Le soir avant de partir, j’avais eu du mal à l’abandonner (Vanessa m’avait bien dit qu’elle l’adorait). Gatsby le Magnifique accompagna  merveilleusement le trajet en avion vers l’Espagne, créant une sorte de bulle d’insouciance et de légèreté (factice et éphémère). On voyait de la neige, en bas, mais j’étais pas loin de New York, un été étouffant des années 20.

Le roman de Francis Scott Fitzgerald commence par une succession de fêtes et nous force à attendre avant de découvrir le fameux Gatsby. C’est d’abord une soirée chez les Buchanan ; Daisy est la cousine du narrateur, elle parle d’une voix très basse avec une familiarité exquise et une sorte de désenchantement de bonne compagnie. Elle a épousé Tom, un garçon très riche au corps trop solide d’ancien sportif. La soirée presque éblouissante (grand vol de voilages et de pans de robes blanches lorsque le narrateur pénètre dans le salon) est cependant glacée par l’appel téléphonique de la maîtresse de Tom. La deuxième réception est une redite triviale de ce premier dîner, quand le narrateur (Nick) se voit entraîné par Tom chez sa maîtresse, la femme d’un garagiste, sans beauté mais douée d’une énergie qui manque à Daisy. La version splendide et plantureuse de ces fêtes interviendra plus tard, chez Gatsby, le voisin de Nick ; d’élégants pique-assiettes se pressent aux soirées de cet hôte invisible que Nick prend d’abord pour l’un des convives. Ce sont des fêtes décadentes auxquelles le maître des lieux participe en fantôme. Car il ne les organise que pour attirer à lui celle qu’il n’a cessé d’aimer et qu’il n’a pu obtenir par manque de fortune : Daisy, installée sur l’île en face de son palais…

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Fitzgerald excelle à entrecroiser l’histoire de deux voire trois couples : le couple romantique de Daisy et Gatsby, son double dégradé formé par Tom et Mrs Wilson (maîtresse installée, à laquelle on achète de petits chiens de compagnie et avec laquelle on mène – presque – une vie conjugale) ; il y a enfin le couple formé par le narrateur et Jordan, une championne de golf que Nick sait cynique et menteuse ; Nick en est conscient et l’accepte, un temps, tandis qu’il s’impatiente de la passion transie de Gatsby. Evidemment, tous ces couples voleront en éclat, chacun des époux tuant (symboliquement ou réellement) la passion de l’autre. C’est le triomphe du cynisme (presque, il reste le narrateur pour porter haut le romantisme décalé de Gatsby).

Gatsby : personnage fascinant ; un homme sur lequel courent mille rumeurs, à proprement parler un héros de roman s’inventant, se laissant imaginer par les autres, incapable de vivre tout simplement et d’accepter la réalité. La fin révèle bien qu’il n’est qu’une image, vite oubliée et trahie. Et vraiment un « Trimalcion » évoquant le personnage du Satiricon de Pétrone : un hôte dont le faste masque mal, finalement, les origines obscures et les petits arrangements avec la morale. Il reste cependant le personnage le plus entier du roman, tout à l’obsession d’une passion impossible. Un personnage morbide, en définitive (mais Daisy et Tom ne sont pas en reste et cherchent aussi, à leur façon cruelle, à retrouver des raisons de vivre).

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Un roman qui vous donnera envie de vous préparer un mint julep pour vous rafraîchir (même si dans la cabine j’avais remis un pull). Un de ces jours, je vous dirai ce qu’il faut boire avec « The remains of the day ». Un thé ? Vous n’y êtes pas du tout !

Les photos sont de Lisette Model (jusqu'au 6 juin au Jeu de Paume à Paris)

J'oubliais : je peux enfin lire les billets de Céline (du blog bleu) et de Mea qui ont eu l'excellente idée de lire ce roman il n'y a pas longtemps (et du coup je retombe sur les avis un peu plus anciens - et contrastés - de Lilly et d'Erzébeth).