Pendant les vacances, dans la voiture filant sur l’autoroute, à l’heure où l’estomac se creuse et où il devient de plus en plus difficile de lire sans avoir mal au cœur, je découvris avec une délectation et un amusement mêlés de dégoût un poème de Queneau intitulé « Le repas ridicule ». Si vous vous souvenez, le romancier use et abuse dans ses romans de scènes de ripailles, la plupart du temps des repas bien de chez nous pas toujours très savoureux : la moule se gobe avec force bruit, la choucroute a passé la date de péremption et même la soupe à l’oignon est fadasse.
Dans « les Ziaux », il porte à sa perfection le concept du repas cauchemardesque pris au restaurant.
Les compères se renseignent d’abord à la « rubrique esbrouffe » d’un journal puis s’égarent dans des troquets aux breuvages snobinards : ils y boivent « de la bière en ballon » ou à la paille, et on comprend que leurs facultés sont déjà altérées lorsqu’ils poussent la porte du rade choisi.
« Les couteaux y sont mous les nappes y sont sales ». Las ! si seules la vaisselle et la table y laissaient à désirer ! Mais les sardines sont rincés à l’huile dparaffine… La nourriture ressemble à la patronne, une « carne », et la viande ne permet jamais d’oublier l’animal malpropre qui a été cuisiné : la tête de veau en « miettes gluantes » rappelle les lentes qui la peuplaient, les pieds de porc la boue dans laquelle ils traînaient…
La cuisinière aussi y est pour quelque chose, elle qui transforme l’omelette en « morceau d’anthraci » qui croque sous la dent, assaisonné d’un « sel sous la dent bien crissant ».
Dans un élan de folie, c’est la vaisselle puis les couverts que les convives se mettent à dévorer, tandis que la patronne écaille « les murs de l’ampleur de sa rage », nourriture dont nous devinons qu’elle rassasiera ses futurs clients, avant de « jouer au gazomètre » et d’empoisonner les trublions…

Ecoutez donc cette apocalypse :


Découvrez Raymond Queneau!

Setona Mizushiro, si elle a l’art de créer dans ses mangas une ambiance mélancolique et un peu malsaine, ne donne pas envie de s’initier à la cuisine japonaise et semble dessiner l’illustration même de ce repas plâtreux. Dans « L’infirmerie après les cours », les quelques plateaux repas que nous apercevons sont des approximations géométriques de nourriture,

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des lanières colorées surmontées de brins clairs et de points noirs, ou encore des boulettes n’évoquant aucune nourriture connue.

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