Chose a priori impensable, les billets tous plus rigolos les uns que les autres des Harlequinades 2009 (grande enquête sociologique et littéraire initiée par Fashion et Chiffonnette) m’ont donné envie de me plonger dans ces torrents d’eau de rose. Mais il n’y avait que deux Harlequins au supermarché, Amoureuse d’un célibataire (oui… et donc, où est le problème ?) et le plus mystérieux Tendre illusion, en faveur duquel a tranché ma curiosité harlequinesque.

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Dans Tendre illusion (de Miranda Lee), une héritière jeune et désirable est placée par son père sous la tutelle de Nick, un ancien délinquant qu’il a d’abord engagé comme chauffeur et qui est finalement devenu milliardaire lui aussi. Jusqu’à ce qu’elle atteigne vingt-cinq ans, il a promis à son mentor de la protéger de tous les séducteurs qui pourraient n’en vouloir qu’à sa fortune. Le problème, c’est que depuis qu’elle a 16 ans il ne peut la voir sans être saisi d’un désir presque incontrôlable ; il est obligé de multiplier les conquêtes pour avoir toujours une fille à opposer comme un bouclier à la séduction innocente de Sorrel. Et le voilà tuteur légal de la jeune femme, alors qu’elle n’a que dix-huit ans ! Ce qui signifie 7 années de concupiscence insupportable. Les mesures prises sont donc draconiennes : la voir le moins possible, se montrer avec elle un parfait goujat, enchaîner les maîtresses sur un rythme d’environ deux par an, car au-delà de six mois ces médicaments atteignent leur « date de péremption », comme l’explique la gouvernante de la maison de famille. Quant à la mission confiée par Ray (le père de Sorrel), Nick la remplit avec un sérieux sans failles et des méthodes expéditives : interrogatoires, torture psychologique, humiliations diverses, c’est simple, les prétendants de Sorrel se sont enfuis les uns après les autres… Mais l’héroïne, dans tout ça ? Eh bien Sorrel a le béguin pour Nick depuis ses huit ans mais elle est persuadée qu’il ne l’a jamais remarquée. Elle a même souffert de boulimie en réaction au goût de Nick pour les mannequins filiformes et superficiels… Heureusement elle a rencontré au club de sport le beau Derek qui devient son confident et imagine une petite comédie pour attirer l’attention ou plus exactement allumer le désir de Nick…

Livrons-nous maintenant à une petite analyse de Tendre illusion

Où Harlequin remet en cause l’efficacité  de la médecine : le prologue est absolument impayable. Ray, le père de l’héroïne, y confie à Nick qu’il a l’impression qu’il n’en a plus pour très longtemps. Nick s’empresse : a-t-il fait un check-up complet, une révision des 60 ans ? Oui, et le médecin lui a juste conseillé de perdre du poids et de boire moins. Sinon RAS et même pas mal. Mais le sixième sens de Ray s’avère plus fiable que la médecine australienne (ou peut-être est-ce un suicide psycho-somatique ?) : il meurt trois semaines plus tard, laissant à Nick sa Rolls et beaucoup de responsabilités.

Où Harlequin présente quelques subtilités onomastiques (ou pas) : vous aurez noté que l’héroïne s’appelle Sorrel. Dans le cadre de cette étude, il m’a semblé que la consultation du Robert&Collins s’imposait. On y découvre que sorrel a diverses significations : sens botanique : oseille – n’oublions pas que c’est une riche héritière ; c’est aussi une couleur : roux, brun roux – Sorrel est une blonde aux yeux verts, mais bon, ses cheveux ne peuvent-ils prendre la couleur de la passion sous un éclairage étudié ; et sorrel désigne enfin un cheval, un alezan clair. Insistance sur la sensualité alliée à la distinction qui émane de Sorrel ? Je vous laisse réfléchir à l’élégance d’un tel rapprochement.

Où le réalisme social fait l’admiration de la lectrice : l’égalité au sein du couple version Harlequin se réalise dans le mariage d’un milliardaire et d’une milliardaire. Une façon simple d’éviter les querelles domestiques. Néanmoins, il convient d’appréhender un tout petit peu les réalités de la vie. Ainsi la jeune héritière ne perçoit-elle jusqu’à ses vingt-cinq ans qu’une rente assez modeste. Et elle apprend même un métier. En effet, Sorrel est psychologue. Là, un esprit chagrin pourrait crier à l’incohérence : comment, tant d’années d’incompréhension, de malentendus, de crises de boulimie, alors que l’héroïne est psychologue ? Oui, mais elle s’est spécialisée en psychologie de l’enfant et sa science s’arrête au seuil de l’école primaire. Or son tuteur a déjà trente-six ans.

Quant à Nick, il n’est devenu riche que grâce à l’intervention salvatrice de Ray, le père de Sorrel ; dans le monde merveilleux d’Harlequin, les milliardaires viennent eux-mêmes dans les maisons de correction repérer de jeunes délinquants en lesquels ils placent toute leur confiance. Dans le monde merveilleux d’Harlequin, l’ascenseur social n’est pas un vain mot : on commence par vous embaucher comme chauffeur, puis on vous prête des fonds pour vos premiers investissements et on vous offre un suivi personnalisé jusqu’à ce que vous deveniez milliardaire. Dans le monde merveilleux d’Harlequin, les conflits sociaux n’existent pas : votre ancien patron peut devenir votre meilleur ami. Harlequin, la nouvelle forme de l’utopie ? Certes, la générosité de Ray ne va pas jusqu’à étendre sa confiance à TOUS les délinquants. Ainsi, le jeune homme sauvé du crime doit-il flairer les arnaqueurs et décourager les coureurs de dots. Mais ces malheureux n’ont qu’à se chercher leur propre milliardaire, non ?

Où Harlequin vous donne des conseils pour vos cadeaux de Noël : vous voulez faire plaisir à votre bien-aimé ? Recomptez vos économies, faites un petit tour sur Internet et dégottez-lui un bibelot représentant un mini-sac de golf avec des clubs en argent ! Il paraît que ça fait très plaisir.

Où l’on découvre ce qu’est une maîtresse plus intelligente que les autres : les maîtresses précédentes de Nick étaient des cruches qui n’aidaient jamais à mettre le couvert et blessaient Sorrel à coup de remarques mesquines sur son physique. Mais la gouvernante nous dit que Chloé est plus intelligente ! La preuve, elle ne trouve pas de meilleure façon d’extérioriser sa jalousie que d’accuser Nick de coucher avec sa pupille devant tous ses associés et la dinde de Noël. Quelle classe.

Où l’on apprend l’intérêt pédagogique des galipettes : poussé par la jalousie, durement éprouvé par les avances insistantes de Sorrel, Nick cède enfin à la pulsion qu’il refoulait depuis neuf ans (mais APRES l’éclat de sa maîtresse intelligente qui n’était donc qu’intuitive et non sans se reprocher son manque de loyauté envers Ray pendant de nombreuses pages), et y découvre finalement une vertu pédagogique : il entend effrayer la jeune femme et lui représenter le genre de séducteur qu’elle doit absolument éviter pour conserver son héritage (bénéfice pédagogique annexe : Sorrel n’est plus une oie blanche mais elle a encore beaucoup à apprendre et Nick est un amant si expérimenté…).

... Où l’on ne peut nier la portée philosophique du roman : grâce à Ray, nous prenons conscience de l’éphémérité de la vie (« Nul n’est éternel »), conscience qui, cependant, ne le pousse pas au détachement immédiat des choses matérielles mais plutôt à la réflexion angoissée sur son testament. Ensuite, les deux premiers tiers du livre mettent en scène le contrôle héroïque de ses passions par Nick, au nom d’une rigueur morale et d’une fidélité à la parole donnée que ne désavouerait pas un stoïcien. Puis nous révisons le conflit entre fatalité (jamais il ne s’intéressera à moi) et libre-arbitre (tu n’as pas perdu tous ces kilos pour te déclarer si facilement vaincue). Avant de contrebalancer l’austère passage stoïcien par l’expérimentation du plus parfait hédonisme lorsque les deux amants sont enfin réunis… mais l’histoire s’achève sur un retour à la morale et les  amants sont ramenés dans le droit chemin du mariage.

Où l’on se pâme devant une tentative de mise en abyme de l’intrigue ! Miranda Lee n’entend visiblement pas s’en laisser compter dans le domaine de l’audace narrative. C’est une héritière du Nouveau Roman. Ainsi Nick, outre qu’il fait des affaires et possède un grand complexe touristique qu’il a nommé Happy Island (on est poète ou on ne l’est pas), investit dans le cinéma et a connu un grand succès avec La fiancée du bush. Sept ans plus tard, il remet ça avec une suite, Retour au bush. Mais cette fois la romance tourne au drame. L’héroïne est tuée en tentant de sauver son enfant. « Tu ne peux pas tuer l’héroïne dans un film romantique. Les gens veulent une fin heureuse ! » proteste Sorrel, en un cri que l’on doit prendre comme un manifeste esthétique de l’auteur. C’est ainsi que quelques chapitres plus tard, lorsque Sorrel oscillera entre la vie et la mort à cause d’une tornade, Miranda soutiendra à fond la théorie de son héroïne et lui laissera la vie sauve, alors même que Nick a d’abord plongé dans la piscine pour sauver la vie de celle qui est en fait accrochée à la falaise (et comment crier les poumons pleins d’eau, je vous le demande ?) ! « L’héroïne ne meurt jamais dans les histoires romantiques », conclut Sorrel (pour ceux qui n’auraient pas suivi). On apprend cependant que le film de Nick a eu un succès inespéré… C’est une bonne leçon sur la nécessité de relativiser toutes ces théories un peu fumeuses. L’important n’est-il pas surtout que grâce à ce succès Nick soit encore plus riche ? Comme Sorrel a décidé de donner une grande partie de sa fortune à des associations caritatives (on est la digne héritière d’un père philanthrope ou pas), il faut bien assurer l’avenir… A quand la suite ? Retour sur une Tendre illusion (le divorce) ? Miranda, à votre clavier !