Il y a ceci de charmant au fait d’avoir un chanteur préféré qu’à chaque fois qu’on l’entend à la radio, soudainement, sa chanson paraît vous envoyer un message codé. Parfois si bien codé qu’il dit exactement l’inverse de ce qu’il paraît dire. C’est ainsi qu’en allant au cinéma ce samedi soir, écouter Dominique A avouer qu’il n’avait pas trouvé « le sens », c’était moins vertigineux que réconfortant, finalement.

Quel était le sens du film ? Une jeune fille frivole amoureuse d’un poète plaçant son art plus haut que tout. Il n’y en avait pas, et quand le poète mourut de la tuberculose à 25 ans, il ne restait plus que ses poèmes, particulièrement celui qu’il avait écrit pour elle, Bright Star, pour emplir la lande que la jeune fille arpentait rageusement.

Il n’y a pas de sens au drame, mais cela n’empêche pas d’avoir peur et mal avec les protagonistes. Dans Bright Star, Jane Campion s’attache surtout à son héroïne et voir la jeune Fanny Brawne, au début plutôt préoccupée par la confection de tenues excentriques, naître à la passion et au feu des mots est assurément un fort beau spectacle.

Comme dans La leçon de piano (le film de Campion que je connais le mieux), l’image est superbe, composée et colorée comme un tableau. Tout autant qu’aux impressionnistes (lorsque l’héroïne s’abandonne à sa lecture dans un champ de fleurs), c’est aux silhouettes des tableaux romantiques allemands, au voyageur devant une mer de nuages de Friedrich ou à un trio baptisé « Jalousie » de Füssli  que m’ont fait penser les plans de Bright Star. Mais cette beauté des paysages au fil des saisons, des costumes un peu trop voyants des Brawne et des scènes de genre (beaucoup de couture, des draps qui claquent au vent, des amoureux s’enlaçant à l’insu de leur chaperon) ne fige pas le film dans un académisme froid. Je trouve que le film rend particulièrement bien hommage aux élans romantiques, à l’éveil des cœurs, au mélange de familiarité (il faut voir l’ami de Keats imiter les singes et la famille Brawne fêter Noël en tournant plusieurs fois sa cuillère dans sa tasse de chocolat) et de grandiose qui caractérise le romantisme, à son idéal de connivence entre la nature et les états d’âme des hommes qui l’habitent. Il y a aussi quelque chose d’assez audacieux finalement à nous présenter cette passion chaste, ces baisers juste esquissés, ces mains fiévreuses unies de part et d’autre du mur d’une chambre.

Le personnage le plus intéressant est Fanny Brawne. J’ai pu lire çà et là que sa passion n’était qu’un béguin d’adolescente, qu’elle n’évoluait pas. Je ne trouve pas : au début, on voit bien qu’elle est intriguée surtout par l’homme à la mode, et elle se met en valeur de façon très naïve en vantant ses parures tape-à-l’œil. Elle a la franchise de reconnaître qu’elle ne comprend rien à la poésie mais ce mystère l’attire, et c’est peut-être ce qui rend son personnage si beau, cette façon de se tenir d’abord à la lisière de la poésie et de l’amour, aimantée mais méfiante, tout l’inverse de l’ami de Keats, qui retravaille inlassablement avec lui ses poèmes et sait précisément ce qu’il apprécie dans son écriture. Il faut la voir ensuite attendre avec ivresse les mots de Keats, les lettres-poèmes qu’il lui envoie quand ils sont séparés. Comment taxer de froideur la jeune fille finalement sacrifiée à la poésie de Keats ? car Keats s’éloigne ; il sait que s’il veut exercer son art, il ne peut pas revenir à une vie ordinaire, plus susceptible de lui permettre de gagner de l’argent, et donc pas épouser Fanny que sa mère souhaite donner à un meilleur parti. Il est soumis aussi à la générosité de ses mécènes qui l’envoient finalement en Italie soigner sa tuberculose, sans espoir de revoir la jeune fille. On a dit aussi que sa passion pour la mode en faisait une jeune fille vaine et superficielle, à l’opposé du poète dont le génie ne sera reconnu qu’après la mort, mais ne peut-on pas deviner en elle une créatrice, ne la voit-on pas exprimer ses émotions à travers les vêtements qu’elle coud ? et puis, si elle coud d’abord pour se faire remarquer, auprès du poète, cette activité prend un autre sens : il s’agit de le réconforter par une belle taie d’oreiller à la mort de son frère, de le protéger en raccommodant son manteau. Dans son attention aux choses de la vie, elle est la seule, semble-t-il, à prévoir la tragédie en voyant tomber la neige tandis que Keats rentre de Londres sans manteau.  Il est certain en tout cas qu’éveillée à la souffrance et à la passion elle ne sera plus la jeune fille insouciante et vaine qu’elle était au début.

bright_star_2 La belle analyse de Casa Nova et les réticences de Fréneuse