Ça commence sur une plage, un automne, avec deux vieillards autour desquels des mouettes volent.  Puis, changement de décor, une histoire d’amour. Mais rencontrer le prince charmant pour une petite boutiquière londonienne, à la fin du siècle dernier, ce n’est pas forcément un conte de fées qui se réalise… Le mariage secret qu’elle réclame depuis que leur est née une petite fille pourrait même la mettre terriblement en danger. Ces instants de bonheur illusoire entre la jeune Annie Crook et l'héritier de la couronne d'Angleterre précèdent effectivement une lente et inexorable descente aux Enfers. Pas question de laisser en vie d'éventuels témoins de cette mésalliance (la gardienne de la petite fille d'Annie était une certaine Mary Kelly... la dernière victime de Jack l'Eventreur), et donc beaucoup de vies sacrifiées, des prostituées atrocement mutilées, des rumeurs urbaines, des bouc-émissaires, et peut-être un homme rendu fou par le sang.
the_Ghost_of_a_Flea__Blake_From Hell, le roman graphique d’Alan Moore et d’Eddie Campbell, emprunte son titre à l’en-tête d’une lettre considérée comme authentique de Jack l’Eventreur. « Autopsie de Jack l’Eventreur » : ce n’est pas une nouvelle théorie sur le meurtrier de Whitechapel, mais une enquête qui se nourrit de multiples sources ; certains passages racontés se sont réellement passés, mais comme on ne sait toujours pas avec certitude qui est l’assassin, d’autres romancent et interprètent les faisceaux d’indices recueillis au fil du temps ; From Hell n’est pas un simple récit mais un roman graphique en noir et blanc qui met en scène avec brio une version particulièrement sombre de cette histoire criminelle et qui ausculte le mythe, sonde nos frayeurs et notre fascination. C’est une somme impressionnante, une fresque qui reconstitue le Londres victorien, ses bas-fonds (où pour quelques sous les démunis pouvaient dormir assis sur des bancs, retenus au mur par une corde que l’on déliait quand au matin on voulait les chasser), ses salons bourgeois, sa loge maçonnique, ses églises étrangement païennes édifiées par Hawksmoor. On y croise Elephant Man (que le docteur Gull regarde avec curiosité : en Inde, il serait vénéré), Oscar Wilde (dans une soirée excentrique), Stevenson (à qui l’esprit de Jack inspire l’abominable Hyde – on sait que c’est le souvenir d’un rêve qui lui inspira ce roman) ou encore William Blake, l’artiste visionnaire (c’est l’exposition parisienne récente, qui présentait From Hell à la sortie, avec des extraits de Dead Man de Jim Jarmusch (un de mes films cultes) et des chansons de Patti Smith, qui m’a donné envie de me replonger dans ce pavé que j’avais un peu laissé de côté), imaginant d’après le fantôme de Jack « Le fantôme d’une puce »). Cette immersion totale dans l’imaginaire victorien, cette parfaite cohérence des événements m’a complètement séduite.
La version choisie par Moore prend une portée politique et morale considérable : les meurtres de Whitechapel n’y sont plus seulement des faits divers sordides, mais le résultat d’un vaste complot dans lequel baignent la famille royale, les francs-maçons, les chefs de Scotland Yard, et finalement ils constituent l’acte de naissance d’un XXe siècle qui voit se développer la presse à scandale (car elle fit ses choux gras de l’affaire, on soupçonne même un journaliste d'être à l'origine des lettres du monstre) et qui fut un siècle de sang (ce qui ne nous empêche pas d’être plongé dans un monde étrangement désuet, qui ne manqua pas de me rappeler Affinités de Sarah Waters, car il y est question aussi de la vogue du spiritisme)… La vision est vaste, elle revient aux sources de la violence, et le meurtrier, au moment des crimes, semble capable de dépasser son temps, il est saisi de visions prophétiques, plongeant à la fois dans l’Egypte obscure qui influence les rituels francs-maçons et dans un avenir qui est le nôtre.
C’est enfin un livre sans fin, d’abondantes notes (passionnantes) venant compléter la lecture, notes elles-mêmes suivies d’une sorte d’appendice racontant une chasse aux « mouettes » (du nom, anglais, du suspect mis en cause dans le roman), c’est-à-dire l’histoire des spéculations sur l’identité du meurtrier, identité toujours fuyante.
S’il faut s’accrocher pour entrer d’abord dans ce pavé (les personnages changent régulièrement dans les premiers chapitres et le dessin sombre ne les rend pas attachants), on sort époustouflé de cette plongée au cœur du sordide, du mysticisme et de la folie.


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