enchantement

Le prince dépose sur ses lèvres un doux baiser, la princesse s’éveille, libérée du sortilège, et ils n’ont plus qu’à couler ensemble des jours heureux…C’est bien ainsi que s’achève la Belle au Bois Dormant dans l’imaginaire populaire.
Perrault, un peu plus malin, pressentait bien que ça ne pouvait pas être aussi simple : le Prince se révélait assez inquiet à l’idée de présenter sa Belle à ses parents (il faut dire que sa maman était une ogresse), à juste titre puisque sa femme manquait de peu de passer à la casserole et d’être servie à la sauce Robert.
Orson Scott Card, lui, dans « Enchantement », remplace la belle-mère anthropophage par la sorcière par excellence des contes russes : Baba Yaga elle-même, si puissante qu’elle tient en son pouvoir un dieu de l’hiver, Ours, qui la déteste autant qu’il lui est soumis. Mais ce n’est pas tout : la belle princesse, endormie depuis des siècles dans une clairière et réveillée par un jeune universitaire sportif qui n’est pas vraiment son genre, n’est pas si facile à conquérir. Ivan l’a embrassée, mais pour gagner son cœur, il lui faudra accomplir bien des épreuves…
La quatrième de couverture le disait, c’est vrai ! Orson Scott Card est un excellent conteur, et « Enchantement » se lit avec beaucoup de plaisir. Parce que les personnages sont pleins de fantaisie, et même les méchants paraissent sympathiques tant Baba Yaga et Ours sont vivement croqués, malgré leurs nombreuses cruautés (nous découvrons Baba Yaga alors qu’elle est en train d’énucléer une victime). Du côté du couple vedette, nous nous repaissons des atermoiements amoureux des deux jeunes gens, du dégel progressif de leurs rapports (du mépris bien senti à la compréhension affectueuse) et du prévisible happy end de leur romance (tout de même !).
Tout étudiant en histoire ou en langues anciennes a dû rêver de se trouver projeté dans l’univers qui occupe ses études, de l’arpenter de l’intérieur au lieu de se laisser guider par des textes et des points de vue ; et bien sûr tout lecteur a fait l’expérience de l’identification à un héros de roman. Eh bien c’est ce qui arrive réellement à Ivan, le héros, un universitaire versé dans le vieux slave, entraîné magiquement dans la Russie du Moyen Âge (après le fameux baiser à la princesse endormie). C’est l’occasion, certes, de pratiquer cette langue trop tôt disparue et d’observer la société, ses coutumes, sa hiérarchie… mais aussi de mesurer la distance entre la civilisation du 20e siècle et cette petite tribu où le métier de scribe est réservé aux hommes inaptes au combat et où l’homme remarquable est celui qui manie le mieux les armes (autant dire, parfois, la brute la plus épaisse). L’initiation sera réciproque puisque la princesse découvrira à son tour (avec stupéfaction) le monde d’Ivan ; le roman est donc aussi un hymne souvent comique à la tolérance et une démonstration de la relativité des coutumes. On rit beaucoup des préjugés de chacun, on s’attendrit de leurs progrès, on prend conscience (au-delà de l’atmosphère fantastique) de la rudesse des conditions de vie de nos lointains ancêtres…
Orson Scott Card a une délicieuse façon de redonner chair aux contes, aux fictions, en les lestant d'une bonne dose de réalisme (c'est ainsi que Baba Yaga détourne un avion - visualisez un avion sortant ses roues pour atterrir, et cet avion explique la maison à pattes qui est un attribut de la sorcière dans le folklore !).
Le charme opère, donc, jusqu’à l’ultime combat opposant le peuple de la princesse à la terrible Baba Yaga !

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