05 février 2009
Une vie
Les Années d’Annie Ernaux commence et se termine par une liste, liste d’images et de phrases dérisoires, slogans, blagues,… listes d’instants fugitifs, qui sont pourtant les réceptacles de sa propre mémoire et aussi de toute une mémoire collective.
Cette ambition de retenir et de restituer au lecteur ces bribes insignifiantes crée une œuvre à la fois froide et profondément émouvante, un miroir d’écriture blanche tendu au lecteur qui est libre de s’y regarder, de s’y plonger avidement ou de s’en détourner glacé par ce récit-somme apparemment impersonnel. Sur moi, l’expérience a été hypnotique : impossible de me détacher de cette fausse autobiographie.
C’est l’histoire d’une femme, celle que nous rapportaient en pointillés les œuvres antérieures d’Annie Ernaux (pour moi je n’ai lu que La Place et Une Femme) : une enfance dans un café-épicerie en Normandie, la rupture avec le milieu familial (trahison sociale) pour devenir enseignante, puis écrivain, un divorce, des enfants, d’autres passions.
Il y a très peu d’analyse psychologique : la femme (dont la narratrice parle à la 3e personne) est fondue dans le « on », le « nous » de toute sa génération. C’est l’histoire d’une femme dans l’Histoire, témoin ou partie prenante des bouleversements de la société, et particulièrement du statut de la femme. Ce n’est pas l’inconscient de cette femme, ses choix, ses aspirations qu’elle entend étudier ou justifier, mais l’inconscient de toute une époque, façonné par un langage, des objets, des événements, c’est tout l’arrière-plan de ce qui n’est finalement qu’une vie parmi tant d’autres.
C’est un travail d’archéologue de l’intime, restituant l’équivalent des graffitis politiques et obscènes que l’on déchiffre avec émotion sur les murs de Pompéi. Le regard rétrospectif, le récit à l’imparfait m’ont parfois donné l’illusion de lire un improbable traité arrivé du futur pour décrire la vie des hommes d’avant – les hommes d’aujourd’hui.
Pour scander le passage des années, la narratrice décrit une série de photos, d’abord témoignages un brin solennels des grandes étapes de la vie puis traces immatérielles (stockées sur un disque dur) des dernières années.
L’autre rite marquant le passage du temps, ce sont les repas de famille ; les menus varient au gré des modes (fondue bourguignonne de la jeune mariée, découverte sur une fiche cuisine du magazine ELLE, plats mijotés cuisinés pour les enfants de retour au nid parce que faute de temps et d’expérience ils n’en font pas chez eux, et histoire de se sentir encore nourricière…), les sujets de conversation aussi (récits mythiques des privations de la guerre, roman des origines, commentaires sur le monde comme il va et les nouveaux divertissements avec l’arrivée de la télé, avènement récent des jeunes générations, seules à être capables de discourir sur les nouveaux équipements informatiques).
Ces repas de fête font sentir le passage des générations : la narratrice n’y occupe une place centrale que lorsqu’elle est jeune mariée ; avant, elle est l’enfant qui court jouer et ne rejoint la table qu’à la fin du repas, lorsque les récits des anciens s’étirent, entrecoupés de chansons qui tirent quelques larmes ; adolescente elle est intégrée au cercle de la famille, on lui permet un peu d’alcool, une cigarette ; mère à son tour, réunissant autour d’elle sa famille dispersée par les études, le divorce, les couples instables, elle laisse la parole à ses enfants, se demande si ses deux fils ne recréent pas symétriquement le couple parental perdu, et stigmatise au passage le règne du présent, l’aplatissement du temps lors des réunions de famille : ce n’est plus la mémoire familiale qui est retrouvée lors de ces fêtes, parce qu’il faut d’abord reconstruire le lien, distendu par la distance, l’absence…
Lorsqu’elle évoque ce projet d’écriture qui l’habite depuis une vingtaine d’année – une femme dans son temps, elle se fixe d’ailleurs comme but de prendre le relais des conteurs des repas de famille : dérouler le fil de ce passé, évoquer ceux qui ont disparu, redire ces temps oubliés, ces « âges d’or » que ses enfants n’ont pas vécus…
La narratrice se sent le témoin d’un monde bouleversé : rien de commun entre le monde rude de ses parents, où chaque famille comptait des enfants morts, et celui de ses petits-enfants, pour lesquels ses fils se déplacent avec tout un matériel de puériculture. Elevée dans un monde définissant avec rigidité la frontière entre le bien et le mal, elle a vu voler ce système en éclat, tandis que l’impératif devenait le plaisir ; puis l’avènement de notre société de consommation, l’affadissement des choses à mesure que les surfaces commerçantes s’étendaient. La dernière partie du livre est discrètement désabusée : les évocations de la vie de la narratrice deviennent plus rares, comme si elle se diluait dans cet univers sans idéal.
A mesure que l’on gagnait les années où les souvenirs d’Annie Ernaux entraient en résonance avec les miens, j’ai éprouvé une sorte de malaise, celui de ne me raccrocher qu'à des années si ternes, si peu exaltantes, dans un monde formaté, individualiste... Ce regard peu amène sur un monde coupé du passé ne m’a pas semblé rendre totalement justice à ma génération (ou peut-être suis-je moi-même décalée, il est vrai que je ne discute pas technologie dans les repas de famille…).
Pourtant le miracle de cette autobiographie impersonnelle, c’est que, si le décor de nos apprentissages n’a pas forcément été le même, le parcours de la narratrice, dans sa banalité, a quelque chose d’universel ; il dépasse finalement son inscription dans le temps, contredit peut-être un peu le postulat de départ. Mais sans doute faut-il tout de même, pour se reconnaître dans le miroir, partager quelques traits avec Annie Ernaux : la rupture avec le milieu familial, le regard mélancolique sur les choses qui furent et qui disparaissent, le sentiment de la fugacité de l’existence.
A côté des « Auchan, la vie, la vraie », « Est-ce qu’on peut mettre le schmilblick dans le biberon des enfants ? », Les Années m’ont aussi ménagé de belles rencontres, ou de belles retrouvailles :
Avec Dorothea Tanning dont le tableau Anniversaire, avec le jeu de portes derrière la femme presque nue, est présentée comme la métaphore de l’œuvre d’Annie Ernaux
Avec Anna de Noailles, dont la poésie pleine de sensualité et d’évidence m’occupa un temps (goût comme annobli par la remarque d’une prof que j’aimais beaucoup, je me souviens), et que j’ai un peu oubliée depuis ; Annie Ernaux cite ces vers qui disent son ambition, dans les dernières pages :
Je me suis appuyée à la beauté du monde
Et j’ai tenu l’odeur des saisons dans mes mains.
Sylvie en parle très bien et a comme moi été frappée par le tableau de Dorothea Tanning… Dominique aussi a apprécié cette lecture.
Et le roman, avec ses repas de famille, m’a immédiatement fait penser aux rites imaginaires, le sujet proposé par Vanessa pour les Passeurs d’imaginaire de janvier-février.
Commentaires
Beau billet pour un beau livre...
Je trouve intéressant ton idée d'universalité rendue au final malgré l'ancrage dans l'histoire, et venant contredire quelque peu le postulat de départ...
La grégarité du parcours social n'est sans doute pas tout ce qui nous fait...
Mais quand même! Ce travail est courageux,et je le trouve assez phénoménal par rapport à la somme des petites mythologies du quotidien des "middle class"qui construisent ce bouquin, avec un regard de plus en plus triste au fil du temps....un sacré inventaire! pas très réjouissant, je te l'accorde:)
"Une oeuvre à la fois froide et profondément émouvante" : voilà ce que j'aurais dû écrire de La place ! Ces "années" me tentent beaucoup, surtout que la question des mémoires individuelles et collectives m'intéresse bien. Mais je suis étonnée par le ton de plus en plus désabusé, la tristesse dont tu parles, ainsi que le décalage entre ta vision de la période récente et la sienne. Bref, j'ai maintenant hâte de le lire pour me faire une opinion !
Zut, je devrais me relire plus : ce serait mieux sans les "s à "individuelle" et "collective" !
Sylvie : Oui, quel inventaire ! il m'a finalement donné envie de m'attarder un peu plus sur les photographies et de lire les récits précédents, histoire de redonner chair à cette femme blonde !
Levraoueg : imagine "La place" avec un souffle épique : c'est Les Années ! Très bon livre. Pour la tristesse, je crois que c'est une question de génération : même si je sais que son constat est historiquement juste, je pense qu'on ne peut pas garder des années d'enfance ou de jeunesse un souvenir complètement morose... Mais son regard est de toute façon assez austère, assez sévère, quelle que soit l'époque !
Oui c'est vrai qu'elle peu paraître assez froide, austère, sévère... Mais si tu veux la voir sous un autre jour, il faut lire "Passion simple" (tu me viens de me refiler un livre à lire, alors je me venge) !
Je crois que je vais commencer par "L'événement", mais OK je note "Passion simple" !
Quel magnifique billet !
J'avoue que j'avais été un peu refroidie par certains billets assez négatifs (et que je pressentais malgré tout comme injustifiés), mais là tu me donnes vraiment très envie de le découvrir !
Le petit paquet est parti jeudi.
Beau week end :) (il neige chez nous)
Hello Lily, je suis sûre que les Années te plairaient autant qu'à moi ! N'hésite pas, un prêt est possible ! Et j'ai trouvé un avis du facteur... merci :)
j'ai été très touchée par "la place"... son écriture m'a parue très personnelle, j'ai été émue, transportée... c'est assez étrange à décrire, mais cette impression était très agréable, comme des mots qui viendraient simplement, une fluidité qui m'appartenait un peu, le temps du livre...
j'aime vraiment prendre le temps de te lire, Rose, même si ce n'est pas aussi souvent que je le voudrais... merci!
Merci de votre visite, les chéchés !
Puisque tu sembles aimer Ernaux
Tu devrais lire "l'écriture comme un couteau", un livre d'entretiens (par mail) qu'elle a co-rédigé avec un homme dont j'ai oublié le nom. D'habitude je ne lis JAMAIS ce genre de livre mais celui-ci est passionnant et se dévore comme un roman... Bien sûr mieux vaut être familier(e) de l'univers et de l'écriture d'Ernaux (avoir lu 4 ou 5 romans de ses romans) pour mieux savourer le livre...
Merci de tous ces conseils !
Mais bien sûr, rites familiaux! J'avais eu envie de lire ce livre comme une mémoire féminine mais après coup, même si j'aime les textes, je pense que je vais rester sur la version de Satrapi.
Ces dîners familiaux réguliers m'ont beaucoup marquée ; curieusement, je les ai peu vus mentionnés dans les billets sur le livre, alors qu'ils m'ont paru scander l'oeuvre tout aussi nettement que les photos de la narratrice. Bon, j'avoue, les évolutions des menus m'ont passionnée ;)
Bonjour, j'espère que ce billet donnera envie de lire ce roman/récit qui relate la France des 60 dernières années avec un grand talent. C'est un livre qui me "parle" et qui doit "parler" pratiquement à tous ceux qui le lisent. Il faut saluer le travail de recherches d'Annie Ernaux, elle n'a pratiquement rien oublié. C'est un livre à étudier dans 50 ans comme témoignage d'une époque. Bonne après-midi.
C'est une restitution du passé vraiment impressionnante ; qui se lit déjà, je trouve, comme le témoignage d'une époque (on sent le passage du temps de l'après-guerre à notre temps assez terne).
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