prêt à une lecture avare de péripéties mais animée d’une tension constante, c’est un roman parfait (certes un peu moins « essentiel » à mes yeux que Auprès de moi toujours).

lumi_re_p_le

Erzébeth en avait fort bien parlé, ainsi que Cécile qui se demandait où était le dernier chapitre.