monde_flottant« Un artiste du monde flottant » : la quatrième de couverture du deuxième roman publié par Kazuo Ishiguro définit le monde flottant comme une métaphore pour les lieux de plaisir nocturne au Japon. Mais ce monde flottant désigne-t-il seulement l’établissement de Mme Kawakami ou le « Migi-Hidari », un café fréquenté par le peintre Masugi Ono (dans un quartier auquel on accède par le « Pont de l’Hésitation », comme suspendu entre deux mondes) ? Peu à peu, un autre sens apparaît : ce sont les années incertaines d’après-guerre, durant lesquelles tout l’ordre ancien est bouleversé.

Ce roman apparaît comme une façon de poursuivre la réflexion déjà à l’œuvre dans le premier roman de l’auteur, « Lumière pâle sur les collines ». Cette fois, c’est le point de vue de l’homme vieillissant qui est adopté (le personnage principal rappelle le beau-père d’Etsuko, bafoué par un ancien élève, affront dont son fils se souciait peu de le venger). Masugi Ono est un peintre dont nous découvrons la carrière par petites touches ; trois ans après la capitulation, il éprouve une certaine difficulté à marier sa deuxième fille, Noriko. Depuis « Le marin rejeté par la mer » de Mishima, je sais que se pratique au Japon une enquête sur la famille du prétendant ou de la fiancée potentielle. Quelle faille trouve-t-on dans l’œuvre d’Ono (peintre à la retraite, dont les œuvres sont rangées, hors de vue), qui pourrait compromettre l’avenir de sa fille ?
Praline, dans un billet récent, a regretté qu’il y ait si peu de peinture dans le roman ; c’est qu’au sein même des ateliers, il est autant question d’obéissance, de respect pour le maître - ou de rébellion, que d’art. Différents arts s’opposent, art commercial, peinture célébrant les plaisirs, art patriotique. C’est l’ambition qui amène Ono d’une forme d’art à une autre.

Comme toujours chez Ishiguro, les choses nous sont révélées progressivement, il y a le plaisir de l’attente, des situations qui évoluent subtilement, et qui donnent à chaque événement une lumière particulière. Il y a le plaisir d’une certaine brume, d’une confusion finale : toute la dernière partie nous livre le passé d’apprenti peintre d’Ono et sa rupture avec son maître ; mais n’est-ce pas aussi sa propre vie et sa rupture avec son élève préféré que racontent ces passages ? Le parcours d’Ono ne se révèle même pas un chemin vers la lucidité, puisque la fin brouille à nouveau les cartes. Finalement quelle importance donner aux actes passés ?… Je suis toujours charmée par cette petite musique discrète, précise et mystérieuse. C’est peut-être par cette élaboration patiente, progressive et finalement brouillée que le roman se rapproche le plus d’un tableau, composé par petites touches impressionnistes.
Et puis Kazuo Ishiguro a une dernière grande qualité, que j’apprécie beaucoup chez les romanciers : il excelle à mettre en scène des enfants. Après l’étrange Mariko, c’est le petit Ichiro qui a fait mes délices : petit-fils du peintre, il joue à faire l’homme (en mangeant des épinards ou en réclamant du saké) et  toujours son grand-père se laisse berner par ces fanfaronnades… Un monde flottant donc, où les apparences ne sont pas faciles à traverser.