Au Masque et la Plume, il y a quelques semaines, j’ai entendu des lettres d’auditeurs qui se plaignaient qu’on faisait tout un flan de La Route de McCarthy, alors que ce bouquin n’était pas le meilleur de l’auteur et qu’on s’y ennuyait beaucoup. Je me suis demandé si ces lecteurs blasés avaient dépassé la première cinquantaine de pages. Parce que moi aussi j’avais un peu peur de m’ennuyer : une route, un père, son fils, il faut trouver à manger, trouver où dormir et éviter les hommes. Programme austère. Mais pas sec pour autant : parce que le père a des souvenirs et que dès qu’il a été question de l’avant, du sort de sa compagne, je me suis sentie prise à la gorge par un récit extrêmement dur mais en rien paresseux.

La quatrième de couverture parle de McCarthy comme d’un héritier de la Bible, de Shakespeare ou de Faulkner, mais après avoir refermé le livre (depuis assez longtemps, même), c’est vers Homère que j’ai envie de regarder : la Route c’est l’Odyssée, mais une épopée déstructurée, désespérée, sans terre à rejoindre et sans reine à reconquérir. La reine : morte, ayant comme qui dirait échangé les rôles viril et féminin avec le père. A elle la réponse violente et définitive à la violence, à lui l’effort de protection, la douceur, les compromis à faire avec l’existence d’après l’apocalypse. La terre promise : on marche vers la mer, mais quand on y est enfin rien ne change et la Route est sans fin. Le fils est devenu le dernier compagnon du héros, tous deux errent en poussant un caddie et ce sont bien des monstres qu’ils doivent affronter. Dans le monde d’après le désastre, l’humanité est redevenue bestiale et les hommes cherchent à s’emparer de leurs semblables pour les dévorer : est-ce qu’on ne reconnaît pas le cyclope, asocial et anthropophage, ou les Lestrygons, dans ces êtres mangeurs de fœtus ? Est-ce qu’il n’y a pas quelque chose de Circé dans ces hommes qui parquent des humains dans une cave comme des cochons dans un enclos ? Parfois il y a des instants d’apaisement, mais ce sont souvent des leurres et il ne faut jamais s’attarder dans les havres découverts…

Comme l’épopée (dans laquelle le héros se voyait offrir par Calypso l’immortalité), c’est aussi à un questionnement sur l’humanité que nous invite McCarthy. Les hommes sont redevenus loups, et même s’ils se refusent à manger de la chair humaine, les héros ne peuvent faire preuve d’ "humanité" : impossible de donner, de porter secours, de partager. Chacun pour soi, des coups et des balles pour celui qui se met en travers du chemin. Celui qui en souffre est l’enfant, cet angelot maigre qui rêve d’avoir un ami, un autre enfant, et qui voudrait aider les pauvres gens rencontrés. Il représente l’espoir, bien fragile, de la renaissance d’une utopie, d’une société juste et pure. Là, on quitte l’Odyssée pour entrer dans le domaine de la foi…

Difficile de rester insensible à ce récit poignant. Force est de reconnaître qu’avec une grande économie de moyens, des dialogues brefs, répétitifs mais aussi un grand lyrisme (contre-point là encore aux mers couleur de vin homériques, les paysages sont gris, les terres stériles, mais décrits avec une poésie remarquable), McCarthy livre une réflexion essentielle sur l’humanité, sur le Mal, la transmission des valeurs et le salut.