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Piazzia della Signoria, Florence

-Avec vue sur l’Arno est un délicieux roman en deux parties et trois baisers (donnés par deux hommes différents à la jeune Lucy Honeychurch, jeune voyageuse habilement (?) chaperonnée par une vieille fille geignarde durant un voyage en Italie ; l’un se nomme George Emerson, garçon assez mystérieux, à la saine franchise mais fils d’un père un peu trop direct pour être perfectly correct aux yeux de la bonne société britannique de 1905 ; l’autre est Cecil Vyse, jeune homme bien sous tous rapports mondains - encore qu’assez malpoli en société provinciale et peu doué en baiser passionné).

-Si le style de Forster m’a semblé d’abord un peu précieux, j’ai vite été conquise par son humour. Il y a particulièrement une scène autour d’un lac de forêt dans lequel ces messieurs piquent une tête qui est parfaitement hilarante. On ne peut que goûter aussi des chapitres nommés : « Le révérend Arthur Beebe, le révérend Cuthbert Eager, Mr. Emerson, Mr. George Emerson, Miss Eleanor Lavish, Miss Charlotte Bartlett et Miss Honeychurch s’en vont dans des voitures voir un paysage : les voituriers sont italiens. »

-C’est un joli témoignage sur les pratiques touristiques au XIXe siècle ; on y parle déjà de tourisme de masse, de visiteurs parqués dans des hôtels à touristes (il est vrai que la pension où séjournent Lucy et Charlotte ne semble accueillir que des Anglais et ne tient pas toutes ses promesses : et cette chambre avec vue sur l’Arno qu’on leur avait promise ?). Les touristes sont accrochés à leur baedecker (le guide touristique de l’époque) et déjà détournés de la vie quotidienne de la cité qu’ils visitent. Ils sont assaillis par de petits vendeurs, ramènent des reproductions des chefs-d’œuvre « à voir absolument » (cf Baedecker). Les plus bohèmes, comme Miss Lavish, affectent un goût pour la couleur locale (mais il suffit de quelques extraits du roman qu’elle tire de ce voyage pour comprendre qu’elle n’aspire au fond qu’à une Italie de carte postale : l’Italie est le pays des passions).

-C’est un roman féministe et initiatique : au fond, oui, l’Italie est le pays des passions, le pays qui révèle les âmes. Mais la bonne société anglaise corsetée ne saurait accepter ces grands élans. Tout l’enjeu du roman est donc de suivre la libération de Lucy, découvrant la tolérance, l’ouverture aux autres en même temps que l’amour.

-Parmi les traits d’humour, il y a une chouette réécriture des mythes de Phaéthon et de Perséphone. Ce Phaéthon (fils du Soleil et conducteur maladroit du char de son père) est le voiturier italien  qui lance à tombeau ouvert sa carriole sur la route de Fiesole, au risque de jeter tout le monde dans le fossé. Il se change un peu en Hadès car il fait monter au passage une jeune femme qu’il présente comme sa cousine et que nous appellerons Perséphone. La véritable jeune déesse fut enlevée quelque part en Italie par un oncle furieux de ne pas avoir de compagne.  Loin de se lamenter, cette Perséphone italienne roucoule, ce que ne sauraient supporter les estimables voyageurs anglais. Elle est donc débarquée malgré les protestations de son « agresseur ». Cette jeune femme pâle avide de goûter les joies de la vie devient peu après le symbole de cette liberté à laquelle voudrait goûter la jeune Lucy ; la véritable Perséphone, c’est la jeune Victorienne corsetée dans des principes mortifères. (Ceci est une petite participation au défi « Mythes et Légendes » de Céline du Blog bleu)

-Forster a fréquenté le groupe de Bloomsbury ; c’est donc à ce titre et pour participer aux lectures Bloomsbury proposées par Mea que je me suis autorisée à lire ce romancier tant chéri par Lilly : qu’elle en soit mille fois remerciée !

-Savez-vous, enfin ? Forster est un auteur Capricorne… (et il est très drôle)


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-Julian Sands m’a paru une incarnation parfaite de George Emerson, personnage justement assez capricorne, taciturne au point que sa participation à la conversation émerveille son père ; on ne sait jamais exactement à quoi tient le charme de ce garçon qu’on imagine facilement dégingandé et maladroit, mais naturel et perspicace au point de révéler Lucy à elle-même dans une très belle déclaration d’amour.