Avant de visiter l’exposition consacrée au groupe de Bloomsbury, nous nous étions installés autour d’une table de bistrot dans le hall-restaurant de la Piscine de Roubaix, récemment reconvertie en musée (le parcours exploite à merveille le bassin central, où nous vîmes s’aventurer deux comédiens portant maillots à l’ancienne et bonnets de bain multicolores, les cabines de douches autour du bassin qui assuraient la parfaite hygiène des nageurs et les baignoires individuelles des visiteurs dont les intentions étaient moins sportives qu’hygiéniques ; quantité de corps athlétiques et de nageuses plus ou moins sirènes se dressent, marbres ou bronzes énergiques, autour du bassin dont les eaux sont dorées par des vitraux art déco ; mises à part ces statues juvéniles, on trouve au bout du bassin une collection d’art animalier, et beaucoup d’art décoratif, à commencer par les tissus fabriqués dans les filatures alentour). Après ma première gaufre fourrée à la vergeoise (et un café), nous entrâmes dans les salles consacrées au groupe qui se réunissait autour de la famille Stephen, la famille de celle qui allait devenir Virginia Woolf.

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De saveur et de cuisine, il allait bien être question au cours de la visite – le groupe ayant développé des ateliers d’art appliqué, les Oméga Workshops, dans l’intention de créer une passerelle entre les arts nobles (la peinture pratiquée par Vanessa Bell et son amant Duncan Grant en particulier) et la vie de tous les jours (d’où force pichets, plateaux et vaisselle). L’exposition reconstituait en partie la maison de Charleston (celle de Vanessa, la sœur de Virginia Woolf, et de son amant), meublée et décorée selon les dessins des maîtres des lieux. Qu’on apprécie par exemple ce salon acidulé :
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Quant à la cuisine, elle était étrangement évoquée, de façon radicalement différente par les deux peintres. Le tableau de Vanessa évoquait avec réalisme le travail de la cuisinière, légumes à éplucher, à laver, à peser, harmonie des couleurs rousses et vertes, dessin étoilé des feuilles, jaune des pommes et dégradé de navets, devant la cocotte qui fume…

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Je tombai en admiration ensuite devant la version de Duncan Grant : cuisine féminine toute rondeur, celle des chignons, des seins, des assiettes, des lampes, des jupes et des bras qui enlacent. On y surplombe une table cubiste, tandis qu’un jeune homme, à la nudité rose et grise de nouveau-né, doucement incongrue, sourit dans un coin. Toutes les générations de femmes semblent s’y être donné rendez-vous, y compris sur les murs où deux figures féminines se détachent, l’une stylisée, l’autre plus réaliste, sortes de sucreries multicolores et délicates.

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La dernière salle exposait des brochures éditées grâce à la Hogarth Press du mari de Virginia et particulièrement un menu. Vous n’y verrez peut-être rien, mais il est à noter que le repas des membres du groupe de Bloomsbury commence par le potage alpha et s’achève avec la glace à l’oméga (qui veut essayer ?).

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La boutique à la sortie proposait des cabas éminemment littéraires, des sirops aux couleurs avantageuses et un indispensable : le livre de recettes de Grace, la cuisinière de Charleston. J’y ai retenu une recette d’apple omelette consistant à faire revenir des rondelles de pommes dans une poêle avant de les mêler à deux ou trois œufs battus avec du sucre. On fait cuire l’omelette que l’on saupoudre à nouveau de sucre. C’était délicieux, en finissant la chambre de Jacob. (Le livre est brun comme le laisse supposer la bande médiane, je ne peux pas vous dire d'où vient ce bleu spatial)

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En sortant de l’expo, je décidai qu’il me fallait acquérir de toute urgence un roman de Vita Sackville-West (amante de Virginia). Il me fallait même le rencontrer par hasard, sur les étals des bouquinistes lillois que j’examinai attentivement, les mains gantées (il y avait encore de la neige, à Lille, à ce moment-là). Vita m’empêcha d’acquérir un roman de Rosamund Lehmann, des nouvelles de Mansfield. Je rentrai les mains vides à cause de cette Vita-chimère, une façon sans doute de m’inviter à lire plutôt Woolf. Pourquoi pas ?