C’était un mercredi soir, après avoir dîné de ramen (sympathiques, sans plus) dans le quartier des Pyramides.  Nous étions en avance et j’étais éblouie : les ors, le rouge, ça impressionne toujours, ainsi que, sous vitrine, la chaise de la dernière représentation de Molière. Pour s’assortir à mon enthousiasme provincial, la pièce que nous allions voir s’appelait « La Grande Magie » (Eduardo De Filippo, mise en scène de Dan Jemmett).
Une histoire d’illusion dans la grande tradition du théâtre dans le théâtre. Un magicien donne un spectacle dans une station balnéaire où un couple mal assorti est en villégiature. Elle est très belle, il est très jaloux (mais fait mine que non). L’amant de la belle paie le magicien pour faire disparaître l’épouse un petit quart d’heure, au cours d’un numéro… et finalement s’enfuit avec elle. Le magicien se lance alors dans un grand numéro de mensonge et convainc le mari trompé que sa femme est enfermée dans une petite boîte, et même que c’est de sa faute, que c’est lui qui a voulu « l’étouffer ». D’abord rationnel et furieux, l’homme finit par adhérer avec passion à cette théorie, qui lui permet de nier l’infidélité de sa femme et de faire éclater au grand jour ses sentiments à l’égard de sa famille (puisque ce qu’il vit est censé être une sorte de poche de temps non compté, et tout doit  redevenir comme avant dès qu’il le voudra, dès qu’il parviendra à faire sortir l’épouse de la boîte).
La mise en scène joue à fond sur le trompe-l’œil, aussi bien dans les décors (la plage privée d’un hôtel dans le premier acte, assez carton-pâte ; l’appartement du héros devenu fou dont les moulures semblent disproportionnées, on a l’impression d’être dans un cauchemar) que dans les choix d’acteurs (des femmes jouent des rôles d’hommes, des enquêteurs de comédie). Il y a des tables de part et d’autre du plateau, auxquelles s’installent les comédiens lorsqu’ils ne sont pas sur scène, public eux aussi du spectacle qui se joue.
Evidemment, la pièce d’abord plutôt légère et comique prend un tour plus tragique. Car au-delà de l’illusion il y a la déchéance et la mort (le magicien révèle que les canaris qui se volatilisent durant ses tours sont en fait écrasés par le double fond de leur cage ; n’est-ce pas ce qui risque d’arriver au héros qui laisse filer le temps et ne s’alimente plus, puisqu’il ne croit pas son aventure réelle ?)…