J’appris que Chloé Delaume avait écrit un court « rapport sur Boris Vian », intitulé (de façon un peu moins virtuose que d’habitude) Les Juins ont tous la même peau (référence au mois de la mort de Vian et du crime familial auquel assista la romancière). On se rappelle peut-être que l’an dernier j’avais relu l’Ecume des jours et y avais retrouvé un peu des rêves et des angoisses de l’adolescente que j’étais lors de ma première lecture. Or c’est à ce roman que l’écrivain doit son prénom de fille-nénuphar. Comme beaucoup de lecteurs de L’Ecume, de façon obsessionnelle, elle a rêvé d’une vie en forme de lui, et elle raconte comment elle a découvert ce que la littérature disait de nous grâce à ce roman et comment elle a cherché obstinément dans son œuvre une sorte de clef, une solution pour vivre.

Une nouvelle fois, j’ai été émue et séduite par le phrasé Delaume et passionnée par son récit ; j’y ai trouvé ce qui me touche toujours dans les billets de lecteurs, la tentative pour saisir ce qui a résonné si fort en elle. C’est l’une des dernières phrases : il n’est pas malheureux, dit la souris, il a de la peine. C’est ça que je ne peux pas supporter. C’est cette définition parfaite de son propre mal-être qui la fait entrer en littérature, mais aussi la découverte de la langue pianocktail, vivante.
juins_peauC’était curieux de lire ainsi un miroir de ses propres (sinon obsessions, du moins) curiosités. Par exemple, à l’assaut de l’œuvre, elle raconte qu’elle n’eut de cesse d’écouter tous les morceaux de Duke Ellington évoqués par Vian. C’est ce que j’ai fait l’an dernier (facile maintenant, moins pour elle tributaire des prêts de disques de ses camarades). Je me souviens de ma perplexité au début de Chloé lorsqu’un musicien imite la plainte d’une trompette ; Chloé raconte sa déception, son incompréhension et sa certitude que sa vie ne serait jamais complètement en forme de Boris Vian, parce qu’elle ne supporte pas le jazz et que, de toute façon, l’homme lui reste distant sur bien des points (et elle a peut-être même une préférence pour Raymond, ce que je ne saurais lui reprocher).
Mais elle poursuit malgré tout le parallèle et se relit en lui en morte en sursis ou en jeune écrivain en bordure des cénacles littéraires, … jusqu’à ce que sa quête s’avère résolument vaine, si ce n’est qu’en courant après cette forme, elle a construit ce nouveau moi, personnage de fiction et maladie d’un mort.

[J’aime beaucoup aussi la robe fripe du début du récit, la passion des « vêtements des morts » que je partage.]