Andrew Wesley est devenu journaliste pour faire plaisir à son père adoptif, journaliste lui aussi. Il ne ressent aucune curiosité pour sa famille biologique, mis à part qu’il a la conviction que quelque part il a un frère jumeau (ce que ne confirme aucun document officiel) dont il perçoit les émotions. Lors d’une enquête assez futile sur une secte, il fait la connaissance de Kate Angier. Elle est la descendante de Rupert Angier, un prestidigitateur du début du siècle qui a été le rival d’Alfred Borden, magicien lui aussi et ancêtre d’Andrew…
Le roman rapporte pour l’essentiel la carrière de ces deux hommes, par le biais de leurs journaux intimes qui nous donnent à voir les événements selon leurs deux points de vue. Deux visions de la magie s’opposent : Borden insiste sur le fait que le prestidigitateur doit être d’abord un bon technicien et un bon acteur ; le secret d’un tour est souvent tout simple, il s’agit surtout d’empêcher le spectateur de le remarquer en détournant son attention ; le pacte consiste pour le public à croire, le temps d’un spectacle, que les lois de la nature peuvent être bafouées, tout en ayant conscience qu’il n’en est rien en fait, qu’on assiste à une illusion. Voilà pourquoi Borden prend en grippe Rupert Angier qui n’a pas la même « honnêteté » et utilise la magie au début de sa carrière lors de séances de spiritisme ; les assistants sont censés croire vraiment aux illusions, à l’intervention d’un cher disparu. Borden intervient lors d’une de ces séances pour dénoncer le charlatan. C’est le début d’une longue rivalité, d’un sabotage en règle des tours de l’autre. En fait, on découvre en Rupert Angier un magicien plus « naïf », qui (bien loin de percer facilement les secrets de ses confrères) se laisse prendre aux illusions, mais aussi un magicien très ambitieux (c’est un noble sans fortune, avide de succès) et prêt à tout pour réussir et surpasser son rival… Le tour de Borden qu’il veut absolument réussir à imiter se nomme « l’Homme Transporté » et il consiste à placer le magicien dans une malle et à le faire réapparaître un instant après dans une autre malle éloignée de la première. Comment le magicien se déplace-t-il avec une telle célérité ? quel est le truc ?…
Par la référence au spiritisme, le contexte victorien tardif et les personnages mystérieux, « Le prestige » de Christopher Priest m’a fait penser aux « Affinités » de Sarah Waters, mais ce roman d’angoisse m’a beaucoup plus plu, pour une bonne part parce qu’il assume la dimension fantastique du sujet plutôt que de l’éluder, et surprend d’autant plus le lecteur que l’un des narrateurs a pris beaucoup de temps à lui expliquer qu’il ne doit pas croire ce qu’il voit.
Par ailleurs il traite avec beaucoup de finesse du thème du double : aussi bien la mystérieuse âme sœur que les frères ennemis ou le dédoublement façon Jeckyll et Hyde ou bien encore l’apparition étrange sur le modèle du Horla. Ce thème est symbolisé par le numéro phare des magiciens, cet Homme Transporté rematérialisé magiquement à l’autre bout de la scène ou de la salle.
La narration, déjà divisée entre plusieurs voix, se révèle finalement encore plus complexe que prévue, et même si elle reprend selon deux points de vue les mêmes événements, elle laisse au lecteur une marge d’interprétation. Par exemple, les agressions de Borden envers son confrère paraissent bien plus nombreuses et menaçantes vues par Angier ; angoisse de la persécution ? mauvaise foi de l’un ou de l’autre des magiciens ? il y a encore une autre interprétation que je ne dévoilerai pas ici, qui s’appuie sur la grande révélation du livre… Enfin, le ton devient discrètement tragique, à mesure que l’ambition des personnages les pousse à dépasser leur humanité pour accomplir l’impossible, comme Frankenstein ou n’importe quel savant fou.
Un roman au charme noir qui tire son nom du « prestige », le résultat visible d’un tour de magie (un autre nom pour l’illusion donc), qui amène à s’interroger sur la réalité et la démesure chère aux tragiques et qui s’avère captivant comme un bon tour de magie.

prestige