03 février 2009
Notes sur Tentation de Stephenie Meyer
Stupéfaction : le titre français veut-il vraiment dire quelque chose ? Tentation : tentation de mourir ? de passer de la splendeur d’une existence presque inhumaine à une stupide vie si « quotidienne » (avec un loup-garou, quand même) ?
Vertige arithmétique : vaut-il mieux vivre avec un vampire de 90 ans votre aîné que sa transformation a figé dans sa dix-huitième année, tandis que vous vieillissez inexorablement ? ou avec un loup-garou d’un an et quelques mois de moins que vous, vous dominant cependant de 40 cm par la taille et de quelques années (fictives) par les connaissances mécaniques et la bonne humeur ?
On peut aussi s’amuser à pratiquer quelques exercices géométrico-physiques sur le cœur de Bella : soit une béance aux bords à vif, laquelle peut s’élargir et se contracter, donnant à Bella l’illusion d’exploser en mille morceaux (extrême éparpillement du vide, vous me suivez ?). Cette souffrance insupportable peut aussi se multiplier : la défection de Jacob en pleine crise de transformation ne crée-t-elle pas un nouvel abîme dans le cœur de Bella, ce tonneau des Danaïdes ?
Référence littéraire : Roméo et Juliette. Déjà les amoureux transis se succèdent dans la chambre de Bella bien mal surveillée par Charlie, en une répétition incessante de la scène du balcon. Et puis : s’unir dans la mort ou accepter les compromissions de l’existence ? That is the question. Jacob héritant assez ingratement du rôle antipathique du comte Pâris. Et l’histoire se finissant en Italie pour faire bonne figure (le jovial Aro n’étant d’ailleurs pas sans rappeler Dumbledore l’enjoué). Au cours d’une fête costumée, comme lors de la première rencontre de Juliette et de son Roméo.
Sciences nat’ : pauvre Jacob… Ne subit-il pas une transformation assez proche de celle d’Edouard ? mais ces mutations horrifiques n’ont plus le charme de la nouveauté pour Bella… le garçon froid comme le marbre gagne haut la main contre le garçon aux paumes à 42° ! Si injuste, Edward et sa peau scintillante ressemblant vraiment trop au fantasme du prince charmant, au regret du premier amour si beau que ça ne sera plus jamais pareil…
Surenchère mécanique (trop d’émissions de CO2 encore dans ce volume !) : non seulement Bella roule encore avec sa vieille Chevrolet, mais on y trouve aussi de vieilles bécanes et une course contre la montre en voiture de sport et vol long-courrier écologiquement aberrante !
Enfin classification : Stephenie Meyer est une auteur Capricorne (chouette !). Qui d’autre pourrait choisir pour héroïne une jeune fille bougon et asociale dont les loisirs consistent à visionner l’intégralité des vidéos disponibles de Roméo et Juliette, quand elle ne se prend pas d’amitié ou d’amour pour les êtres tourmentés semi-humains des environs ? Et surtout qui d’autre pourrait ériger en idéal masculin un garçon au corps froid comme la pierre dont la fidélité absolue désespérerait le plus romantique des feuilletonistes ?
21 juillet 2008
Détresse du marin à quai
Pendant quelques jours, les quais de la ville ont pris des airs de fête ; un goût de plaisirs de l’Île enchantée (je suis encore sous le charme de l’essai de Philippe Beaussant sur la naissance de Versailles) : voiliers exotiques amarrés dans nos eaux citadines, concerts, somptueux feux d’artifices tirés tous les soirs au-dessus du port, foule amassée sur les quais et champagne-macarons pour happy few sur les ponts bien cirés, illusion de la vie de mer (à toute heure on surprend - et photographie - les marins lessivant la coque ou grimpant dans les cordages) ; un enivrement à la fois massif et un peu vain.
J’avais dans ma poche « Le marin rejeté par la mer » de Mishima. Un excellent manuel contre l’appel du large. Le marin Ryûji rêve encore d’aventures, mais s’endort dans la vie régulière d’officier et, s’il déteste la terre, le navire est devenu pour lui une autre prison. Il réalise que sa carrière a été une course vaine à la poursuite d’une mort glorieuse, celle-ci se confondant étrangement avec une rencontre amoureuse. Aussi, lorsqu’il se prend de passion (réciproque) pour Fusako, une jeune et belle veuve, il comprend qu’il est temps de renoncer à cette vie errante et à ses illusions, et se prépare avec bonheur à aider sa future épouse dans la gestion de son magasin d’articles importés. Mais il doit aussi prendre les responsabilités d’un père vis-à-vis de Noboru, le fils de Fusako…
Mercredi 9 juillet : concert classique. Le chef compare son orchestre à un navire (ou à un équipage ?) et lui fait jouer tout spécialement la musique d’un film de pirates.
Jeudi : les pieds dans la boue, nous essuyons courageusement le gros temps annoncé par la météo marine.
Dimanche 13 : coiffée d’une casquette noire pas vraiment réglementaire, je suis noyée dans une foule assez dense qui attend l’apparition d’Iggy Pop. Celle-ci survient comme une brusque éclaircie, et elle est terriblement énergique, un peu comme si nous avions raté le début du concert, comme si les machinistes avaient oublié de lever le rideau (la voile ?) au moment voulu (mais pas de rideau, bien sûr, sur cette scène d’été). Iggy se contorsionne et nous voilà noyés dans des levers d’appareils photo et de téléphones, avides d’immortaliser l’instant par la machine plus que par la mémoire. Certains montent à l’abordage quand il scande « No fun / to be alone » (et je reste fascinée par ces rimes étranges que permet la langue américaine).
Plus tard, ce sont des rimes approchantes qui frapperont mon esprit : « My idea of fun / is killing everyone »…
Noboru, donc. L’adolescent apparemment modèle a formé avec quelques camarades de lycée une sorte de bande qui se réunit entre les entrepôts du port ou dans des terrains en friche et qui professe un mépris absolu pour l’humanité en général, et les pères en particulier, chacun ayant à souffrir de leur indifférence ou de leur violence. Sauf Noboru… jusqu’à ce que la liaison entre sa mère et Ryûji, dont il épie les amours grâce à un trou dans le mur séparant leurs chambres, ne menace de se conclure par un mariage.
Si la bande ne reprendrait pas à son compte le refrain provocateur d’Iggy Pop (trop décérébré, pas assez grave), elle estime cependant que tuer est un exercice nécessaire, permettant à la victime d’accéder à une sorte de perfection qui lui était refusée dans la vie. Une façon aussi pour les garçons de se sentir dominer le monde, de l’organiser, de l’améliorer… Pas de revendication morale, juste un élan esthétique, selon « le chef ». Ils ont fait leurs premières armes sur un chaton…
A bien y regarder, l’enfant et le marin ne semblent pas si différents l’un de l’autre : aux rêves de gloire et de mort de l’officier répondent les représentations de l’enfant pour qui la vie en mer est synonyme d’aventure, de virilité. Le titre est un peu ambigu : ce marin « rejeté par la mer » est-il un homme amené à Yokohama et à Fusako par le hasard (celle-ci a conscience d’avoir été étrangement imprudente en faisant de Riûji son amant, mais il se révèle vite rassurant, un homme simple finalement) ? ne se sent-il pas un instant « rejeté » par la mer, par l’aventure, laissé à quai par son choix d’épouser Fusako ?
La fascination des deux personnages pour l’héroïsme, le sacrifice, et la cruauté de la petite bande (comment ai-je pu lire la scène du chat ? je me le demande encore) nous introduisent dans un univers étrange et malsain. Les réactions des personnages n’ont cessé de me paraître terriblement froides (même si l’amour naissant entre le marin et la mère de Noboru est délicatement décrit). Même les paysages sont désolés, comme cette piscine vide dont les coins sont envahis par les feuilles mortes et qui se transforme en un lieu dangereux, dans lequel on pourrait jeter un corps que l’eau ne viendrait pas accueillir et sauver.
C’était une entrée à la fois intrigante et glacée comme un coup de scalpel dans l’univers de Mishima, auteur capricorne fort apprécié par Praline et lu tout récemment aussi par Céline.
12 mai 2008
De la difficulté d’arriver au pouvoir, puis de l’exercer
Au royaume du péplum, les Américains sont rois : Alexandre, Maximus (le héros de Gladiator) ou même Achille parlent anglais dans le texte ; il n’y a d’ailleurs pas que le cinéma qui s’intéresse aux grands hommes romains, les studios de télévision ont aussi produit ces dernières années moult relectures de la guerre de Troie ou des troubles politiques qui ont secoué la Rome du Ier siècle avant JC (la plus grande réussite étant le feuilleton « Rome », absolument passionnant).
Cette vogue antique n’a pas épargné la littérature : Steven Saylor (un Texan) est l’imperator du thriller en toge avec les aventures de son enquêteur Gordien, et je viens de découvrir Imperium, de Robert Harris (celui-ci est anglais, certes, et non pas américain… les écrivains adeptes d’enquêtes antiques, comme Anne de Leseleuc, Danila Comastri Montanari ou Margaret Doody semblent un petit mieux répartis à la surface du globe).
Si les regards des réalisateurs semblent converger avec ferveur vers la figure imposante de César (à défaut ils se tournent vers d’autres chefs de guerre ou vers ses descendants plus ou moins dégénérés), c’est Cicéron qui intéresse les littérateurs. Le Gordien de Steven Saylor fouille les bas-fonds de Rome pour alimenter ses plaidoiries (et finit par adopter à son égard une attitude méfiante, Cicéron étant un ami ambigu, goûtant beaucoup moins la vérité que Gordien). Et Robert Harris en fait le personnage principal de son roman Imperium. On comprend bien l’intérêt qu’ils lui portent : Cicéron n’est pas un chef de guerre, pas plus qu’un monstre, c’est plutôt un homme tiraillé entre la réalité et les exigences de la vie politique (et Dieu sait si la Rome du Ier siècle avant JC fut fangeuse) et certaines valeurs et modèles qu’il tirait de sa grande connaissance de la philosophie et de son goût pour l’Histoire. Et les diverses affaires auxquels il fut mêlé en tant qu’avocat et en tant qu’homme politique sont du pain béni pour les auteurs de thrillers.
L’autre star inattendue de ces polars est le secrétaire de Cicéron, Tiron ; Saylor le montre comme un homme timide, inconditionnellement attaché au grand homme, un peu plus amer cependant au fil des années, mais refusant de quitter son illustre patron même après son affranchissement ; et il devient carrément le narrateur d’Imperium, qui met en avant son talent particulier : il est l’inventeur d’un système de sténographie très performant qui lui permit de prendre en notes les discours de Cicéron et qui en faisait un collaborateur indispensable. On sait que Cicéron lui adressa des lettres, et qu’il rédigea après la mort de son maître une biographie de lui. Robert Harris imagine donc ce que Tiron aurait pu écrire, lui qui était au cœur des événements…
Alors par rapport à Steven Saylor, son roman est moins « sulfureux » : pas de sexe (Cicéron ne fréquentant que… sa femme, Terentia, avec lequel il entretient une relation faite de tensions et de complicité – cela fait de jolies scènes), une violence principalement verbale…
Mais il décrit tout de même une Rome extrêmement violente, où l’argent permet d’acheter les jurés lors des procès et les électeurs lors des scrutins, et où le pouvoir est aussi conditionné par la naissance et l’appartenance à une aristocratie dont les voix sont plus importantes lors des élections… Autant dire que Cicéron, « homme nouveau » sans ancêtres prestigieux, riche seulement des biens de sa femme, ne pourra compter que sur son intelligence, sa finesse politique, son talent oratoire et un labeur de galérien pour réaliser son ambition : accéder à la magistrature suprême, devenir consul…
Car plus qu’un polar, Imperium se révèle être une réflexion sur le pouvoir, la façon de l’obtenir, les nécessaires compromissions qui découlent de son exercice… Composé de deux parties, il suit Cicéron durant son ascension politique : d’abord son apprentissage en Grèce puis son coup d’éclat, lorsqu’il parvient à défaire Verrès, le gouverneur de Sicile corrompu et cruel, devenant alors le champion des petites gens, des opprimés face aux aristocrates ; puis son accession au consulat, qui est aussi une chute, à mesure que Cicéron doit bafouer les valeurs qui l’ont rendu populaire… Une action en miroir, paradoxale, presque tragique. D’autant que l’on sent bien que le pouvoir officiel qu’obtient Cicéron à la fin ne va bientôt plus peser très lourd face aux appétits des généraux comme Pompée et aux alliances secrètes d’hommes avides de dominer à Rome ; bien différent est l’imperium convoité, ce pouvoir de vie et de mort que donne l’élection à un poste de magistrat supérieur et qui est quasi religieux…
Cicéron lui-même nous est décrit au milieu des siens, sa femme un peu acariâtre donc, mais aussi son frère Quintus, ses amis proches comme Atticus (riche épicurien absolument pas intéressé par le pouvoir, autant dire l’inverse de Cicéron !), ses enfants dont la bien-aimée Tullia ; proches qu’il aime et utilise à la fois, comme Tiron qu’il apprécie mais dont il n’a jamais le temps d’envisager l’affranchissement… Le roman raconte les longues nuits de veille à rédiger et mémoriser des discours, les nausées d’avant les procès... et montre l’homme comme un forçat de la politique, occupé à compulser des documents d’archives recopiés par son secrétaire, à recevoir une foule de clients déguenillés, à mémoriser des noms pour ne négliger aucun électeur. Et cet homme porté par l’ambition est né un 3 janvier (en 106 avant JC), aussi accède-t-il (même s’il n’est que le héros du roman…) au cercle jalousé de mes auteurs capricorne !
Il paraît que Robert Harris prépare une trilogie (je trouvais effectivement surprenant d’abandonner Cicéron au moment où il est élu consul) : vivement le volume suivant !
07 mai 2008
Le petit copain ?
Toute l’énigme du roman de Donna Tartt tient dans ce titre : qui est ce mystérieux petit copain ? Est-ce Hely, le compagnon de jeux de l’héroïne, un garçon un peu plus jeune qu’elle, un peu amoureux d’elle, (mais ils ne sont pas vraiment à l’âge des flirts…), prompt à dire tout ce qui lui passe par la tête, un vrai gamin… et prêt à faire des choses qu’il regrettera lorsque Harriet, cet été-là, décide de retrouver (et de tuer ?) l’homme qui a assassiné son frère Robin, un matin de fête des mères, alors qu’elle n’était encore qu’un nourrisson. Le copain est-il vraiment une figure amicale, inoffensive ? N’est-il pas au contraire vaguement en danger ? En fait le roman proposera une autre piste, et ce sera une découverte pleine d’ironie tragique.
Pour résoudre l’énigme originelle (qui a tué Robin ?), le roman emprunte des chemins buissonniers, fait sentir la chaleur et l’ennui de cet été d’adolescence et organise un parcours jalonné de petits cailloux : ce sont des objets, des lieux qui donnent leurs titres aux chapitres et cristallisent une angoisse prémonitoire (le merle blessé qu’Harriet va faire souffrir en essayant de le sauver), une nostalgie (les gants rouges offerts par Ida, la domestique qui sert de mère à Harriet, et qu’elle ne retrouve pas alors qu’Ida s’apprête à quitter la maison), un danger (la salle de billard, lieu de loisir pour les désoeuvrés, où s’organisent des paris truqués). Au bout du compte, on sent bien que la narratrice cherche davantage à suggérer le sentiment de perte qu’à nous plonger dans une intrigue policière palpitante. Cet été est un été d’initiation qui va séparer les amis d’enfance, amener à rompre avec les figures maternelles qui protégeaient la petite fille de la violence de la réalité, à accepter avec amertume que les adultes soient faillibles, imparfaits, à affronter le danger, peut-être la mort, sous la forme des frères Ratliff, des délinquants aux réactions rendues imprévisibles par la drogue (c’est eux qu’Ida accuse, sans preuve, de la mort de Robin).
Entre les deux familles présentées en miroir (celle d’Harriet, celle des Ratliff), les événements s’enchaînent selon un curieux schéma de vases communiquants : Harriet blesse involontairement la grand-mère des Ratliff, et c’est sa propre grand-tante, quelque temps plus tard, qui subit un accident de voiture très grave. Harriet cherche-t-elle à capturer un serpent pour mettre en œuvre ses projets meurtriers, c’est chez les Ratliff que sont livrés des serpents en cage, possession d’un prédicateur charmeur de reptiles.
La religion occupe d’ailleurs une place importante dans le roman : elle y prend un caractère morbide (Harriet fait jouer à ses amis la passion du Christ près de l’arbre auquel Robin a été retrouvé pendu), intéressé (le maître de catéchisme se montre charitable pour se retrouver sur l’héritage des vieilles personnes) ou illuminé (le frère prédicateur, Eugène, au visage marqué par la cicatrice d’une querelle, aux discours peu éloquents, que vient seconder quelques temps un charmeur de serpents inspiré).
Le passage le plus terrible de cette initiation est peut-être celui du camp de vacances, dans lequel Harriet demande à être envoyée pour se protéger et pour se punir sans doute aussi. Placée parmi les adolescents, la fillette ne peut supporter la normalité affirmée de ces jeunes gens uniquement préoccupés de flirts, de poils, de sport et de fous rires collectifs (et pour cela, quelques boucs émissaires sont nécessaires). Le camp prend l’apparence d’un enfer où la singularité n’est pas possible, où la bonne humeur est imposée, et préfigure l’horreur de cette mutation vers l’adolescence, à laquelle elle sera bientôt soumise. En face, Danny, l’un des frères Ratliff, vit une forme d’enfer comparable, soumis aux éclats de colère et de méfiance de son frère que la drogue rend fou, sans espoir de se sortir d’une famille qui est comme une prison.
La fin du roman est en demi-teinte, amère forcément, absolument pas spectaculaire. A l’image de cette perte de l’illusion de puissance que donnait l’enfance à Harriet.
***
Donna Tartt est née fin décembre 1963 (c’est du moins la date que l’on trouve sur différents sites) et j’ai été amusée de lire sur un forum américain certains questionnements astrologiques de ses lecteurs, l’un la trouvant secrète et l’estimant probablement scorpion ! Capricorne lui irait bien pourtant : une auteure publiant peu, le temps de peaufiner des années durant l’intrigue et la documentation de ses romans fleuve, mettant en scène une héroïne butée, peu sociable et autoritaire …
Etrange couverture du poche qui montre deux enfants, plutôt des garçons, une façon de montrer le caractère "masculin" de l'héroïne ? mais qui restitue bien l'atmosphère "aquatique" du roman : Harriet passe de longues heures à la piscine, à apprendre à retenir sa respiration comme Houdini qui se libéra d'une caisse jetée à l'eau, et elle apprécie la solitude et le silence des minutes passées sous l'eau.
30 avril 2008
Repas dominical sicilien : passons au dessert…
En mai 1860, Garibaldi débarque avec les chemises rouges en Sicile, à Marsala ; à Palerme, pendant ce temps, la vie du prince de Salina suit son cours immuable, rosaire, dîner, escapade galante, visite de métayers… Un emploi du temps bien réglé, un entourage qu’il tyrannise, une autorité qui paraît éternelle… mais le débarquement de celui qu’il regarde comme un Vulcain barbu, un « cocu » peu dangereux, a commencé le lent travail de sape qui entraînera le déclin total de sa famille cinquante ans plus tard.
Dîner donc. La nappe est bien un peu reprisée, et le service composite, chaque assiette marquée d’un monogramme différent. Déjeuner le jour suivant : la princesse amoureuse a commandé de la gelée au rhum, le dessert préféré de son mari (qui apprécie beaucoup les desserts, rappelez-vous qu’il ne prend que deux gâteaux des vierges aux formes évocatrices lors du bal des Ponteleone). Le cuisinier lui a donné la forme d’une tour (symbole féodal qu’il semble décliner à l’envi, puisque la timbale de pâtes prend aussi cette apparence solide et imprenable).
Le dessert est lisse, gardé par des « garnisons de cerises et de pistaches » ; mais la tour est loin d’être imprenable : les cuillères s’y enfoncent « avec une aisance étonnante » et la gourmandise des convives l’entame aussi sûrement que des coups de canon au point qu’elle arrive à l’état de ruine devant Francesco Paolo, le dernier enfant. Et le prince se réjouit de ce désastre et en profite pour porter un toast à la santé de son neveu absent (parti rejoindre les « révolutionnaires »), levant son verre de marsala. Curieuse ironie que de représenter dans le clan des aristocrates cette ardeur guerrière décalée, au moment même où commence à s’effriter la grande tour de leurs privilèges, à Marsala…
Une gelée ne me tentant pas trop, j’ai transformé ce dessert un peu sur le modèle de la recette des « seins de sainte Agathe » : une crème additionnée de poudre de noisette ou d’amande, aromatisée au rhum, gélifiée à l’agar-agar. Et j’ai fait une photo ratée. Remarquez que j’ai fait prendre le dessert dans un grand verre, et qu’il évoque moins une tour vertigineuse que les pâtisseries que l’on voit sur d’anciennes gravures.
Voilà comment en un repas on peut réunir à la même table la famille paysanne du Père Pirrone et les nombreux enfants du Prince, pour un dîner bien peu protocolaire…
Pour terminer, peignons Lampedusa en auteur capricorne : un être solitaire, peu à l’aise en société, préférant la compagnie des livres et des chiens… l’auteur désabusé d’une seule œuvre, refusée par tous les éditeurs car curieusement décalée par rapport à la littérature de son époque… un époux dont la femme vécut loin, incapable de cohabiter avec la mère de l’écrivain, protectrice et envahissante… Lampedusa devint écrivain sur le tard, pour peindre un monde qui s’était effondré et dont il sentait qu’il était le dernier témoin.
Et il raconta l’histoire d’un déclin, avec une ironie que je trouve particulièrement élégante.
28 avril 2008
Repas dominical sicilien, pour réconcilier peuple et noblesse - 22
Vous n’ignorez plus ma passion littéraro-culinaire pour Giuseppe Tomasi di Lampedusa, dont les quelques œuvres, en particulier Le Guépard, sont émaillées de morceaux de bravoure gastronomiques. Comme le cher écrivain a eu le bon goût de naître fin décembre, et se trouve donc être un auteur capricorne (je vous dis que nous étions faits pour nous entendre), je m’autorise à lui consacrer un autre billet, capricorne mais culinaire quand même !
Le Guépard relate le déclin de la famille Salina à l’époque du Risorgimento italien. Dominée par l’imposant Fabrizio, elle est obligée de se mésallier avec la bourgeoisie vulgaire représentée par le maire de la petite commune de Donnafugata, don Calogero Sedara, et ceci pour satisfaire l’ambition de Tancredi, le neveu désargenté.
Mais dans la cinquième partie, nous quittons soudainement le milieu aristocratique pour suivre le débonnaire Père Pirrone, le jésuite attaché à la famille Salina, qui rentre dans son petit village de San Cono pour célébrer l’anniversaire de la mort de son père ; il y est devenu une sorte de célébrité et les paysans le consultent pour connaître l’avis du prince Fabrizio sur les événements « révolutionnaires » (mais lorsque le jésuite essaie d’expliquer avec nuance combien la noblesse est difficile à comprendre pour le peuple, combien elle se préoccupe de détails qui paraissent futiles, un vêtement mal repassé, une erreur de protocole, son auditoire s’endort, noyé par la logorrhée du bon jésuite). A son arrivée à San Cono, il est aussi assailli par des souvenirs d’enfance très doux et accueilli par le traditionnel ragoût (concentré de tomate, oignons et viande de mouton) que l’on mêle ensuite aux « anelletti », des petites pâtes en forme d’anneau que l’on garde pour les occasions particulières. Après la messe, les anelletti sont prêts et très appréciés du Père Pirrone dont « la bouche n’avait pas été gâtée par les raffinements culinaires de la villa Salina ».
Ce plat de fête, je comprenais très bien qu’il mette l’eau à la bouche du Père Pirrone ; j’aurais aimé déjeuner avec lui, d’autant que c’est un personnage fort sympathique, tolérant et pacifique, qui est pour le prince à la fois un souffre-douleur et un compagnon d’études (tous deux s’intéressent à l’astronomie). Aussi, lorsque je tombai sur un paquet d’anelletti dans une épicerie italienne, j’essayai cette recette-ci :
-dans une première poêle, faire revenir un oignon, puis ajouter des petits pois.
-dans une autre poêle, faire dorer 500 g de viande hâchée (du bœuf), la cuire avec un verre de vin blanc. Verser encore ½ litre de lait, une briquette de sauce tomate, ajouter des raisins secs, des pignons grillés.
-faire cuire les anelletti, puis les assaisonner avec une autre briquette de sauce tomate.
-enfin dans un plat à gratin, faites plusieurs couches : anelletti, petits pois, viande, anelletti. Saupoudrez de parmesan. Mettre au four 40 minutes à 190°.
Dans le Guépard, c’est à la fois un plat de fête et un plat simple, dénué du raffinement de la cuisine servie aux Salina par « monsù Gaston », le « Raphaël des cuisiniers » tant vanté par Angelica lors du bal, sur les conseils de son fiancé Tancredi (professeur de mondanité, celui-ci lui a appris qu’il fallait toujours louer en comparant avec un exemple illustre, pour ne pas faire provinciale, et le cuisinier des Ponteleone ne saurait rivaliser avec « monsù Gaston »). C’est ce « monsù Gaston » sans doute qui a cuisiné la timbale de macaronis en forme de tour servie au dîner offert par le prince à ses « amis » de Donnafugata le soir de son arrivée : elle semble faite d’or, dégage un parfum de cannelle et de sucre, et recèle une farce de foies de volailles, d’œufs durs, d’émincés de jambon, de poulet et de truffes qui colorent en brun la masse onctueuse des macaronis. Gratin « babélien » qui n’a plus grand-chose à voir avec l’humble ragoût des camapagnards, même si le chapitre 5 nous prouve par ailleurs que tous les hommes, nobles ou non, se heurtent aux mêmes questions : mariage, mésalliance, accords à passer, diplomatie à mettre en œuvre… les mêmes intrigues agitent la petite bourgade de San Cono et le palais du Prince.
Pour le dessert de "Monsù Gaston", à demain...
16 avril 2008
Memento mori
Ce n’est pas ça du tout. « La fille du Cannibale » de Rosa Montero n’est ni un roman d’épouvante comme le suggère le titre, ni un roman de chick-litt comme le laisserait croire la couverture. Par contre, quelque chose est bien livré à l’héroïne (Lucia Romero) dans une petite boîte, mais ce n’est pas une paire d’escarpins vertigineux, c’est un doigt humain. Celui de son mari. Car Ramon a disparu, il s’avère qu’il a été enlevé par une obscure organisation, « Fierté ouvrière », et comme dans tout enlèvement la méthode employée pour faire pression sur la famille c’est de livrer le disparu en petits morceaux.
Si je ne semble pas faire grand cas du « pauvre Ramon », c’est parce que le sujet du livre est ailleurs. Très vite (bon, il y a quand même quelques péripéties intermédiaires), la rançon est versée, et pourtant Ramon ne revient pas. Si on y regarde bien, l’essentiel du livre se passe à attendre (des nouvelles des ravisseurs, le retour de Ramon, une autre solution). Et par ailleurs, Ramon ne compte plus beaucoup pour Lucia : leur couple s’est usé sous l’effet de l’habitude, et elle n’éprouve plus pour lui qu’une indifférence agacée. En plus il disparaît dans des circonstances assez peu flamboyantes : il entre dans les toilettes hommes de l’aéroport de Madrid, et pfuitt, envolé.
Alors que symbolise cet escarpin sur fond de papier rouge ? ce que va peu à peu reconquérir Lucia : sa féminité et finalement son identité.
Car très vite se constitue un trio représentant les âges de la vie : Lucia elle-même est une quadragénaire qui commence à faire le bilan de ce qu’elle a perdu (ses dents, en particulier, dans un accident de voiture, et je crois que c’est un cauchemar bien connu des psychanalystes) et qui, n’ayant pas d’enfant, se sent toujours la « fille de » (son père Cannibale, un acteur égocentrique) ; Adrian, un jeune homme extrêmement séduisant (mais qui peine d’abord à exister face aux autres, puisque son histoire n’est pas écrite ; cette « vacuité » de la jeunesse, pas très confortable, je l’ai trouvée assez juste) ; et Félix, un vieillard affaibli mais porteur d’une histoire (il a été anarchiste et torero).
Les deux hommes vont aider Lucia dans cette histoire de kidnapping, mais surtout vont lui permettre de se situer, de trouver sa place au sein de ces générations qui peuvent s’aider ou se menacer (les parents de Lucia ne lui permettent pas d’exister), se croiser, mais pas se confondre. L’arrière-plan est d’ailleurs peuplé de bébés (le bureau de la juge à laquelle Lucia a affaire est comparé à un utérus étouffant occupé par la magistrate qui vient d’accoucher et qui ne quitte pas son bébé et par une chatte également allaitante) et de vieillards (comme cette voyageuse en fauteuil roulant comparée à une huître croisée au début du roman et délivrant d’emblée cette morale : « il faut jouir de la vie tant qu’on peut »).
Mais c’est aussi l’identité qu’interroge la romancière à travers diverses histoires ajoutées dans lesquelles Lucia est dépossédée d’elle-même, prise pour une autre, comme si de multiples Lucia Romero se promenaient dans Madrid et vivaient une vie indépendante que la véritable Lucia ne pourrait contrôler… laquelle est d’ailleurs très souvent confondue avec sa rivale dans le petit monde de la littérature enfantine. Les autres non plus ne peuvent être totalement appréhendés et les êtres les plus familiers peuvent cacher des abîmes de mystère. Cette ambiguïté des êtres se manifeste dans le roman par certaines ruptures, comme des passages de la troisième personne à la première personne, le plus souvent pour remettre en cause ce qui a été dit jusque là, comme si la vérité nous était toujours dérobée.
Le personnage de Félix incarne aussi la faillite de certaines espérances politiques (il n’est jamais à la hauteur de ses convictions anarchistes et de toute façon il assiste à l’effondrement du mouvement et de ses idéaux) : mais ce récit est encore à lier aux désillusions qu’amène la vie, auxquelles il faut faire face.
Cependant ce roman désabusé est loin d’être sombre, car Rosa Montero a une écriture vive, souvent comique, révélant l’absurde des situations dans lesquelles sont plongés ses personnages. Le duel récurrent entre Canachin le caneton (le personnage de sa rivale) et Belinda la cocotte (dont Lucia écrit les aventures) m’a fait sourire, de même que les caractérisation des personnages, hauts en couleur…
Après, il y a quelques longueurs, et le roman, perdant assez vite de vue son prétexte policier, peut sembler décousu.
Mais j’ai été séduite par cette auteure capricorne (née un 3 janvier) qui associe questionnement existentiel et histoire loufoque. Un bon cocktail !
29 mars 2008
"En bas, sur le canot"
Quand Erzébeth m’a proposé de répondre à une version courte du questionnaire de Proust (trait dominant du caractère, mots préférés, mets préférés, ...), j’ai tout de suite pensé à une nouvelle de Salinger.
Elle s’appelle « En bas, sur le canot ». C’est le refuge qu’a choisi le petit Lionel, 4 ans, pour sa fugue, et sa mère, la spirituelle Boo Boo, doit déployer des trésors d’ingéniosité pour le faire revenir à la maison : lui faire croire qu’elle est amiral pour arriver à monter sur le canot, lui faire avouer les mots méchants prononcés par les domestiques sur son père (il suffit d’une phrase déplacée pour que Lionel prenne la fuite) et le consoler en lui promettant qu’ils mangeront tous les deux un grand bocal de cornichons.
Si je pense à cette histoire, c’est sans doute parce qu’il faudrait que Proust fasse l’effort de descendre jusqu’au canot de Rose pour lui soumettre ses questions. Elle y serait installée, méditative, se livrant à son occupation favorite, qui n’est pas la lecture, mais la rêverie. A quoi rêverait Rose ? à un jardin ensoleillé plein de chats alanguis, à une chaise longue sur laquelle on aurait abandonné un chapeau à larges bords, et un livre ; ou à une ville dont elle serait incapable de déchiffrer les panneaux et les enseignes, et dont elle observerait l’agitation avec un mélange de gourmandise et de désarroi ; ou à un bureau couvert de feuillets qu’elle relirait avec surprise.
D’abord, comme Lionel, Rose tournerait le dos à son visiteur et, jetant un coup d’œil aux questions posées, elle rayerait les premières : qualité recherchée chez un homme, qualité recherchée chez une femme ? désagréable impression de remplir un formulaire, de passer commande de l’homme idéal ou de l’amie parfaite.
Marcel lui reprocherait sa misanthropie. Tu es si terriblement misanthrope, répèterait-il (car Rose aime terriblement ce mot : terriblement ; elle se force à ne pas l’utiliser trop souvent, parce qu’à force elle redoute de le trouver un peu ridicule ; misanthrope lui plaît aussi avec son h clandestin).
Tout se résoudrait quand il prononcerait cet autre mot, délicieux par anticipation, de « baba au rhum », qu’elle imaginerait dans sa forme italienne de bouchon gorgé de sirop parfumé ; alors Rose laisserait négligemment tomber le questionnaire au fond du canot, mettrait toute timidité en veilleuse et se joindrait au groupe d’hommes et de femmes (sans doute intelligents et chaleureux) qui dégusteraient des pâtisseries dans le jardin.
N’en déduisez surtout pas que Rose déteste les questionnaires, il y a une foule de choses plus haïssables dans la vie, comme l’hypocrisie ou même les embouteillages…
Mais revenons à Salinger, né un 1er janvier (1919) : j’aurais voulu le présenter en premier parmi ma « collection » d’auteurs capricorne. D’abord parce qu’il a écrit des livres fabuleux. J’aime beaucoup le regard qu’il pose sur chacun de ses héros, détaillant avec affection leurs gestes, retranscrivant de façon si vivante leurs propos, avec humour et gravité.
Ma préférence va à ses nouvelles, en particulier à la première au titre génial : « Un jour rêvé pour le poisson-banane ».
Et puis Salinger est l’auteur qui, après le succès de l’Attrape-cœurs, s’éloigne de New York et bientôt se mure dans le silence, se lance dans une quête mystico-religieuse assez tortueuse, et sur le reclus courent maintes rumeurs qui montrent bien que cet auteur secret est devenu une sorte de mythe.
Un capricorne mystérieux, exilé volontaire.
21 février 2008
Leonardo Sciascia (Capricorne et littérature – 2)
Au départ, je voulais réveiller mon italien par une petite lecture rapide et efficace ; et puis « Una storia semplice » est devenue une lecture capricorne, car Leonardo Sciascia est né le 8 janvier 1921 en Sicile… Il n’a cessé d’écrire sur sa terre natale, en particulier des sortes de « contes policiers », satiriques, dont la morale à tirer est souvent politique (et dénonce en particulier la mafia). Il est d’ailleurs entré en politique en tant que conseiller municipal de Palerme, puis député européen et député au parlement italien.
« Une histoire simple » est sur ce modèle une sorte de roman policier, assez bien mené d’ailleurs. Evidemment les intrigues policières ne sont jamais des histoires simples, il y règne au contraire une atmosphère de danger, de travestissement et de feinte. C’est bien le cas ici. Cette « histoire simple » commence avec la mort d’un notable dans sa villa sicilienne, qu’il n’habitait plus depuis des années. Le futur cadavre avait appelé la police la veille de la fête de Saint-Joseph et demandé que quelqu’un passe à sa villa. Le commissaire avait considéré qu’il s’agissait d’une blague, la maison étant abandonnée depuis si longtemps… Et le lendemain, le brigadier qui se rend chez lui pour vérification le trouve mort… Ce serait bien pratique si c’était un suicide… même si c’est peu vraisemblable…
Avec l’ironie qui lui est familière, Leonardo Sciascia s’attaque à la corruption généralisée en Sicile. A l’exception du brigadier impressionné par les diplômes qui nous sert de guide dans cet écheveau, tous les personnages ou presque sont antipathiques, stupides, corrompus et potentiellement dangereux. Même les personnages secondaires en prennent pour leur grade, à l’image de la femme du défunt, pleine de préjugés (la fracture entre Nord et Sud de l’Italie est nettement perceptible : elle affirme que l’assassinat est tout de même une tradition sicilienne…).
La fin propose une ultime pirouette assez révoltante…
Une lecture assez rapide qui n’épargne aucune sphère du pouvoir !
Mon édition est une version reliée offerte en supplément du « Corriere della sera » (les quelques livres italiens que j'ai chez moi ont été achetés dans des kiosques et même au supermarché !)…

De Leonardo Sciascia, j’avais bien aimé aussi les nouvelles siciliennes du recueil La mer couleur de vin, en particulier la nouvelle éponyme (un voyage en train de Rome vers la Sicile, plein de vie et d’humour…), « Le long voyage » d’immigrants siciliens naïfs désireux de gagner les côtes américaines… ou encore « Un cas de conscience » (celui d’une épouse sicilienne adultère envoyant une lettre à une sorte de « courrier du cœur » catholique, courrier qui, lu dans le train par un avocat de la même ville, va alimenter les cancans et les rumeurs en ville…).
Une écriture souvent satirique, dépeignant les travers de ces Siciliens que Leonardo Sciascia n’a jamais quittés : encore une lecture capricorne qui m’a emballée !
19 février 2008
Lyonel Trouillot (Capricorne et littérature - 1)
Allais-je attendre le retour de la chèvre du Zodiaque pour alimenter cette rubrique un peu délaissée ?
Eh bien, cette catégorie astrologique et sa liste d’auteurs que je relis régulièrement (la liste, pour l’instant, seulement !) m’ont permis de faire une belle découverte : un prénom avec un y inattendu… une couverture avenante… une pile inattendue dans une librairie que je ne fréquente pas d’habitude… Paf ! j’achète. Et c’est un texte magnifique.

Lyonel Trouillot est un auteur haïtien né le 31 décembre 1956.
Le roman que j’ai lu s’appelle Rue des Pas-Perdus. Cette rue de Port-au-Prince est d’abord demandée à un chauffeur de taxi par un intellectuel au rire de fou. La Rue des Pas-Perdus n’existe pas, c’est « le territoire du grand oubli », « on y brûle les songes ».
Trois personnages se relaient pour raconter la nuit de l’Abomination, une nuit mythique, celle durant laquelle les partisans du grand dictateur Décédé Vivant-Eternellement ont tenté d’anéantir les forces opposantes du Prophète, dont l’état-major et les sympathisants ont riposté et ont finalement tourné la situation à leur avantage.
Evidemment cette nuit cauchemardesque n’est pas tout à fait fictive : elle emprunte bien des traits à l’histoire récente d’Haïti, mais l’écriture de Lyonel Trouillot les transmue en un poème barbare qui évoque, d’une certaine façon, les récits sanguinaires des épopées antiques.
C’est une langue dense, un torrent qui souligne l’horreur et l’absurdité des représailles, à l’aide parfois d’une sorte de comique désespéré et glaçant, comme dans ces deux passages superbes :
Tout tombait sous le coup de l’article cinquante-neuf du code pénal, mort aux fleurs, aux banderoles, aux baisers, toute chose, toute individu, toute idée ou semblant d’idée, toute espèce, illusion d’espèce, toute projection cinématographique, intervention radiophonique d’oiseau, d’homme, d’arbre à pain, toute velléité, attirance, possibilité d’écho, de résonance des doctrines étrangères-infectieuses-subversives qu’on se devait d’éradiquer, tels le marxisme, le léninisme, le freudisme, le marxisme-léninisme, la franc-maçonnerie, le philatélisme, la Grèce antique, le nez de Cléopâtre, le rouge des flamboyants, la source Matelas, les grands chemins, l’anabaptisme, l’évolution des espèces, le shintoïsme, Aladin avec ou sans lampe merveilleuse.
Plus loin, une parodie terrible de communiqué : Des opérations de fouille sont organisées dans les églises, les bordels, les petits hôtels, les dépôts de charbon de bois et de clairin brut. Ils sont à la recherche de l’état-major du Prophète. Les hommes, les femmes, les enfants en bas âge sont interrogés dans les bureaux de police installés tous les huit cents mètres dans les quartiers les plus peuplés. Les propriétaires ont été fusillés, leurs biens nationalisés. Les travailleurs de nuit, les enfants des rues, les mendiants attitrés ont tous été promus auxiliaires bénévoles de la police militaire et aident au transport des cadavres. Une unité spéciale placée sous le commandement d’un cousin germain du grand dictateur Décédé Vivant-Eternellement vérifie que les blessés sont achevés. (…) Jusqu’ici aucun membre important de l’état-major du Prophète n’a été capturé. Les principales victimes sont les curieux, les handicapés, les sans-logis, les parents éloignés, toutes petites gens s’étant trouvés là par hasard ou mauvaise fortune.
Donc trois personnages, ou trois récitants, puisque le texte est si oral qu’on l’imagine très bien monté au théâtre : une tenancière de bordel qui a perdu toutes ses filles cette nuit-là, entraînées par la haine… un intellectuel qui était hors de la ville au moment des faits, en visite chez un ami favorable au Prophète, avec Laurence, sa collègue dont il est amoureux, alors qu’il la sent irrémédiablement étrangère, autre, dans son conformisme et sa quête bornée de confort ; un chauffeur de taxi pris dans l’explosion de violence, qui raconte les scènes les plus apocalyptiques, en particulier comment il a fui la mort et les balles dans la ravine des Innocents, un égout, un fleuve d’ordures qu’il a dû suivre… une sorte de Jean Valjean de cauchemar poursuivi par le rire du fou de la rue des Pas-Perdus…
C’est un grand texte, qu’on peut lire aussi comme un pamphlet plus général, contre notre société aveuglée par le confort et capable souvent d’une violence bien primitive.
Même la fin, après le déchaînement de violence, est surprenante, touchante, douloureusement douce.
Une première lecture capricorne très convaincante !

