24 octobre 2010

Avec le temps

Je l’avais pris en photo un après-midi d’été en compagnie de la « cafetière miraculée » (celle qui occasionna un intense brainstorming un dimanche à Berlin pour décider comment la transporter, accompagnée de ses tasses, soucoupes, pot à lait sans renoncer à flâner devant la East Side Gallery, puis qui effectua, tapie dans une valise, un superbe vol plané avant de gagner les soutes de l’avion du retour) ; le matin, les larmes coulaient sur les dernières pages du Portrait de Margaret Ogilvy par son fils, un livre d’une grande tendresse et drôlerie que James Matthew Barrie consacra à sa mère. Où l’on découvre des enfants tout entiers dévoués à apaiser la peine de celle qui perdit un fils, si parfait que l’auteur s’ingénierait toujours à tenter de compenser ce deuil. Margaret Ogilvy est le génie familier de la maison, liée à ses enfants par des rapports malicieux, feignant de ne pas se passionner pour les romans de Stevenson pour ne pas blesser son écrivain de fils, tâchant de contourner comme une enfant maligne les interdits posés par ses enfants si soucieux de sa santé. C’est ainsi que l’imagine encore le narrateur lorsqu’elle disparaît, sous les traits de la petite fille qu’elle fut, portant à travers les prairies son pique-nique à son père. Il ne cache pas la part qu’elle prend dans son inspiration, c’est à partir des souvenirs maternels qu’il compose ses premières chroniques, et sa mère croit bien rouler l’éditeur en lui vendant ces récits locaux qui lui paraissent indignes de devenir littérature… Nous devons cette douce lecture à Céline-Albin Faivre, c’est-à-dire à Holly, qui ne cesse d’œuvrer, ici en traduisant ce récit inédit en France, à la (re)découverte des œuvres de Barrie…

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C’est au souvenir d’un article d’Holly encore que je me précipitai à l’une des séances de Pique-nique à Hanging Rock, un film durablement hypnotisant de 1975 qui a sans doute été l’une des sources d’inspiration de Sofia Coppola quand elle a imaginé Virgin Suicides. Même caméra indiscrète et fascinée parcourant les chambres d’un pensionnat féminin où, un matin de Saint-Valentin au début du siècle, on s’écrit des mots d’amitié à jamais tout en nattant, tressant, serrant les liens des corsets, dans la blancheur des corsages et la candeur de l’adolescence. Même impression d’une troupe opaque de jeunes filles en fleurs, dont le visage emblématique est celui de Miranda, aussi belle qu’une déesse de Botticelli. Même fascination désespérée de la part de garçons qui voudraient les sauver, mais ne peuvent approcher leur secret. Le drame se noue lors d’une excursion au pied d’un pic rocheux qui semble attirer mystérieusement les jeunes filles ; le soir, trois d’entre elles, ainsi que l’une de leurs professeurs, demeurent introuvables… Même cruauté, même misère chez les jeunes filles qui restent, qui ne peuvent supporter la disparition de Miranda, comme s’il leur fallait renoncer à on ne sait quel espoir de bonheur et de pureté. Le monde d’après est celui de la bassesse et de la mort...

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Hasard ! coïncidence ! je repensai à Miranda et à ses amies évanouies cet après-midi après quelques pages de L’excursion des jeunes filles qui ne sont plus (Der Ausflug der toten Mädchen) d’Anna Seghers ; le propos est infiniment plus politique : Anna Seghers écrivit cette nouvelle en 1943-1944 alors qu’elle avait fui le nazisme jusqu’au Mexique. Elle y évoque le souvenir d’une excursion sur le Rhin, avec sa classe, mais se superpose à ces souvenirs lumineux la prémonition du destin des jeunes filles qu’elle aimait. L’adolescence y est encore montrée comme un paradis, l’âge de la tendresse (celle qui unit par exemple ses amies Leni et Marianne, l’une s’appuyant sur l’autre sur le bateau ou la recoiffant), de la tolérance et de l’altruisme (incarné par Gerda, qui s’éclipse pour soigner un jeune garçon), de l’amour inconditionnel (comme celui qui unit Marianne à Otto Fresenius – la classe de jeunes filles croise une classe masculine), du respect voire de l’adoration (pour l’une des institutrices, la jeune mademoiselle Sibel). Mais la narratrice double ce souvenir de l’évocation du destin des jeunes filles et de leurs amis : tous vont mourir, victimes de la Première Guerre Mondiale ou du national-socialisme, mais surtout toutes les valeurs qu’ils incarnaient se fracassent, certains renonçant à leurs idéaux au nom du pragmatisme, de l’ambition, d’autres fauchés par les bombardements, poussés au suicide par les dénonciations… C’est la désintégration d’une communauté idyllique par la haine et l’intolérance que peint Anna Seghers, évoquant de la même écriture à la fois sèche et nostalgique les bourreaux et les héros, cherchant à comprendre comment les beaux adolescents ont accepté la déchéance…

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Commentaires sur Avec le temps

    Quelle joie de te retrouver ici et de voir cette jolie vaisselle de Berlin. Je vois que tu as poursuivi ta lecture et merci pour ces conseils. Peter Pan est le livre avec lequel j'ai grandi mais je ne connaissais pas les autres livres de Barrie et le blog charmat de Holly non plus. Quant à Anna Seghers, c'est drôle mais je vois souvent ses livres dans des librairies et me demande à chaque fois s'il ne faudrait pas me les acheter mais je ne le fais pas.

    Posté par Vanessa, 26 octobre 2010 à 21:39 | | Répondre
  • Charmant billet
    J'ai une immense tendresse pour Portrait de Margaret Ogilvy par son fils et j'ai adoré Pique-nique à Hanging Rock et moi aussi j'avais remarqué le lien avec Virgin Suicides de Sofia Coppola. Par contre je ne connais pas le titre du livre d'Anna Seghers.

    Posté par Malice, 27 octobre 2010 à 13:44 | | Répondre
  • Vanessa : j'avais la nouvelle de Seghers en allemand dans un recueil de nouvelles dont j'ai perpétuellement reporté la lecture et son titre m'avait toujours intriguée !

    Malice : je ne m'imaginais pas un roman aussi tendre et malicieux. Ce roman de Barrie est un très bon moment de lecture !

    Posté par rose, 28 octobre 2010 à 22:28 | | Répondre
  • Ce billet me touche. Merci infiniment.
    Je suis heureuse que Barrie (et sa mère) aient une lectrice de plus... C'est un livre qui a beaucoup compté pour moi...
    Bien vu le lien entre le film de S. Coppola et le film de Weir, je n'y avais pas pensé !

    Posté par Holly G., 29 octobre 2010 à 18:29 | | Répondre
  • Quel plaisir de te lire à nouveau!
    La vaiselle en valait la peine!
    (tu sais, on est revenu de Suède avec deux mugs pommes, deux tasses à chocolat artisanales avec leur broc en faïence, un vase des années trente, quatre mugs penguin etc. Et TOUT a survécu! Mais ce fut épique et nécessita l'achat d'un nouveau sac)

    Posté par patoumi, 04 novembre 2010 à 01:39 | | Répondre
  • Je note aussi bien le film que le livre de A; Seghers... parce que j'avais beaucoup apprécié virgin Suicide et pour le roman, parce que la période m'intéresse..

    Posté par maggie, 05 novembre 2010 à 11:49 | | Répondre
  • Holly : j'ai toujours grand plaisir à te lire et à me promener dans tes archives, et je suis très contente que tes projets barriens soient édités. Ce roman est merveilleux.

    Patoumi : je voyage avec un maître dans l'art du rangement qui, non content de tout caser et protéger dans nos valises, m'a rappelé le jour du départ la petite lampe années 30 repérée les premiers jours... tous ces souvenirs rescapés n'en ont que plus de valeur !

    Maggie : je suis sûre que tu ne seras pas déçue !

    Posté par rose, 06 novembre 2010 à 18:22 | | Répondre
  • poésie et maths

    Bonjour,
    Vous trouverez ci joint l'adresse de mon Blog ( fermaton.over-blog.com). Votre visite de mon site est fortement appréciée.
    C'est une théorie mathématique de la conscience reliant très bien Art-Sciences-Mathématique-philosophie-spiritualité-sports.

    La page Champagne marathon présente l'aspect mathématique du marathon.
    La page théorème de Nevermore:Math-poésie Verlaine.
    La page théorème de Profundis:Math-fosses océaniques.
    La page théorème du Poker.
    La page Énigme du Père Noel:Il résiste a la mécanique quantique.



    Cordialement

    Dr Clovis Simard

    Posté par clovis simard, 10 novembre 2010 à 21:58 | | Répondre
  • Il y a dans le propos d'Anna Seghers quelque chose qui me séduit, cette fin de l'adolescence, cette capacité à aimer absolument.

    Posté par Anis, 15 novembre 2010 à 07:50 | | Répondre
  • j'aime la façon dont tu parles de tes lectures... je ne connaissais pas Anna Seghers, mais c'est noté, maintenant, dans un petit carnet noir pour ne pas oublier. L'adolescence vu comme ça change de ce que l'on raconte, d'habitude. Ca a l'air infiniment doux, entier, tendre, j'entends le bruit des robes légères, les rires et les confidences.
    (merci!)
    et la porcelaine est ravissante, vraiment.

    Posté par mlle chéchée, 25 novembre 2010 à 16:54 | | Répondre
  • Anis, mlle chéchée : lisez Anna Seghers ! mais la nouvelle a aussi un côté dur, les promesses de l'âge n'ayant pas été tenues...

    Posté par rose, 28 novembre 2010 à 21:29 | | Répondre
  • Sur Peter Weir...

    Dans mon souvenir, "Picnic at Hanging Rock" est resté l'un des films les plus mystérieux (et curieusement solaire) de Peter Weir, cinéaste australien à l'univers extrêmement personnel... Pourtant, le roman qui a inspiré son scénario et son film était l'un des plus plats et mièvres qui soient... (ou bien était-il mal traduit ?)

    "Picnic..." est plus fascinant encore que "The Last Wave", fascinante plongée dans la culture aborigène...

    Le cinaste restera fidèle à son univers onirique quand il rejoindra Hollywood...

    Viendront ensuite les chefs d'oeuvre de sa période américaine : "Witness" (que j'ai dû revoir 10 fois !), "The Truman Show" (Fascinant !), "Master and Commander" (Inoubliable...) et très récemment "Les chemins de la Liberté", réalisé d'après le livre-témoignage (magnifique) "A marche forcée"...

    Merci à toi, Rose, de cet article attirant l'attention sur ce film méconnu d'un TRES grand auteur...

    Et très belle soirée à toi !

    Posté par dourvac'h, 12 novembre 2011 à 20:20 | | Répondre
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