cendrillon

Dans Cendrillon, Eric Reinhardt (mais est-ce vraiment lui qu’il peint ?) décrit son bureau qui est aussi un cabinet de curiosités : on y trouve entre autres un seul soulier de plusieurs paires des vertigineuses chaussures Louboutin, marque avec laquelle l’écrivain a collaboré pour un livre hommage. Cette fascination pour les pieds cambrés parés d’escarpins improbables le transforme en une sorte de prince charmant fétichiste (mais l’homme de Cendrillon ne l’était-il pas ?) ; installé plus tard dans un café près du Palais Royal, ce sont les lampadaires et la station de métro qu’il voit comme le véhicule féérique qui amena la belle au bal. Il faut dire que c’est l’automne et qu’il théorise longuement sur les vertus de cette saison qui le pare de toutes les séductions, métamorphose son être banal en un prince consolateur…

Voici bien le seul aspect féérique de ce roman (qui autorise Le Livre de Poche à placer en couverture une photo de pied chaussé doré pas belle du tout) ; dans le reste du texte, où Eric Reinhardt s’invente des doubles et imagine leurs destins, ce sont les personnages masculins qui jouent le rôle de Cendrillon : tous sont des fils tétanisés par la faiblesse paternelle (souvenez-vous, le père de Cendrillon est incapable de résister aux cruautés de la marâtre), mal partis dans la vie, changeant (pour certains) de milieu social dans la souffrance.

Ces êtres-là, s’ils permettent d’ausculter le monde comme il va, sont aussi la faiblesse du roman : ils sont trop prévisiblement ratés, on suit leur existence misérable, qui ne semble jamais vraiment évoluer (bon, là, j’exagère, tout de même), sans grande passion ; aucun suspense d’un épisode de leur vie à l’autre.

Cependant ces personnages antipathiques n’enlèvent pas son intérêt à ce roman-dissertation, qui s’efforce de tout recueillir du monde alentour : mystères de la finance (le hedge fund, comment ça marche, pas inintéressant en ces temps de crise financière), formation intellectuelle par Mallarmé ou Joyce, extase artistique devant un ballet en répétition et l’évidence des corps, vertiges de l’écrivain critiqué, dissection des émois adolescents estivaux dans les résidences de bord de mer, obscénité des talk-shows télévisuels…

J’ai apprécié ces fausses digressions qui prennent le pas sur l’intrigue, l’évolution de la réflexion constituant les véritables rebondissements du livre. Il y a plusieurs passages qui ont fait écho en moi, comme la profession de foi de l’un des doubles de l’écrivain définissant sa vie comme la recherche d’épiphanies, celles-ci permettant de lisser, de faire oublier les aléas de la vie, les conflits ; ou la comparaison des parcours du personnage A pour lequel certaines œuvres ont pris une importance vitale, sont des jalons intimes dans l’évolution de sa personnalité, et d’un personnage B, élevé dans la culture et s’en sentant possesseur et gestionnaire (et la refusant par là-même à l’intrus, tandis que lui-même la considère à distance, dans un repli sans passion). Sans parler bien sûr des magnifiques pages à la gloire de l’automne : et vous, quelle saison préférez-vous ? et combien de saisons comporte votre année mentale ? ont-elles toutes la même durée ?

Il me reste quelques pages – c’est affreux, je me mets à parler des livres sans les avoir finis !-, que j’ai un peu de mal à tourner (le destin des personnages m’indiffère et le narrateur ne nous épargne pas une certaine atmosphère glauque qui passées 450 pages devient pesante) ; mais j’espère encore y cueillir quelques-unes de ces analyses ou de ces situations intrigantes (comme lorsque l’écrivain, au début, s’enthousiasme à l’idée d’installer son nouveau bureau dans les caves du Palais Royal, vendues par un homme mystérieux et peu engageant… s’enthousiasme à l’idée de s’enterrer lui-même…).