Je m’étais depuis longtemps promis de lire les trente-trois sonnets composés au secret de Jean Cassou, parce que leurs conditions de rédaction ont quelque chose de fascinant : emprisonné pour actes de Résistance sans  lecture, sans matériel d’écriture, sans correspondance ni visites, dans le froid (il a été arrêté en décembre 1941), Jean Cassou rédigea mentalement 33 sonnets (forme fixe qui lui permit de les garder en mémoire), à raison d’un demi-poème par nuit. Bel exemple de liberté, d’intelligence, face à ceux qui cherchaient à l’affaiblir, à le déshumaniser. Mais surtout ces poèmes transforment son expérience en une sorte de mythe, d’initiation, à l’aide d’images étranges et sombres, et plongent le lecteur dans un univers souterrain et torturé. Parfois on trouve quelques ruptures de ton : une traduction d’un poème de Hofmannsthal (un sonnet racontant une rencontre amoureuse, lu par effraction sur un papier découvert par les prisonniers). Mais pour l’essentiel les sonnets évoquent l’amie trop tôt perdue, une enfant aussi « Alice-Abeille », la vie passée, les rues de Paris, l’espoir que la poésie abattra les fusils, et exhortent à la constance celui qui est comme un mort, terré aux Enfers et attendant une délivrance incertaine, avec pour seuls compagnons les poètes, Machado, Verlaine, Nerval…

Celui qu'étoiles, vous avez pris comme cible
de vos cris anxieux et qu'allez pourchassant,
ne vous irritez plus s'il se rejette errant
aux bords du monde ardent et se fait invisible ;

rien qu'un méchant fantôme, une ombre inaccessible
et pareille - vous rappelez-vous ? - à l'Enfant
Prodigue de Rainer Maria s'enfuyant
pour ne pas être aimé de cet amour terrible.

Exigence des coeurs diffuse dans la nuit,
beaux regards confiants, détournez-vous de lui.
Et vous, mortes et morts, alourdis de pardons,

écartez votre vol de sa déserte grève.
Ah ! c'est lui, cerf en pleurs, courbant enfin le front,
qui vient vous retrouver chaque soir dans ses rêves.