luminal

Au départ, c’est une rencontre de hasard ; un roman choisi en coup de vent, une belle couverture empruntée à Pierre et Gilles, le nom de la romancière pas si éloigné de cette image excessive de madone, le titre comme une illumination supplémentaire…
Finalement, l’histoire de Demon et Davi  dépasse largement l’imagerie mystico-kitsch suggérée à la lectrice profane, et c’est une vraie belle découverte que Luminal d’Isabella Santacroce, jeune romancière italienne mystérieuse (dont le roman, celui-ci en tout cas, ne semble pas traduit en français). Au point que lors de mes vacances romaines, je me suis procuré Fluo, la première œuvre d’Isabella Santacroce, chronique d’une jeunesse à Riccione.

Luminal est l’histoire de Demon et Davi, deux filles de 18 ans sous influence : deux créatures de la nuit droguées au Luminal qui dérègle les perceptions de la narratrice, transforme leurs errances en des épisodes hallucinés. Pas de véritable progression dans leur histoire qui s’achemine inéluctablement vers l’immolation de ces papillons de nuit. Plutôt la répétition de scènes de sexe (les deux filles travaillent au début du roman dans une boîte douteuse et errent d’une party décadente à une autre), d’orgie, de rage, entrecoupées par des retours en arrière comme sur une bande magnétique (REW) sur des souvenirs d’enfance pervers, et par des considérations de Demon sur son goût pour les hématomes et ses rêves d’être la reine des anges maladroits. Tout cela sur fond de Heroes de David Bowie : I wish you could swim, like dolphins can swim…

Alors c’est trash ; mais à l’image du morceau de Bowie, le texte devient progressivement hypnotique, dans la répétition de certaines phrases, reprises comme des formules magiques par ces « barbies-atomiques » enfantines mais aussi sans âge, et détachées de tout contexte précis : est-on dans les années 70 ? dans un futur indécis ? ou dans la temporalité parallèle du conte ? Demon se présente régulièrement comme la fille de la Lune, elle fait signe aux étoiles et se penche à la vitre d’une voiture pour crier à la nuit : est-ce que le matin doit forcément revenir ?
Comme les contes, le roman est peuplé d’animaux étranges, le chat Don indifférent aux perversités du monde alentour, Demonia la chauve-souris, double aérien des deux filles, qui sont aussi papillons, oies blanches… L’image récurrente est celle de ces poissons rouges qui ressemblent à des pétales de roses et semblent voler dans l’aquarium (avant qu’il ne leur arrive malheur).
J. F. K. The Power of Sex. Lady D. Rock’n’roll.
Le style de la narratrice se fait syncopé ou lyrique pour dire l’agitation de la jeune fille proche de la perte de connaissance, ses rêveries d’Alice punk pressentant un « futur qui ne sera pas symphonique », son abandon à la perception fantastique apportée par le Luminal, de l’homme devenu épaule à dévorer à la course échevelée à travers la ville sur des patins d’argent.

Les jalons de leur échappée sont des pertes, le suicide de Dorothea, la perte finale de leur alter ego masculin Demian, et des éclats de violence qui les poussent à fuir, jusqu'à leur propre dissolution.

Je pense que c’est ce mélange de recherche littéraire et de chronique d’une jeunesse autodestructrice et lyrique  que les critiques italiens ont appelé « névroromantisme ».
Alors il ne s'agit pas d'un constat moral ou moralisant sur une jeunesse décadente pas plus que d'un éloge du gouffre mais vraiment d'une expérience esthétique.

A noter qu’un film sorti en 2004 s’est inspiré de Luminal. Le réalisateur a fait le choix de le situer dans un avenir à la fois proche et inquiétant (2010) et a inventé le personnage d’un proxénète joué par Denis Lavant, figure paternelle déchue (dans le livre pas de pères, et des mères qui semblent être plus des initiatrices au désir et des figures distantes), qui paraît reprendre le rôle de Desdemona, sorte de maquerelle parfaitement belle, autant admirée que détestée, dont les filles finiront par se débarrasser.