Jacques le Fataliste de Denis Diderot est avant tout un long récit fait par un valet pour divertir son maître sur une route normande, dont on ne sait pas très bien où elle les mène. Jacques raconte comment une blessure gagnée à la bataille de Fontenoy lui a permis de tomber amoureux. Tout a beau s’enchaîner comme les maillons d’une gourmette, nous attendrons très longtemps l’apparition de l’éblouissante jeune femme qui fit battre le cœur de Jacques. Entretemps, il raconte qu’il est soigné chez un chirurgien dont la femme lui apporte le matin, car cela semble devoir fortifier le malade, une « rôtie au sucre ». Lorsque Jacques évoque cette rôtie au sucre, justement il ne peut y goûter, venant de se faire détrousser et rosser la veille par des brigands (tout cela à cause d’une générosité qu’il a faite à une pauvre femme qui pleurait, à se demander s’il vaut la peine d’être bon dans le monde de Jacques), et craignant de se faire expulser du logis du chirurgien faute de liquidités. Il reste ce matin-là au chaud dans les draps, refusant pansement et fortifiant.
« Tant mieux » dit l’épouse du chirurgien, « ce sera pour mes enfants et pour moi » ; « et cela dit, elle referme mes rideaux, appelle ses enfants et les voilà qui se mettent à dépêcher ma rôtie au sucre. »

Cette rôtie au sucre semble bien appétissante et nous en dépêcherions bien une aussi ; oui, mais voilà, qu’est-ce donc qu’une rôtie au sucre ?
Tout d’abord, je m’imaginai la chose comme un petit gâteau ; ayant découvert les oublies dans un texte de Jean-Jacques Rousseau (je ne me souviens plus du tout où il en est question, mais je n’ai pas « oublié » ces petites gaufres roulées en cornet que l’on vendait au XVIIIe siècle dans la rue ou sur les marchés ; on trouve parfois dans les brocantes des moules à oublies à poser sur le feu), je confondis allègrement les deux friandises et visualisais un biscuit parsemé de sucre crissant.

Mais à Noël dernier, j’entrai en possession d’un bel ouvrage de François Desgrandchamps, « Littérature et gourmandise », qui répertoriait ladite « rôtie » ; le chef chargé de la cuisiner la cuisina, on la photographia, et voici le résultat de ce bel ouvrage :

r_ties_au_sucre

Une poire ! coiffée d’un très chic (certes un peu anachronique) petit bonnet d’émulsion de sangria. Diantre, cette rôtie au sucre serait-elle une simple poire au vin ? La recette jointe à la photo me révéla que les poires étaient cuites au four, donc rôties, avant d’être revêtues de leur indispensable parure.
Donc, c’était ça, une rôtie au sucre. Un fruit au four. D’accord.

L’histoire aurait pu s’arrêter là et moi rester plongée dans les ténèbres de l’erreur. Mais le sort plaça entre mes mains une édition de Jacques le Fataliste annotée par Pierre Chartier, lequel jugea utile, page 134, d’éclairer le lecteur sur cette mystérieuse nourriture.
« La rôtie en sucre, ou trempée, ou chaudeau (rite de mariage attesté en Bourbonnais, en Bourgogne, en Champagne) était une boisson reconstituante à base de vin chaud sucré et de pain, épicée ou non ».
Ah ! La note me prouva : 1- que je n’étais pas la seule à ignorer ce qu’était une rôtie au sucre, puisque l’éminent dixhuitiémiste s’était penché pour tout savoir sur les mœurs matrimoniales des régions françaises avant la révolution 2- que j’étais certes loin du compte mais qu’il entrait bien un élément céréalier dans cette mixture 3- que le cuisinier de François Desgranchamps n’était pas si hérétique avec son petit bonnet à la sangria, mais qu’il se permettait une relecture de la recette frôlant la réappropriation.

Que conclure ?
Que pour illustrer ce billet je décidai de faire un cake au vin rouge, dont on peut trouver l’excellente recette sur le blog de Loukoum°°°.

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