04 septembre 2008

Sur le Pont de l’Hésitation

monde_flottant« Un artiste du monde flottant » : la quatrième de couverture du deuxième roman publié par Kazuo Ishiguro définit le monde flottant comme une métaphore pour les lieux de plaisir nocturne au Japon. Mais ce monde flottant désigne-t-il seulement l’établissement de Mme Kawakami ou le « Migi-Hidari », un café fréquenté par le peintre Masugi Ono (dans un quartier auquel on accède par le « Pont de l’Hésitation », comme suspendu entre deux mondes) ? Peu à peu, un autre sens apparaît : ce sont les années incertaines d’après-guerre, durant lesquelles tout l’ordre ancien est bouleversé.

Ce roman apparaît comme une façon de poursuivre la réflexion déjà à l’œuvre dans le premier roman de l’auteur, « Lumière pâle sur les collines ». Cette fois, c’est le point de vue de l’homme vieillissant qui est adopté (le personnage principal rappelle le beau-père d’Etsuko, bafoué par un ancien élève, affront dont son fils se souciait peu de le venger). Masugi Ono est un peintre dont nous découvrons la carrière par petites touches ; trois ans après la capitulation, il éprouve une certaine difficulté à marier sa deuxième fille, Noriko. Depuis « Le marin rejeté par la mer » de Mishima, je sais que se pratique au Japon une enquête sur la famille du prétendant ou de la fiancée potentielle. Quelle faille trouve-t-on dans l’œuvre d’Ono (peintre à la retraite, dont les œuvres sont rangées, hors de vue), qui pourrait compromettre l’avenir de sa fille ?
Praline, dans un billet récent, a regretté qu’il y ait si peu de peinture dans le roman ; c’est qu’au sein même des ateliers, il est autant question d’obéissance, de respect pour le maître - ou de rébellion, que d’art. Différents arts s’opposent, art commercial, peinture célébrant les plaisirs, art patriotique. C’est l’ambition qui amène Ono d’une forme d’art à une autre.

Comme toujours chez Ishiguro, les choses nous sont révélées progressivement, il y a le plaisir de l’attente, des situations qui évoluent subtilement, et qui donnent à chaque événement une lumière particulière. Il y a le plaisir d’une certaine brume, d’une confusion finale : toute la dernière partie nous livre le passé d’apprenti peintre d’Ono et sa rupture avec son maître ; mais n’est-ce pas aussi sa propre vie et sa rupture avec son élève préféré que racontent ces passages ? Le parcours d’Ono ne se révèle même pas un chemin vers la lucidité, puisque la fin brouille à nouveau les cartes. Finalement quelle importance donner aux actes passés ?… Je suis toujours charmée par cette petite musique discrète, précise et mystérieuse. C’est peut-être par cette élaboration patiente, progressive et finalement brouillée que le roman se rapproche le plus d’un tableau, composé par petites touches impressionnistes.
Et puis Kazuo Ishiguro a une dernière grande qualité, que j’apprécie beaucoup chez les romanciers : il excelle à mettre en scène des enfants. Après l’étrange Mariko, c’est le petit Ichiro qui a fait mes délices : petit-fils du peintre, il joue à faire l’homme (en mangeant des épinards ou en réclamant du saké) et  toujours son grand-père se laisse berner par ces fanfaronnades… Un monde flottant donc, où les apparences ne sont pas faciles à traverser.

Posté par rose_a_lu à 08:24 - - Commentaires [14] - Permalien [#]
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Commentaires sur Sur le Pont de l’Hésitation

    Il faut définitivement que je lise autre chose d'Ishiguro. Celui-ci me tente bien (en fait, tous ses livres me tentent!!! )

    Posté par Karine, 04 septembre 2008 à 12:56 | | Répondre
  • C'est vraiment la même écriture qu'Auprès de moi toujours, la même atmosphère pleine de non-dits, et c'est amusant de retrouver cela dans des histoires très japonaises.
    D'ailleurs, je m'interrogeais, après lecture de ses deux premiers romans, sur le caractère autobiographique de ces oeuvres (enfin plus exactement : évoque-t-il de façon romancée un pan de l'histoire de sa famille ?), vue la proximité de leurs thèmes et de leurs époques.

    Posté par rose, 04 septembre 2008 à 15:14 | | Répondre
  • On a toutes les deux lu notre premier Ishiguro cette année, à la différence que toi, tu as pris le temps de le découvrir un peu plus... et tes billets savent susciter l'envie ! Je reviendrai vers lui, c'est certain.
    La thématique artistique de ce roman-ci m'attirait moins, mais finalement, cette atmosphère typiquement japonaise, cette délicatesse, et le portrait d'un nouvel enfant me font changer d'avis... merci Rose !

    Posté par erzébeth, 04 septembre 2008 à 19:00 | | Répondre
  • Mais de rien ! En fait, j'ai plutôt l'habitude de papillonner d'un auteur à l'autre... mais Ishiguro me retient prisonnière de ses mystères !

    Posté par rose, 04 septembre 2008 à 19:38 | | Répondre
  • Je viens d'emprunter " Lumière pâle sur la colline" et je le lirai la semaine prochaine. Moi aussi je suis contente que tu m'aies fait découvrir Ishiguro.

    Posté par dominique, 05 septembre 2008 à 16:33 | | Répondre
  • Chouette, j'espère que ce 2e roman ne te décevra pas !

    Posté par rose, 05 septembre 2008 à 19:05 | | Répondre
  • Me tente beaucoup aussi celui-ci. Mais pas assez de temps en ce moment pour lire TOUT ce que je voudrais. Tu en parles vraiment très bien, de cette atmosphère brumeuse, les non-dits..

    Tu sais qu'en France il y a une cinquantaine d'années, les familles enquêtaient encore les unes sur les autres pour savoir le jeunes gens pouvaient se marier.. Pas impossible que cela soit toujours le cas parfois...

    Posté par lily, 09 septembre 2008 à 11:14 | | Répondre
  • Ah la peur de la mésalliance, de la dissipation, de la perte de patrimoine ! il est vrai que ces deux romans japonais se passent aussi il y a cinquante ans, mais tu as raison, ces enquêtes doivent encore avoir lieu parfois...

    Posté par rose, 09 septembre 2008 à 20:05 | | Répondre
  • Et dire que je l'avais dans les mains, et je l'ai reposé.

    Tu me donnes très envie, même si il y a moins d'art que ce que je voudrais, je suis maintenant sûr d'y trouver tout le charme d'une lecture, de bribes de vie et une autre approche du monde flottant que j'aime tant...

    Te rappelles-tu l'o-haguro? http://iam-like-iam.blogspot.com/2007/03/o-haguro-dents-noires-et-rouge-bambou.html

    Posté par VanessaV, 11 septembre 2008 à 11:29 | | Répondre
  • Merci pour le lien, cette mode m'a complètement stupéfaite !

    Posté par rose, 11 septembre 2008 à 14:51 | | Répondre
  • Effectivement, c'est une mode étonnante !
    L'atmosphère de ce petit livre est assez prenante, un peu tendue. Et puis cette pudeur, cette intimité avec les souvenirs du vieil homme... Avec le recul, je le vois vraiment comme une assez bonne incarnation du monde flottant.

    Posté par praline, 13 septembre 2008 à 10:33 | | Répondre
  • C'est cette atmosphère tendue que j'aime tant chez Ishiguro !

    Posté par rose, 13 septembre 2008 à 13:25 | | Répondre
  • Je l'ai acheté hier, juste après avoir refermé "Lumière pâle sur les collines". Je pense le lire assez prochainement.

    Posté par Lilly, 18 mars 2009 à 12:14 | | Répondre
  • Les deux romans sont assez proches, comme un diptyque. Je vois que nous avons le même auteur fétiche !

    Posté par rose, 18 mars 2009 à 14:49 | | Répondre
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