25 octobre 2009
« Je suis la maladie d’un mort »
J’appris que Chloé Delaume avait écrit un court « rapport sur Boris Vian », intitulé (de façon un peu moins virtuose que d’habitude) Les Juins ont tous la même peau (référence au mois de la mort de Vian et du crime familial auquel assista la romancière). On se rappelle peut-être que l’an dernier j’avais relu l’Ecume des jours et y avais retrouvé un peu des rêves et des angoisses de l’adolescente que j’étais lors de ma première lecture. Or c’est à ce roman que l’écrivain doit son prénom de fille-nénuphar. Comme beaucoup de lecteurs de L’Ecume, de façon obsessionnelle, elle a rêvé d’une vie en forme de lui, et elle raconte comment elle a découvert ce que la littérature disait de nous grâce à ce roman et comment elle a cherché obstinément dans son œuvre une sorte de clef, une solution pour vivre.
Une nouvelle fois, j’ai été émue et séduite par le phrasé Delaume et passionnée par son récit ; j’y ai trouvé ce qui me touche toujours dans les billets de lecteurs, la tentative pour saisir ce qui a résonné si fort en elle. C’est l’une des dernières phrases : il n’est pas malheureux, dit la souris, il a de la peine. C’est ça que je ne peux pas supporter. C’est cette définition parfaite de son propre mal-être qui la fait entrer en littérature, mais aussi la découverte de la langue pianocktail, vivante.
C’était curieux de lire ainsi un miroir de ses propres (sinon obsessions, du moins) curiosités. Par exemple, à l’assaut de l’œuvre, elle raconte qu’elle n’eut de cesse d’écouter tous les morceaux de Duke Ellington évoqués par Vian. C’est ce que j’ai fait l’an dernier (facile maintenant, moins pour elle tributaire des prêts de disques de ses camarades). Je me souviens de ma perplexité au début de Chloé lorsqu’un musicien imite la plainte d’une trompette ; Chloé raconte sa déception, son incompréhension et sa certitude que sa vie ne serait jamais complètement en forme de Boris Vian, parce qu’elle ne supporte pas le jazz et que, de toute façon, l’homme lui reste distant sur bien des points (et elle a peut-être même une préférence pour Raymond, ce que je ne saurais lui reprocher).
Mais elle poursuit malgré tout le parallèle et se relit en lui en morte en sursis ou en jeune écrivain en bordure des cénacles littéraires, … jusqu’à ce que sa quête s’avère résolument vaine, si ce n’est qu’en courant après cette forme, elle a construit ce nouveau moi, personnage de fiction et maladie d’un mort.
[J’aime beaucoup aussi la robe fripe du début du récit, la passion des « vêtements des morts » que je partage.]
Commentaires
Oh, je dois absolument trouver ce livre! Je le lirai peut-être même avant Ma Maison sur Terre car depuis mon adolescence les romans et la musique de Vian m'obsède. Merci pour ce très beau billet! Il y a quelques mois, il y eu cette émission merveilleuse sur lui et l'absurde avec Raphael Enthoeven et puis moi aussi j'ai écouté tous les morceaux de Duke. Je t'envie quand même de rêver de Vian, comme tu nous as raconté dans cet autre billet; malgré mes nombreuses lectures de Proust, cela ne m'est jamais arrivé :-(
Voilà ce que j'appelle "se plonger dans sa lecture"! Au cœur,il y a le livre, l'auteur et puis autour tout ce qui le caractérise et qu'on voudrait partager avec lui: ses lieux, sa musique , ses peintres etc. Quel bonheur quand cela nous arrive!
Vanessa : ah oui, ce rêve :) je suis contente de l'avoir noté pour qu'il ne s'évanouisse pas complètement... et je pense que ce texte de C. Delaume ne peut que plaire à tous ceux qui ont été remués par le roman et le destin de Vian. Je crois que ce roman a un statut vraiment particulier dans la vie de beaucoup de lecteurs.
Mango : oui, quel bonheur ! je reste assez insensible aux maisons d'écrivains, mais par contre j'adore marcher sur les traces de la fiction. Et j'adore qu'un lieu m'évoque un roman ; cet été, j'ai croisé un bateau échoué en pleine campagne qui m'a fait penser à une scène du dernier roman d'Ishiguro, je regrette encore de ne pas l'avoir photographié !
Rose, tout a tout dit dix mille fois mieux que je ne l'aurais fait. J'ai relu ton billet six fois.
Ton billet est magnifique, d'ailleurs j'ai lu "Et on tuera tous les affreux" hier suite à mon passage chez toi. Il faut maintenant que je m'attaque à "L'écume des jours", que j'avais commencé au lycée, puis abandonné.
Patoumi, as-tu lu ce petit livre qui te semble aussi destiné, me semble-t-il ?
Lilly, ça me fait très plaisir, et j'espère que tout cela t'amènera à Chloé Delaume aussi !
C'est étonnant de voir à quel point Vian a marqué notre adolescence à beaucoup d'entre nous. Et pourquoi je ne l'ai pas relu depuis !! Que c'est injuste puisque c'est sans doute l'un de ceux qui nous font "entrer en littérature".
Ton billet (comme celui que tu dédies à l'Ecume des jours" est magnifique. Il me faut relire L'écume de jours et dans la foulée, Chloé Delaume...
MERCI Rose !!
Hello Lily ! Heureusement il y a encore des romans et des nouvelles de Vian que je ne connais pas, mais curieusement j'ai plutôt envie de relire L'Arrache-Coeur (et j'ai encore un autre roman de Chloé Delaume en prévision, décidément j'aime beaucoup !)
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