affinit_s« Ce roman ne doit pas avoir de mal à se vendre » me dit quelqu’un, en avisant les courbes des deux femmes sans visage en couverture (un détail d’une œuvre de Tamara de Lempicka), avec un titre, « Affinités », annonçant des développements voluptueux.
Si ce roman de Sarah Waters est bien, comme l’annonce la couverture, le récit d’une attirance qui devient passion (à l’époque victorienne, Margaret, dame patronesse dans une prison, membre de la bonne société mais âme tourmentée, est fascinée par Selina Dawes, une belle détenue rendue plus séduisante encore par sa réputation de médium), je l’ai cependant trouvé un peu… appliqué.
Il faut certes reconnaître la maîtrise de l’auteur qui construit le récit à la manière d’un roman policier et ménage des effets de surprise (mais c’est peut-être ce qui m’a déplu ; je l’ai déjà dit, je suis assez insensible aux belles constructions que l’on démolit à la fin pour reconstruire une autre version des faits). La narration fait alterner le journal de Margaret, héroïne à l’étroit dans les conventions de l’Angleterre victorienne,dont nous découvrons par petites touches le passé, et celui de Selina avant son arrestation.  Ce journal, beaucoup plus maladroit, moins porté à la description et à l’introspection, m’a paru plus crédible que celui de Margaret (alors même qu’on ne sait pas très bien ce qu’il est devenu et comment il se fait qu’on nous le donne à lire). Car le journal de Margaret garde la trace des recherches qu’a dû effectuer l’auteur sur les prisons pour femmes au 19e siècle ou encore sur les pratiques spirites. Tout cela est fort intéressant, mais on a l’impression, souvent, d’effectuer une visite guidée : un jour Margaret nous fait visiter l’infirmerie, une autre fois ce sera la cuisine, ou bien nous assisterons à l’arrivée de nouvelles détenues, ou encore les gardiennes nous décriront les mœurs de la prison. On frémit à l’évocation des conditions d’enfermement de ces femmes obligées au silence, au travail et à l’humiliation, cloîtrées pour des crimes qui sont parfois la conséquence d’autres crimes (comme cette femme infanticide abusée par le fils de la maison où elle était domestique). On est intrigué à l’évocation de la carrière de Selina, medium d’abord en contact avec les défunts que ses clients viennent consulter, puis se produisant dans de véritables spectacles avec son esprit familier, Peter Quick, pour des assemblées de dames bien comme il faut… Mais ces traits, rapportés soigneusement par Margaret, sous lesquels on sent la documentation, ne m’ont pas rendu Margaret très attachante, malgré ses malaises, malgré ses velléités d’émancipation et son courage ; Selina la mystérieuse semble bien plus vivante. Or, c'est Margaret notre guide et il ne m'a pas été toujours facile de suivre ce personnage que je ne trouve pas très cohérent (grande volonté mais extrême fragilité, lucidité et aveuglement...). Impression mitigée, donc.

Quelques jours après, l’esprit de Selina Dawes planait sur la collection d’art brut de Lausanne, où sont exposées diverses œuvres réalisées sous la dictée des esprits, comme les paysages étranges de Raphaël Lonné (qui dessina pour la première fois lors d’une séance de spiritisme),

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ou les broderies extravagantes de Jeanne Tripier.

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Pour Madge Gill, le spiritisme est une façon de conjurer des deuils douloureux (difficile de ne pas penser à la quête de Mme Brink dans le roman) et de se mettre en accord avec son « moi profond », qui lui fait dessiner de grandes fresques hantées par un visage féminin aux yeux grand ouverts, et coudre une robe rouge agrégeant divers morceaux de tissu en un costume baroque et précieux… Curieuse découverte, d’ailleurs, que ces travaux d’aiguille, si féminins, art modeste et « utile », rendu fou par l’intervention de l’au-delà.
Quant aux matérialisations, je me rappelle en avoir vu de bien curieuses dans une exposition consacrée à la photo spirite : la photographie doit prouver la matérialisation, fixer le fluide… mais elle offre elle-même les possibilités de trucage pour produire des tirages édifiants… et publicitaires.

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