nokcheonLee Chang-Dong est le réalisateur de "Secret sunshine", un film coréen présenté à Cannes en 2007 ; mais il a commencé sa carrière en tant que romancier. « Nokcheon » et « Un éclat dans le ciel » sont deux nouvelles publiées en 1992, qui retracent deux trajectoires douloureuses vers un timide rayon d'espoir (comme plus tard "Secret sunshine").

Dans « Nokcheon » (du nom de la station de banlieue où s’arrête chaque soir Joonsik ; ce « ruisselet des chevreuils » est en fait un terrain vague, où l’on édifie des résidences sur des décombres), Joonsik voit sa vie de petit professeur juste installé voler en éclat lorsque ressurgit son demi-frère, Minwoo, expulsé de l’université à cause de ses activités militantes. Sur le modèle des frères ennemis, Joonsik et Minwoo s’opposent en tout : Joonsik est né d’une mère analphabète, cachant sous un air stupide les larcins qu’elle commet pour subvenir aux besoins de la famille, tandis que Minwoo est le fruit d’une liaison du père avec l’une de ses collègues, et il est un enfant « pur », se refusant à tout mensonge. Si Joonsik semble au début de la nouvelle avoir réussi alors que son frère est poursuivi par la police, la supériorité involontaire de Minwoo sur son aîné, instaurée dès l’enfance, est immédiatement réinstallée : Minwoo qui semblait le fils parfait fait souffler un vent de tempête dans le foyer de Joonsik ; sa femme menace de le quitter, renoue avec des rêves assoupis.  Mais cette fois, Joonsik ne veut pas laisser sa place comme il a fui jadis le foyer familial…
L’héroïne d’ « Un éclat dans le ciel », serveuse dans une petite ville minière, est arrêtée un soir car elle est suspectée d’avoir quitté Séoul pour propager des idées révolutionnaires parmi les mineurs. Rudoyée par les inspecteurs qui alternent paroles de réconfort et menaces, frappée, torturée, elle subit un long martyr, un cauchemar absurde et terrible. Parallèlement aux propos des inspecteurs qui la transforment en un personnage qui lui est étranger, le récit rapporte à la première personne du singulier quelques souvenirs « véritables » de Shinhye, une sorte d’exercice qu’elle s’impose à elle-même et qui l’amène à reconnaître ses véritables « erreurs »…

Les personnages principaux des deux récits semblent d’abord s’opposer. Shinhye a fait partie d’un club de lecture clandestin et a organisé une réunion interdite. Comme Minwoo, elle est presque trop pure : c’est moins par courage que par incapacité à reconnaître ce qui n’est pas vrai qu’elle résiste aux interrogatoires. Joonsik, lui, a réussi, semble-t-il, grâce à sa soumission servile au directeur du lycée qui lui demande une discrète surveillance de ses collègues. Shinhye aurait pu être sa victime. Minwoo subitement suffoqué par la vanité de ses études est proche de Shinhye incapable de quitter l’université sans avoir tenté de faire réagir un peu ses condisciples.

Cependant, il n’est pas difficile de trouver des points communs entre Joonsik et Shinhye. Tous deux semblent écrasés par certaines figures parentales, qui préfigurent le poids de la société. Joonsik a beau essayer de ressembler au père beau, élégant et cultivé qui le rejette (en étudiant jusqu’à devenir professeur du lycée où il était d’abord garçon de course), c’est à sa mère qu’il ressemble, cette mère dont, enfant, il était le complice. Vers la fin de la nouvelle, un souvenir humiliant lui revient : sa mère, se refusant à attendre son tour aux toilettes du marché pour ne manquer aucune vente, et déféquant derrière son étal. Or la vie de Joonsik, torturé par des maux de ventre, semble placée sous le signe de l’ordure : il a élu domicile dans un terrain envahi par des étrons. La station Nokcheon, dont le nom poétique masque le caractère sordide, devient la métaphore de la vie de Joonsik : une imposture construite sur des déchets. Et c’est installé sur une « fosse à merdes » que Joonsik prend conscience de la faillite de son existence contre laquelle il n’a pu lutter que par une ultime compromission : la dénonciation de son frère.
Dans le cas de Shinhye, la scène originelle est l’entretien passé par la petite fille pour être admise dans une école privée ; l’enfant est tétanisée, impuissante à satisfaire le désir de sa mère seule, qui veut à tout prix le succès de sa fille, comme une revanche sur la vie.  C’est pour échapper à ce destin décidé pour elle qu’elle organise la réunion à l’université, alors qu’elle est très mesurée lors des réunions du club de lecture. Et à ce poids du désir maternel se substitue durant l’interrogatoire policier l’avidité des inspecteurs, qui veulent la faire avouer par tous les moyens ; Shinhye est à nouveau tétanisée, incapable de se soumettre à ce désir qui nie son identité.

Dénonciateur et rebelle ne sont donc pas opposés ; c’est tout l’intérêt de ces nouvelles de tenir un discours nuancé sur la situation politique de la Corée des années 1980. On découvre dans ces deux nouvelles une société gangrenée par la peur des « rouges » ; la surveillance s’exerce en permanence: l’administration des lycées et des universités a l’œil sur les syndicalistes et les étudiants contestataires, la moindre dénonciation peut entraîner une arrestation et tous les moyens sont mis en œuvre pour soutirer des aveux au prévenu pris dans l’engrenage. Cependant, on éprouve une certaine compassion pour le veule Joonsik, ce garçon mal parti dans la vie qui a lutté pour obtenir sa part de confort. Même les bourreaux ont visage humain, comme l’inspecteur Cheon que Shinhye revoit au matin de sa libération : « quelqu’un de simple et d’affable, au rire généreux ». De la même façon, les contestataires sont présentés de façon nuancée ; ainsi Shinhye n’est rebelle qu’à son corps défendant : elle n’éprouve aucune sympathie, aucune compassion pour les mineurs côtoyés dans le bar où elle travaille. Cette distance est concrétisée par la virginité qu’elle se refuse à perdre dans les bras de Kim Kwangbae : il ne l’intéresse d’abord qu’à titre de curiosité (il passe pour avoir été le meneur d’une grève de mineurs).

Pour les deux personnages finalement, l’épreuve subie a un résultat paradoxal : Joonsik en sort à la fois avili et comme purifié par ses larmes ; Shinhye aussi dépasse l’humiliation et la souillure, comme si cet interrogatoire absurde lui avait permis de franchir la distance qui la séparait de l’humanité,  d’éprouver enfin de la compassion et d’accepter aussi les petitesses de ses semblables (comme celles de Kim Kwangbae qui se révèle avoir été un indicateur pour la police). Tous les personnages recèlent en eux une parcelle d’humanité, de dignité, à l’image de cet « éclat dans le ciel » qui donne son titre à la deuxième nouvelle.