Imaginez que vous vivez au XIXe siècle, sous le second Empire. Votre mari, plus âgé que vous (et assez mal fait de sa personne, même s’il faut lui reconnaître une certaine énergie – cet homme est une volonté) est un spéculateur qui brasse des millions, et vous passez votre temps en promenades, visites chez le couturier à imaginer la robe la plus originale (autant dire souvent la plus indécente), et commérages avec vos amies du couvent (comme cette époque vous semble lointaine !).
D’abord enivrée par vos succès, vous commencez à ressentir une certaine lassitude de cette vie mondaine.
A vos dîners, on parle politique, vos amants vous lancent des œillades, votre robe fait frémir les convives. Bien souvent, vous n’écoutez plus ce que l’on vous raconte, espérant en vain un plaisir que vous n’auriez pas encore goûté, toujours déçue.
Que faire ?

Vous encanailler. Roulez en fiacre et en bonne compagnie, cachée sous un manteau noir (cette toilette déjà n’est vraiment pas dans vos habitudes), sur les boulevards tout neufs qui ont enrichi votre époux et osez entrer dans l’un de ces cafés où votre époux, toujours lui, passe des soirées avec de jeunes coquettes entretenues. Jouer à l’homme, pour un soir…
Vous voilà dans un cabinet intime, meublé d’un divan que vous trouvez extrêmement large. On vous propose le « dîner de mercredi ». Acceptez. Des huîtres, du perdreau. Du vin blanc. Buvez-le pur, enivrez-vous de nouveauté et d’audace…
Sur une console, le garçon a déposé d’autres plats, des truffes, un entremets sucré, des asperges, et il y a une bouteille de champagne dans un seau plein de glace. La tête vous tourne. Vous avez bu, et mangé de si bon appétit. Vous refusez le dessert. Vous buvez votre café à petits coups, et encore un petit verre d’alcool. Vous devenez indolente, rêveuse.

Il y a un miroir, vous vous en approchez dans un sursaut d’énergie et vous y distinguez des propos farceurs, ces grivoiseries que les hommes, depuis la nuit des temps, ont confiées aux murs des rues ou des latrines. « J’aime les hommes, parce que j’aime les truffes. » Et des noms, tout un calendrier canaille de couples d’un soir. Il y a le nom de votre compagnon. Devant : « J’aime… ». Il vous enjoint de vous taire. Vous luttez. Le divan amollit votre chute.

(pour en savoir plus : La Curée, d’Emile Zola)

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Evidemment, vous auriez dû vous méfier.
Les huîtres sont tenues depuis l’Antiquité pour des nourritures aphrodisiaques et la jeune fille qui en consomme dans le tableau de Jan Steen lance par la même occasion un regard d’invite. Au symbolisme féminin de la coquille répond celui, masculin, de l’asperge ; et puis des truffes ! elles aussi sont dites aphrodisiaques et sont même symbole de péché : elles sont engendrées par la terre et privent de nourriture les plantes environnantes, tout comme le péché exclut la grâce.
Voilà un dîner canaille dont la digestion sera difficile ; une petite diette s’imposera (une retraite dans vos appartements, au coin du feu). Mais vous avez goûté au fruit interdit. Et ce n’est pas le fait que vous ayez repoussé le dessert qui vous excusera aux yeux du sévère romancier des Rougon-Macquart…