Cet été, j’ai décidé de faire des voyages imaginaires et d’explorer une littérature que je connais mal : la science-fiction, la fantasy, le fantastique. J’y ai déjà fait une petite excursion très agréable via le Latium antique des dryades de Thomas Burnett Swann, et j’espérais poursuivre grâce aux Falsificateurs d’Antoine Bello (mais là je me suis arrêtée net). J’aimerais bien retrouver le choc de la première lecture d’Auprès de moi toujours (pas à proprement parler un roman de SF, mais Ishiguro en exploite les thèmes, même si son récit est épuré de tout « folklore » futuriste).
J’ai commencé par un classique chaudement recommandé par Ekwerkwe et Stella, au beau titre poétique : Cristal qui songe de Theodore Sturgeon.

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Le récit commence dans la violence : le jeune Horty, un petit garçon de huit ans, est renvoyé de l’école parce qu’il a mangé des fourmis, comportement qui met tout le monde mal à l’aise. Son « père » adoptif, Armand Bluett, qui ne l’a adopté que pour assurer de la publicité à sa campagne électorale, le bat et le blesse à la main en l’enfermant dans un placard. Il s’enfuit de chez lui, n’emportant qu’un jouet qu’il possédait déjà à l’orphelinat, un diable dans une boîte qu’il appelle Junky… Ce début nous plonge déjà presque dans un univers de conte, peuplé de parents défaillants et cruels. Le caractère  étrange du récit s’accentue lorsque Horty monte la nuit de sa fuite dans un camion qui se révèle être celui de forains qu’il prend d’abord pour des enfants, jusqu’à ce que l’un d’entre eux, La Havane, allume un cigare dans l’obscurité, tandis que Zena se révèle être une très femme très séduisante, malgré sa taille d’enfant.  Horty partagera donc la roulotte des nains La Havane, Bunny et Zena, et sa main sera soignée par le directeur du cirque, un ancien médecin surnommé le Cannibale, collectionneur de mystérieux cristaux…
Le roman repose sur l’énigme de ces cristaux qui, imagine Sturgeon, produisent des œuvres étranges, résultats des rêves de ces cristaux, une copie libre, souvent imparfaite et alambiquée de la réalité, comme peut l’être un rêve. Ces créations fantasques sont dans le roman le reflet imaginaire des « freaks » qui font partie du cirque, corps étrangement gracieux ou répugnants, comme celui de Solum, l’homme poisson. Dans ce monde décalé, le jeune Horty trouve sa place, mais Zena semble le protéger du Cannibale, sans que l’on sache exactement quelle menace pèse sur l’enfant…

Voilà une façon très poétique d’envisager la différence, de représenter l’Autre (l’alien des littératures de l’étrange) comme la matérialisation d’un rêve fou. Il n’est pas difficile de deviner dans ce processus une image de la création artistique, et d’ailleurs d’art, il est beaucoup question dans le roman : Zena nourrit son protégé de traités scientifiques et d’œuvres littéraires qu’il mémorise sans peine, elle l’initie à la musique, forme son sens esthétique. C’est cette culture qui rend vraiment humain, nous dit le livre. Face aux amis d’Horty, le Cannibale est un être au cœur sec, dégoûté des compromissions de l’humanité et même avide de vengeance. Figure du savant fou, il utilise ses connaissances scientifiques pour faire le mal.
C’est donc à une lutte entre Bien et Mal, à un affrontement entre humanité et cruauté que l’on assiste, mais les champions des deux camps ont quelque chose d’inattendu… Le roman livre d’ailleurs son lot de rebondissements, révèle que les « aliens » sont plus nombreux que l’on croit…

Au final, c’est un beau roman, touchant et profondément humain, riche de plusieurs niveaux de lecture. Une très jolie découverte, présentée aussi par Sandrine.


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