Ce que dit Rose

Tutti frutti etc

26 septembre 2008

La barque funéraire est longue comme le songe et glisse sans voilure…

Je m’étais depuis longtemps promis de lire les trente-trois sonnets composés au secret de Jean Cassou, parce que leurs conditions de rédaction ont quelque chose de fascinant : emprisonné pour actes de Résistance sans  lecture, sans matériel d’écriture, sans correspondance ni visites, dans le froid (il a été arrêté en décembre 1941), Jean Cassou rédigea mentalement 33 sonnets (forme fixe qui lui permit de les garder en mémoire), à raison d’un demi-poème par nuit. Bel exemple de liberté, d’intelligence, face à ceux qui cherchaient à l’affaiblir, à le déshumaniser. Mais surtout ces poèmes transforment son expérience en une sorte de mythe, d’initiation, à l’aide d’images étranges et sombres, et plongent le lecteur dans un univers souterrain et torturé. Parfois on trouve quelques ruptures de ton : une traduction d’un poème de Hofmannsthal (un sonnet racontant une rencontre amoureuse, lu par effraction sur un papier découvert par les prisonniers). Mais pour l’essentiel les sonnets évoquent l’amie trop tôt perdue, une enfant aussi « Alice-Abeille », la vie passée, les rues de Paris, l’espoir que la poésie abattra les fusils, et exhortent à la constance celui qui est comme un mort, terré aux Enfers et attendant une délivrance incertaine, avec pour seuls compagnons les poètes, Machado, Verlaine, Nerval…

Celui qu'étoiles, vous avez pris comme cible
de vos cris anxieux et qu'allez pourchassant,
ne vous irritez plus s'il se rejette errant
aux bords du monde ardent et se fait invisible ;

rien qu'un méchant fantôme, une ombre inaccessible
et pareille - vous rappelez-vous ? - à l'Enfant
Prodigue de Rainer Maria s'enfuyant
pour ne pas être aimé de cet amour terrible.

Exigence des coeurs diffuse dans la nuit,
beaux regards confiants, détournez-vous de lui.
Et vous, mortes et morts, alourdis de pardons,

écartez votre vol de sa déserte grève.
Ah ! c'est lui, cerf en pleurs, courbant enfin le front,
qui vient vous retrouver chaque soir dans ses rêves.

Posté par rose_a_lu à 08:00 - je ne suis pas une antiquité - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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Commentaires

J'ai toujours autant de mal avec la poésie mais c'est incontestablement, une incroyable aventure humaine (si ça veut dire quelque chose).

Posté par ekwerkwe, 26 septembre 2008 à 11:52

Je comprends, d'autant que les tournures ici sont assez précieuses.

Posté par rose, 26 septembre 2008 à 18:14

Il faut que je me procure cet ouvrage. Les conditions décrites lui donnent une telle dimension.

Posté par lasourceauxbois, 29 septembre 2008 à 10:49

Et dans ces conditions il parvient à écrire une poésie très dense, imagée et mystérieuse.

Posté par rose, 29 septembre 2008 à 17:31

j 'aime énormément les sonnets et pour moi c'est le plus pur exercice d'écriture en poésie..j 'essaye d'en écrire parfois mais pour gagner dans les concours de poésie c'est extrèmement difficile ..celui-ci est vraiment très beau, je note cet ouvrage moi j'ai lu Le sonnet contemporain (retours au sonnet) de jacques Darras, Réda et Toubaud..extra!

Posté par Béatrix, 03 octobre 2008 à 11:08

J'ai aussi beaucoup d'admiration pour cette forme ; ici les sonnets sont à la fois classiques (ils me font souvent penser à Nerval) et mystérieux. L'utilisation du sonnet par les poètes contemporains est aussi très intéressante (de Roubaud j'ai lu une anthologie où il s'attachait à donner des exemples de sonnets écrits au cours du 20e siècle)!

Posté par rose, 03 octobre 2008 à 19:10

Je me promets à mon tour...

Posté par sylvie, 10 octobre 2008 à 16:32

Je suis contente si ces poèmes pleins d'ombre trouvent de nouvelles (futures) lectrices !

Posté par rose, 10 octobre 2008 à 18:09

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