Un commentaire de Sébastien sur les villes fantômes que Pompéi lui évoquait et ma mémoire s’est réveillée, mon imagination mise en route…

Ont ressurgi d’abord, puisqu’il était question de ville irradiée, les vêtements d’Hiroshima, photographiés par Michel Aguilera, enveloppe dérisoire d’un corps fantôme. Rappelons qu’à Pompéi, les corps tombés en poussière ont laissé des espaces vides dans la couche de cendre et de pierre, vide comblé à la chaux par les archéologues qui ont ainsi rendu un corps minéral aux disparus… à la cendre adhérait parfois un tissu fragile.

Setsuko_FUJISAWArobe de Setsuko Fujisawa, photo empruntée au site

 

Evidemment, la visite d’une cité écroulée éveille de sinistres échos : souvent les villes abandonnées, celles qu’on ne tenta même pas de reconstruire, qui semblent prises dans un enchantement maléfique, sont des villes martyres, comme Oradour.
Le souvenir de Pompéi avait aussi surgi, incongru, au cinéma en pleine projection de Valse avec Bachir. Dans ce film d’animation psychanalytique, le réalisateur Ari Folman part en quête d’un passé oublié : quelques jours à Beyrouth pendant la guerre du Liban dans laquelle la jeunesse israélienne était enrôlée. Que s’est-il passé de si terrible pour que ses anciens camarades rêvent encore de meutes de chiens hurlant tandis que d’autres (lui) ont fait le vide dans leur mémoire, remis à zéro les compteurs, refermé toutes les brèches ? … Ce n’est pas une catastrophe naturelle qui s’est abattue sur Sabra et Chatila, c’est un massacre qu’on y a commis ; et les ruelles, les toits effondrés, les cadavres ensevelis sous les décombres, la mort à l’œuvre dans un environnement quotidien, les cours intérieures où sont retrouvés les cadavres (les maisons pompéiennes s’organisaient autour d’un péristyle), lorsque la caméra les révèle dans la bouleversante séquence finale (arpentant une rue aux rideaux baissés jusqu’au narrateur, jusqu’à celui qui enfin se souvient), tout évoque les images de la ville ensevelie et la catastrophe reconstituée peu à peu par le labeur des archéologues (un peu le même travail patient, le même puzzle que dans le film, finalement) : les habitants saisis par la mort tandis qu’ils sortaient de leur maison, le temps de rassembler leurs richesses avant de fuir… et c’était trop tard.

bachir (J'aurais aimé montrer plutôt le cortège de femmes noires remontant la rue aux rideaux baissés - elle m'évoquait clairement la rue de l'abondance pompéienne, les portes massives et noircies - mais je ne la trouve pas)

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Dans La Curée aussi, un passage très curieux a attiré mon attention. Aristide Saccard, le personnage principal, achète à bas prix des immeubles parisiens placés sur le tracé des futurs grands boulevards haussmanniens, et à force de manigances les revend beaucoup plus cher à la ville. Il a des prête-noms et il s’est infiltré dans la commission qui examine les dossiers de rachat, si bien qu’il se retrouve à la fin du roman amené à évaluer la valeur de l’un de ses immeubles… pour le compte de la ville de Paris. L’excursion avec la commission est d’abord une distraction pour ces messieurs, l’occasion de pester contre les ouvriers, ces fainéants, ces mange-tout. Ils les voient s’affairer à faire tomber des murs, en un labeur surhumain ; un labeur qui leur convient, qui leur est naturel, pensent ces messieurs : « ce sont des brutes ».
Certains revoient avec nostalgie un coin du Paris de leur jeunesse, quand ils n’étaient encore personne.
Ce Paris d’avant est présent sous forme de vestige : on voit une chambre avec son papier à ramages jaunes déchiré, le creux d’une armoire, un tuyau de cheminée resté en l’air… ça leur fait tout drôle.
Puis ils s’enfoncent dans un Paris qui ressemble à la campagne, dans des jardins avec des petites maisonnettes discrètes. Ce sont les petites maisons où les aristocrates, sous Louis XV, cachaient leurs amours. Toute la commission est plongée dans une langoureuse rêverie et pénètre dans l’un de ces pavillons au plâtre jauni par l’âge, recherchant sur les rosaces des plafonds les secrets des lieux, imaginant dans les renfoncements des murs la place des divans.
Cette visite montre l’absence de probité de ces messieurs, indifférents par la suite à l’estimation qu’ils doivent faire, tout à leur fantasme d’orgie ; elle montre aussi la concupiscence de ces parvenus, avides d’argent et de chair. Aristide se détache du groupe par son énergie ; il place dans sa poche un petit amour en plâtre, mais se moque de la fascination de ses compères : « les dames n’y sont plus » leur dit-il, et on fera ici de fort beaux logements à la place de ces taudis. Homme moderne, homme urbain.
Mais l’épisode, si trivial soit-il, illustre bien la fascination pour les traces laissées par les hommes d’autrefois, ceux qui ont souffert, aimé, rêvé avant nous. Fascination d’autant plus vive que leurs mœurs sont piquantes (et Dieu sait que Pompéi et ses fresques érotiques aussi ont choqué les premières générations de chercheurs) : on aurait envie de voir revivre ces épicuriens disparus.

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*Les vêtements d’Hiroshima sont exposés à Vitry-sur-Seine.
*Valse avec Bachir, l’un des plus beaux films de l’année dernière, est sorti en DVD. Mon billet là. Merci à Suzanne de chez-les-filles qui m’a permis de raviver mes souvenirs des séquences finales.
*La Curée d’Emile Zola : promenade cette fois et repas là.