Le Colonel Chabert d’Honoré de Balzac commence dans la bonne humeur, au milieu des plaisanteries des clercs de l’avoué Derville, des insolences de son saute-ruisseau, ainsi que des effluves du lunch des employés, mêlant sandwich au brie, côtelettes et tasse de chocolat.
Et puis un fantôme surgit : un vieillard terne, mal vêtu, humilié, qui se révèle être un soldat de Napoléon déclaré mort à la bataille d’Eylau. Il raconte comment il a lutté pour s’extirper d’un grand tas de morts, à l’aide d’un bras sinistrement détaché d’un corps. Il a traversé les chairs abîmées et la pourriture, mais le plus difficile l’attend : la société de la Restauration est pour lui un tombeau plus certain que le monticule sous lequel il avait été enseveli. S’il vit encore, il est mort socialement, ce qui est la malédiction la plus terrible dans l’avide société balzacienne. Celle qui pourrait lui rendre son statut et son argent (et, qui sait, son amour) est sa femme, remariée entre-temps, mais la résurrection du colonel ne fait pas du tout les affaires de cette parvenue…
D’emblée Chabert est présenté comme un spectre au visage inexpressif, au crâne fendu, à la raison envolée. Il n’apparaît que dans des lieux sales et dégradés : l’étude où l’on joue la comédie, la vacherie de son compagnon d’armes, où il couche dans la meilleure chambre - sur la paille, et plus tard l’antichambre du greffe ou l’hospice, tout aussi désolés. C’est qu’il représente lui-même des valeurs usées : l’héroïsme, la grandeur d’âme, la fidélité à un empereur déchu, à des compagnons d’armes devenus misérables, à une femme qui l’a oublié. Le monde dans lequel il revient à l’existence est régi par l’argent et manque totalement de compassion (à l’exception de Derville, qui choisira finalement de s’en éloigner).
Un Balzac plein de gouaille (l’humour acide des clercs et le jeu de dupes de l’avoué et de la comtesse sont assez réjouissants), de manigances, dans une atmosphère discrètement fantastique.
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Sur le rebord d’une cheminée d’étude ou le bord d’une assiette : tartine de neufchâtel saupoudré de cannelle (ou de cacao) – mieux encore, étalez-le sur du pain d’épices…

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