28 septembre 2009
Odyssée sans espoir
Au Masque et la Plume, il y a quelques semaines, j’ai entendu des lettres d’auditeurs qui se plaignaient qu’on faisait tout un flan de La Route de McCarthy, alors que ce bouquin n’était pas le meilleur de l’auteur et qu’on s’y ennuyait beaucoup. Je me suis demandé si ces lecteurs blasés avaient dépassé la première cinquantaine de pages. Parce que moi aussi j’avais un peu peur de m’ennuyer : une route, un père, son fils, il faut trouver à manger, trouver où dormir et éviter les hommes. Programme austère. Mais pas sec pour autant : parce que le père a des souvenirs et que dès qu’il a été question de l’avant, du sort de sa compagne, je me suis sentie prise à la gorge par un récit extrêmement dur mais en rien paresseux.
La quatrième de couverture parle de McCarthy comme d’un héritier de la Bible, de Shakespeare ou de Faulkner, mais après avoir refermé le livre (depuis assez longtemps, même), c’est vers Homère que j’ai envie de regarder : la Route c’est l’Odyssée, mais une épopée déstructurée, désespérée, sans terre à rejoindre et sans reine à reconquérir. La reine : morte, ayant comme qui dirait échangé les rôles viril et féminin avec le père. A elle la réponse violente et définitive à la violence, à lui l’effort de protection, la douceur, les compromis à faire avec l’existence d’après l’apocalypse. La terre promise : on marche vers la mer, mais quand on y est enfin rien ne change et la Route est sans fin. Le fils est devenu le dernier compagnon du héros, tous deux errent en poussant un caddie et ce sont bien des monstres qu’ils doivent affronter. Dans le monde d’après le désastre, l’humanité est redevenue bestiale et les hommes cherchent à s’emparer de leurs semblables pour les dévorer : est-ce qu’on ne reconnaît pas le cyclope, asocial et anthropophage, ou les Lestrygons, dans ces êtres mangeurs de fœtus ? Est-ce qu’il n’y a pas quelque chose de Circé dans ces hommes qui parquent des humains dans une cave comme des cochons dans un enclos ? Parfois il y a des instants d’apaisement, mais ce sont souvent des leurres et il ne faut jamais s’attarder dans les havres découverts…
Comme l’épopée (dans laquelle le héros se voyait offrir par Calypso l’immortalité), c’est aussi à un questionnement sur l’humanité que nous invite McCarthy. Les hommes sont redevenus loups, et même s’ils se refusent à manger de la chair humaine, les héros ne peuvent faire preuve d’ "humanité" : impossible de donner, de porter secours, de partager. Chacun pour soi, des coups et des balles pour celui qui se met en travers du chemin. Celui qui en souffre est l’enfant, cet angelot maigre qui rêve d’avoir un ami, un autre enfant, et qui voudrait aider les pauvres gens rencontrés. Il représente l’espoir, bien fragile, de la renaissance d’une utopie, d’une société juste et pure. Là, on quitte l’Odyssée pour entrer dans le domaine de la foi…
Difficile de rester insensible à ce récit poignant. Force est de reconnaître qu’avec une grande économie de moyens, des dialogues brefs, répétitifs mais aussi un grand lyrisme (contre-point là encore aux mers couleur de vin homériques, les paysages sont gris, les terres stériles, mais décrits avec une poésie remarquable), McCarthy livre une réflexion essentielle sur l’humanité, sur le Mal, la transmission des valeurs et le salut.
Commentaires
Je suis d'accord avec toi : ce roman est absolument magnifique, un condensé d'humanité qui nous accompagne longtemps.
Merci pour ce billet très intéressant. Depuis que j'ai vu le film Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme, j'ai envie de lire McCarthy. C'est bien de commencer plutôt par la Route, alors? En tout cas, je vais faire un tour à la librairie anglophone cette semaine car j'ai un long voyage en train ce week-end.
Je n'étais pas du tout attirée par ce titre qui trône dans ma PAL. Tu me donnes envie de le regarder d'un autre oeil. Évidemment, en me parlant de l'Odyssée, on ne peut que me faire craquer.
SBM : c'est une lecture poignante, j'étais allée voir la fin en cours de lecture (angoisse, quand tu nous tiens), mais ça ne m'a pas empêchée d'être bouleversée quand je l'ai relue.
Vanessa : c'est le premier roman de McCarthy que je lis ; mais il est tellement profond et humain que je pense que c'est une excellente façon de le découvrir. (La Route dans un train, voilà qui sera curieux ; plus sérieusement il est sûr qu'il faut du temps et une certaine solitude pour le lire ; une lecture du coeur de la nuit, à finir au grand soleil)
Praline : plus j'y réfléchis plus les références me semblent frappantes ; tu nous diras si ça te frappe aussi !
Comparaison intéressante, effectivement !
Une épopée moderne, oui ... mais alors Ulysse serait incarné par le petit ? Ou bien, ce serait un mélange du père et du fils ?
(Parce que le père est loin d'être un héros.)
Je vois un double d'Ulysse dans le père ; il n'est pas héroïque parce qu'il subit la même dégradation que l'ensemble des autres "emprunts". Il ne s'agit plus de rejoindre une épouse et un fils (Télémaque est auprès de lui) mais de survivre et de sauver l'enfant. N'oublions pas aussi qu'Ulysse (c'est humain) n'est pas toujours exemplaire (dans l'épisode du Cyclope par exemple)... A la fin du récit, de toute façon, on quitte l'Odyssée pour rentrer dans une histoire plus "mystique", une histoire de salut symbolisé par l'enfant.
J'ai beaucoup aimé ce livre, difficile à lire cependant, difficile parce que tellement noir que j'en faisait de sombres rêves la nuit. Je l'ai lu en anglais, mais les mots étaient simples et faciles à lire, peut être ai-je tout de même raté quelques saveurs je ne sais pas ... en tous cas une très intense expérience.
C'est un roman superbe, épuré, sobre et en même temps foisonnant! Un grand souvenir!
Je n'ai pas lu le roman, mais j'ai suivi le feilleton Masque et la plume. En fait les auditeurs n'ont cessé d'écrire des lettres sur ce livre. Il y a eu des vagues. Au début plusieurs vagues très enthousiastes d'auditeurs remerciant pour la découverte de ce roman génial selon eux. Et c'est en réaction à toutes ces lettres,qu'il y a eu ensuite celles des déçus. Un roman qui divise !
Ce livre est dans ma PAL depuis un petit moment et j'ai très envie de m'y plonger, mais je préfère attendre d'être dans le "bon état d'esprit" pour ça, parce qu'à mon avis mieux vaut avoir le moral au beau fixe pour s'aventurer dans un tel récit !!!
Psp : intense, oui, malgré le fractionnement (car j'ai beaucoup interrompu ma lecture, à cause de la difficulté que tu notes)
Chiffonnette : tout à fait d'accord !
Levraoueg : je pense que c'est plus un léger contre-coup du succès qu'une vraie division. On peut ne pas réussir à lire le roman parce que trop sombre, trop dur, mais pour le trouver fade, il faut être vraiment blasé !
Le Mammouth : c'est sûr que ce n'est pas un roman plein de joie de vivre, mais une bonne claque littéraire, même par temps gris, ça peut faire du bien !
Bonjour Rose, personnellement je ne suis pas une fan de ce roman (mais si je lui trouve de grandes qualités, en particulier d'écriture). Mais je trouve l'histoire beaucoup trop noire où même la mort n'aura plus lieu d'être. Je ne sais ce qu'il veut démontrer. En tout cas, j'espère ne jamais connaître cette apocalypse. J'ai terminé le roman déprimée. Bonne fin d'après-midi.
Dasola : je t'accorde que c'est un roman déprimant ; dans ce monde, à la limite, il vaut mieux être mort que vivant (c'est d'ailleurs le choix de l'un des personnages, et l'irrésolution du père face au suicide est présentée comme une faiblesse) Mais je ne trouve pas la réflexion vaine : c'est une façon, terrifiante certes, de nous obliger à voir ce qui se passerait si toutes les facilités auxquelles nous nous sommes habitués nous faisaient soudain défaut. Il ne faut pas beaucoup se forcer pour imaginer dans quelles circonstances cette apocalypse pourrait avoir lieu. Alors nous serions obligés d'affronter ces peurs, ces besoins primaires...
c'est un roman qui ne s'oublie pas! Il est très noir, mais je ne trouve pas que l'auteur ait forcé la dose.On s'imagine facilement dans cette atroce situation. Cela peut aussi faire peur...
C'est étonnant... Même si ce chemin est noir et souvent violent, j'ai trouvé que la fin était tellement lumineuse et pleine d'espoir que j'en suis sortie émerveillée et bouleversée. Je l'ai immédiatement relu.
Dominique : tout à fait d'accord, ce monde est tout à fait plausible, et La Route ne peut que marquer son lecteur.
Julie : en fait la fin m'a paru trop belle, une sorte de paradis qui ne saurait être qu'éphémère... mais c'est merveilleux cet éclat dans la nuit.
L'idée de fin du monde fait que bon, je ne serais pas capable de lire ce livre... mais ce que tu en dis me touche quand même!
J'espère qu'un jour tu te sentiras prête, et puis il y a quand même quelques rayons de lumière...
C'est un de mes coups de coeur 2008. Ce texte est magnifique et poignant et sobre et lyrique, tout comme tu dis... J'ai adoré lire ton billet, les comparaison avec l'odyssée sont intéressantes. Je n'y ai pas pensé une minute en le lisant, mais maintenant qui tu en parles...
Merci Sylvie, j'avais envie d'aborder sous un autre angle ce roman déjà très lu, apprécié et commenté. Cet univers à la fois futuriste et archaïque m'a tout de suite ramenée aux mythes...
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