J’aurais pu regarder encore une fois Ceux qui m’aiment prendront le train, le long plan survolant le plus grand cimetière de France, la grisaille du trou qui réveille la pulsion de vie chez les endeuillés, les chaussures qu’on essaye à la fin, le bel ange déchu (qu’est-ce qu’est devenu cet acteur ?), Pascal Greggory découvert dans La reine Margot.
J’aurais pu me promener dans le cimetière au-dessus de chez moi, passer des coquettes bâtisses aux stèles renversées, fissurées par le temps, regagnées par la végétation (en me rappelant de la visite de l’an dernier au Père Lachaise, sur les traces d’affaires criminelles et politiques – je m’étais promis de lire Tigre en papier d’Olivier Rolin – et je ne l’ai toujours pas fait – j’aurais voulu en garder quelques notes – je suis une incurable graphomane dès que je me balade – mais il faisait si mauvais, si froid, il pleuvait, la nuit tombait, nous avions fini par trouver refuge au café d’en face) ; figurez-vous qu’il a fait le même temps, à ne pas mettre un chat dehors (du coup, ils ont réclamé des pelletées de croquettes, pour compenser cette frustration).
J’aurais pu relire Chloé Delaume.
Ayant enchaîné grâce à elle quelques lectures funéraires et ne repérant aucun film d’horreur dans la programmation télé d’Halloween, j’ai sorti un vieil exemplaire de Simetierre, un Stephen King acheté au cours des lectures SF de cet été.

Le début fut un peu laborieux : c’est l’histoire d’une petite famille middle-class américaine qui s’installe dans le Maine pas loin d’un cimetière où les enfants ont de tous temps enterré leurs animaux domestiques, louant, sur des stèles de fortune, leur gentillesse et leur valeur avec une orthographe approximative (d’où le « Simetierre » du titre). King excelle à dépeindre l’harmonie de cette cellule familiale ; le problème est que je suis peu sensible aux angoisses des parents envoyant leur fille à la grande école pour la première fois et s’extasiant sur les gazouillis du garçon, tout en s’épaulant tendrement en cas de coups durs.

simetierreHeureusement, les coups durs arrivent ; les lieux leur délèguent dès leur arrivée un messager d’entre deux mondes en la personne de Jud, un vieillard qui connaît toutes les légendes du coin et les distille de plus en plus comme des mythes au fil du roman (le cimetière arraché aux Indiens, et puis les retours d’entre les morts…). Mais la première catastrophe est l’agonie entre les bras de Louis, le héros (qui est médecin), d’un étudiant violemment heurté par une voiture qui, semble-t-il, lui envoie des avertissements d’outre-tombe…

Car tel est le sujet du livre (mis à part : faire peur) : réfléchir sur la mort et la disparition, pas tellement la sienne, mais plutôt celle de ceux que nous aimons, dont nous n’imaginons pas pouvoir nous passer : le chat Church de la petite Ellie, la chère famille de Louis… Le roman oppose Louis, pour lequel la mort est un processus « naturel », à sa femme (traumatisée par l’agonie de sa sœur morte sous ses yeux quand elle était enfant) et à sa fille qui, après avoir visité le cimetière des animaux, ne supporte pas l’idée que son chat (Winston Churchill, rebaptisé mystiquement « Church ») pourrait ne plus être. Pour éviter qu’il ne parte en vadrouille, Louis décide de le faire opérer, mais cette opération lui apparaît déjà comme une petite mort, l’animal ayant perdu toute sa vivacité (ce qui me paraît un peu exagéré ; tout maître de chat mâle se demandera comment la famille de Louis a pu vivre plusieurs années en appartement avec un chat non opéré…). Or voilà qu’aux vacances de Thanksgiving (je vous passe les événements terribles d’Halloween), Church se fait malgré tout écraser… C’est alors que Jud entraîne Louis au-delà du premier simetierre, dans une inquiétante nécropole indienne…
Je dois dire que la suite est glaçante. Comment réagirions-nous si nous pouvions ressusciter les morts ? (on accepte très facilement cette possibilité) Les morts seraient-ils « nos morts », nos bien-aimés ou déjà d’autres êtres, séparés de nous par une frontière infranchissable ? Auraient-ils d’ailleurs envie d’être ressuscités ? Cet acte n’est-il pas surtout destiné à nous apaiser, à calmer notre peine, notre culpabilité ? Jud développe l’idée que faire renaître un animal aimé, ça peut justement servir à apprendre à s’en séparer… inquiétants auspices…

Si le développement de la réflexion et de l’intrigue m’a paru parfois un peu long, si le virage fantastique m’a moyennement intéressée, j’ai particulièrement aimé l’utilisation que King fait des contes et ici surtout du magicien d’Oz qui en vient à personnifier la mort (je connais très mal cette histoire, mais elle semble propice à de sombres détournements – ou est-elle déjà sinistre en elle-même ? – je me rappelle avoir vu certains personnages évoquer Oz dans Sailor et Lula). De plus Jud joue donc au conteur-aède dépositaire d’une très vieille tradition, et il est vrai que quand il raconte la résurrection d’un jeune soldat, d’une façon familière et mythique à la fois, je me suis souvenue d’une version grinçante et populaire d’histoire de loup-garou dans un roman antique qui m’avait beaucoup marquée au lycée (genre : il pissa autour de ses vêtements qui se changèrent en pierre, et lui devint loup et se mit à hurler).  L’angoisse est aussi d’autant plus vive qu’elle naît au sujet d’animaux non doués de parole ; le comportement de Church, son regard opaque et inquiétant m’ont fait frémir (de quoi regarder ceux qui réclament leurs pelletées de croquettes d’une autre façon…).

En résumé, une bonne lecture pour la past spooky week, rien de révolutionnaire, mais un récit intelligent et bien mené.