Désolée. Laurent Mauvignier ne méritait pas ça. Il ne méritait pas que je lise Apprendre à finir juste après que Chiffonnette lance son défi « à lire et à manger », m’incitant à lire avec les papilles en éveil, à l’affût du moindre fumet. Il ne méritait pas non plus que je finisse son roman l’après-midi où le lave-vaisselle se lança dans un cycle de lavage toujours recommencé, nous incitant à explorer un peu les rouages de la minuterie, si bien que la fin (magnifique) se déroba de démontage de porte en reprise de lecture en remontage de porte en reprise de lecture en où est passé le boulon ? ah le voilà en reprise de lecture. Complètement déplacé pour un roman avec un titre pareil.

Non, Laurent Mauvignier ne mérite pas que je joue comme ça avec son titre, d’autant qu’apprendre à finir dans son roman, c’est un exercice tout à fait sérieux, c’est apprendre à finir d’aimer, d’espérer, de se miner la vie pour un amour mort. Au début du roman, le mari de la narratrice est à l’hôpital, immobilisé par un accident de voiture, et, c’est horrible, elle en est presque soulagée : elle n’aura plus à redouter que son mari quitte la maison, la quitte, elle. Elle n’aura plus à l’attendre la nuit, à s’épuiser en disputes, en coups. Il sera là, offert à son affection, et, peut-être, tout redeviendra comme avant.

Dans la lignée du Nouveau Roman, le texte est le monologue intérieur de la femme en passe d’être quittée, revenant inlassablement sur son angoisse et ses illusions. Au fil des chapitres, ce que nous percevions d’abord comme la souffrance de l’épouse abandonnée se révèle être mêlé à une sorte de haine, une véritable folie.  Le temps d’avant l’accident était un enfer. L’accident lui rend son époux mais lui permet aussi de reprendre en main sa vie, puisqu’elle est amenée à travailler pour subvenir aux besoins du ménage, à sortir de la maison qui a toujours été son territoire. A la convalescence du mari répond la guérison morale de l’épouse, qui apprivoise peu à peu l’idée qu’ « il faut que ça finisse ». Cela se dit à travers la reprise de certains motifs, comme l’usure de la maison et l’envahissement des arbustes que la narratrice craint d’abord de ne pas pouvoir endiguer, jusqu’à ce que cela lui soit indifférent, lui redevienne invisible, comme au temps de la vie commune.

Bien sûr, le rapport à la nourriture fait aussi partie de ces indices, de façon plus ou moins habile. Le malheur amenait la narratrice à des privations, à avaler des soupes en sachet sans saveur, à ne rien cuisiner pour les garçons qui se contentaient d’une omelette ou d’un bout de fromage. Le retour à la vie s’accompagne d’un retour du goût, d’une envie de cuisiner, pour son homme, et peu importe la dépense. Rien de très très original. J’aime mieux les passages où la nourriture devient métaphorique, lorsque les deux corps qui se déchirent sont comparés à « une bouillie de framboises, des myrtilles écrasées dans un torchon, comme ça, d’un geste brusque, le tissu tout taché et éclaté de fruits ». J’aime bien aussi l’évocation du bonheur passé à travers l’image angoissante du lapin qu’on tue pour les plats de fête. La narratrice croit que l’homme restera. « Qu’il tuer[a] des lapins. Qu’il fracasser[a] encore souvent le crâne des lapins avant de les suspendre par les pattes arrière à la ficelle grise et tressée qui pendouill[e] toujours au rail de la porte, comme ça, au bout du rail, devant ce mur de parpaings où rester[ont] les éclats de sang de ces vieilles victimes d’anniversaires, de fêtes, de dimanches. » Tout est dit dans cette image du désastre de la vie familiale, de cette violence latente qui ne peut qu’exploser à nouveau si on ne se force pas à « finir » enfin ce que la vie a commencé.

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« L’odeur des courges farcies »
Avec l’odeur de la soupe et celle du vermicelle, c’est ce qui évoque la maison familiale à l’homme alité ; une odeur empoisonnante pour celui qui est déjà prisonnier de son corps.  J’imagine que ces courges farcies sont plutôt des courgettes, mais j’y ai vu des courges d’automne, oranges comme la lumière des fins d’après-midi. Et je me suis dit que j’allais essayer (j’adore le potimarron en soupe, je ne le cuisine quasiment que comme ça et l’évocation d’une soupe au potimarron et au saumon chez Vanessa m’avait mis l’eau à la bouche. Mais j’étais habitée par la ferveur expérimentale).

Soient donc quelques potimarrons coupés en deux, dont on ôte les graines. De petites coupes que j’ai choisi de remplir simplement d’une béchamel et de lardons. La béchamel se réalise chez moi en suivant la recette facile donnée autrefois dans une émission de cuisine et de consommation sur France Inter. Il s’agit de mettre dans une casserole ½ litre de lait, trois jaunes d’œuf, deux cuillères généreuses  de maïzena, deux cuillères de beurre, une poignée de fromage râpé, du sel, du poivre et de la muscade. Tout cela va sur le feu et on tourne jusqu’à épaississement. On fait précuire les lardons une minute au micro-ondes (ou par plongeon dans de l’eau bouillante). On remplit du mélange les courges, on peut recouvrir de fromage râpé (j’ai oublié) et on met à cuire 45 minutes au four thermostat 6.
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Il s’avère que le potimarron, dont j’aime le petit goût de châtaigne, a plus un goût de potiron dans cette recette. Je préfère quand même la soupe.

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Cependant il me restait trois blancs d’œufs. Il faut aussi apprendre à finir ce qui reste au frigo plutôt que de l’y oublier, me dis-je sagement. Mon premier réflexe fut de consulter l’utile note de Loukoum°°° concernant l’utilisation des blancs ou jaunes d’œuf esseulés. Puis de choisir une recette et de l’adapter au contenu de mes placards. Celle qui m’enthousiasma fut la recette des amaretti.

Après les courges de fin d’amour, voici donc les amaretti « I wanna be loved by you » : il convient de battre les trois blancs d’œuf avec une pincée de sel et d'y ajouter 100 grammes de sucre (en plusieurs fois) et un sachet de poudre d’amandes (et de l’extrait d’amande amère, dit Loukoum°°°, ou du kirsch). Comment faire plus simple ? On en dépose de petites boules sur une plaque recouverte de papier sulfurisé et on met au four préchauffé à 200° pendant un petit quart d’heure.

DSCN3705 amaretti peu photogéniques mais délicieux après une comédie romantique réconfortante et un retour sous une pluie battante et de saison