14 novembre 2009
Trois films
Je ne sais pas pourquoi – peut-être les beaux jours d’automne, mais je n’avais plus très envie d’aller au cinéma. Et puis soudain...
J’ai vu Rien de personnel dans mon petit cinéma. Une histoire de grande soirée dans un musée pour cadres à évaluer, et puis une rumeur court : et si les exercices n’étaient pas innocents et masquaient le besoin de savoir de « quels collaborateurs se séparer » ? Il y a là un cadre vieillissant apparemment dépressif, une secrétaire au mari « extérieur à la profession », une jeune cadre heureuse en ménage avec un employé de la même entreprise, un délégué syndical, un patron dandy et un balayeur dont le contrat vient de s’achever. Entre eux vont se créer différents rapports, de force ou de complicité. Au final, les plus forts et les plus généreux ne sont pas ceux que nous croyons… Il s’agit d’une étude intéressante sur la pression de l’entreprise sur la vie privée (nous avons là deux couples et le film montre qu’il faut choisir à qui on va être le plus fidèle : son boulot ou son amour ? épisode glaçant) ; mais l’ensemble souffre d’une construction artificielle. Le récit de la soirée se fait en trois temps, pour nous montrer que d’abord nous nous étions laissé abuser par les apparences. C’est évidemment une façon de redoubler les manipulations et le voyeurisme de la soirée mais ça amène à voir certaines scènes deux fois – trois fois… Une coquetterie tout de même. Coquet également, mais plus habile, le dévoilement progressif du décor pendant le générique : des écorchés qu’on illumine avant de laisser entrer les invités… métaphore de cette mise à nu qui va avoir lieu ensuite.
Ensuite, j’ai vu Mary et Max, une histoire de correspondance entre une gamine australienne aux parents épouvantables et à la vie morne, et un quarantenaire américain atteint d’une forme d’autisme. Elle a tiré son nom au sort dans le bottin, il est incapable de gérer le caractère physique d’une rencontre mais se révèle un épistolier formidable, conseillant Mary lorsqu’elle lui demande de l’aider à repousser les moqueurs et, surtout, à découvrir le mystère de l’amour… Le problème : si Max est sensible à la pollution et incommodé par la séduction, il est aussi en quelque sorte « allergique » aux lettres de Mary dont les récits le confrontent à ses pires souvenirs d’enfance… Au début, on sourit de la présentation farfelue des deux personnages, de leurs petites manies, puis la noirceur et le mal-être s’installent et on est ému aux larmes des ratés et des joies de cette amitié hors des sentiers battus, des ces rendez-vous manqués entre ces deux êtres souffrants. Un très beau film.
Enfin, Fish Tank. Une ado agressive dans une banlieue moche (sa famille : un univers féminin, où l’on se traite de bitch pour ponctuer la conversation, une mère immature qui aimerait se débarrasser de ses gamines indomptables, histoire peut-être aussi d’arrêter le temps…). Mia rêve de danse, survient Connor, le nouvel amant de sa mère. Il ne se laisse pas démonter par ses provocations, et pourrait même réussir à l’amadouer et à lui apprendre l’abandon… J’ai adoré voir ce film et discuter la fin jusqu’à pas d’heure avec **D** comme au bon vieux temps. Le scénario est une merveille de précision et n’hésite même pas vers la fin à nous semer un peu, au rythme d’une errance dont on a du mal à voir l’issue. Et l’héroïne (et l’actrice qui l’incarne) est formidable, butée mais toujours en mouvement, pleine de fureur et d’audace. Un magnifique portrait de jeune fille (en cheval sauvage, telle qu’elle imagine la vieille bête des nomades installés sur une terrain vague, et qu’elle finira par remplacer. Résignation ou maturité et sagesse du départ ?).
09 octobre 2009
Geh zu ihr (c’était Berlin*)
Je voulais absolument le revoir.
Quand j’ai passé quelques étés à Berlin, adolescente, il y avait un cinéma le long de la Spree, juste après avoir traversé la station Hackescher Markt et avant d’arriver à l’île des Musées, où l’on donnait des films du patrimoine allemand qui m’étaient alors inconnus. Des films des années 70. Kaspar Hauser, par exemple : autant l‘histoire de l’enfant sauvage, aux origines peut-être princières, m’a marquée (dans la version plus rapide de Verlaine : « je suis venu, calme orphelin, / riche de mes seuls yeux tranquilles, / vers les hommes des grandes villes ; / ils ne m’ont pas trouvé malin…. »), autant je ne crois pas avoir compris grand-chose aux dialogues du film de Werner Herzog (je crois que ma correspondante me glissait quelques phrases simples à l’oreille, pour que je ne me sente pas trop perdue). Il y avait toujours à la devanture du cinéma une image promotionnelle, la photo d’un couple, la femme, brune et bouclée, en train de déchirer la chemise d’un homme qui la prend dans ses bras. C’était la photo de « Die Legende von Paul und Paula ». Une photo un peu ridicule, un titre kitsch, et ce n’est pas la première année à Berlin que je suis allé découvrir cette love-story.
Mais je sais que je l’ai vu, et que je me suis beaucoup amusée. « La légende de Paul et Paula » est un film tourné dans l’ancienne RDA, elle a eu un grand succès malgré son apologie du bonheur individuel et sa satire du conformisme (ce qui avait choqué les censeurs). Une sorte de mariage entre le réalisme socialiste (Paul est un ouvrier méritant qui peut s’installer dans un bel immeuble tout neuf dans le Berlin en mutation) et le film psychédélique (avec péniche du bonheur où les amants voguent en rêve, recouverts de fleurs ; entre autres). Du coup, pour ne pas être trop décadent, le film mélange aussi les genres : la comédie romantique se finit en drame, d’une façon assez peu crédible.

Alors profitant de la programmation spéciale chute du Mur d’Arte, j’ai renoué avec Paul et Paula. Je me suis rappelée m’être étonnée de la lenteur du début : on voit d’abord Paul et Paula plus ou moins rater leur vie (l’une a deux enfants sans père et va se résoudre à se marier avec un vieux marchand de pneus, l’autre a épousé une foraine avide de confort), et il faut attendre une soirée dans une boîte où tous deux viennent noyer leur désillusion pour que les deux voisins se plaisent. Après c’est l’euphorie : fantasmagorie, présentation aux ancêtres morts, fleurs, perruques, concerts classiques sur les toits qui font pleurer (et rock est-allemand) . Mais Paul ne veut pas divorcer (sa carrière, voyez-vous). Alors ça tourne au drame. Paula arrête de chanter en reprenant des bouteilles en verre consigné dans le supermarché où elle travaille. Et ça finit mal, ou presque.
Mais ce n’est pas grave. L’important c’est la petite flamme de l’adorable enquiquineuse, c’est sa liberté d’aimer et même de mourir dans le monde grisâtre où elle vit. Ce sont les silhouettes improbables des héros, petite brunette à choucroute et grand dadais au visage anguleux. C’est l’aspiration au bonheur, la gaieté des amants sur le fond grisâtre des supermarchés en rupture de stock, des immeubles moches et des cours désolées.
(*C’est le nom d’un livre qu’on avait offert à ma sœur, et qui évoquait le Berlin d’avant guerre)
Découvrez la playlist Die Legende von Paul und Paula avec Puhdys
27 août 2009
Girl wrapped in plastic and lost souls (Eté et science-fiction – 6)
L’été s’achève et avec lui le visionnage d’une ancienne série qui m’a tenue en haleine pendant l’été - interrompue pendant les vacances, reprise, interrompue à nouveau au gré de diverses visites, regardée au fil des jours, tranquillement, malgré le suspense, en savourant les questions qu’elle éveillait.

Revoir Twin Peaks, dont j’avais suivi certains épisodes quand j’étais adolescente, c’était un peu comme plonger dans un passé dont j’avais oublié toute la saveur. A l’époque, je m’intéressais aux intrigues des teenagers – et je me demandais qui avait tué Laura Palmer, mais les détours de l’intrigue avait fini par avoir raison de mon engouement (alors qu’aujourd’hui je m’en délecte) et surtout je pense que je n’étais pas prête à accepter tous les secrets de ces habitants a priori si tranquilles… Impossible de me rappeler où je me suis arrêtée, si j’ai repris la série après avoir raté quelques épisodes. Ce dont je suis sûre, c’est que j’ai découvert l’identité du meurtrier de Laura Palmer dans le film Fire Walk with me.
Mon image mentale du cinéma de Lynch, c’est une scène de Mullholland Drive : l’héroïne blonde, émerveillée, débarque à Hollywood. Elle a voyagé avec deux petits vieux très sympathiques et elle partage un taxi avec eux à la sortie de l’aéroport. Quand elle les quitte, le visage de ces vieillards jusque là rassurants reste figé en un sourire qui ressemble à un ricanement, ils sont réduits à deux marionnettes grimaçantes qui donnent le frisson… Ils semblent les grands-parents de Bob, l’incarnation du mal à Twin Peaks, dont les apparitions en homme carnassier sont terrifiantes.
Twin Peaks est glaçant : il y a cette fille découverte dans l’eau glacée, le corps enroulé dans du plastique ; cette Laura pas aussi belle et lisse que ce que ses maintes activités de bienfaisance laisseraient supposer… En même temps, je suis certaine que cette image de la jeunesse injustement fauchée en plein vol a fortement marqué mon imaginaire. Autour d’elle, il y a tous ces personnages disposés comme des pions : la meilleure amie naïve (Donna) et la pimbêche (Audrey), le gentil boy-friend (James le motard) et le bad boy (Bobby et ses petits trafics) ; comme si Laura n’était qu’un prétexte, une icône étrangère au monde, tous deux forment ou ont déjà formé un nouveau couple : James et Donna, Bobby et Shelly… Il y a aussi la galerie des pères : Leland le père désespéré, Ben le businessman obsédé par ses affaires (le père indifférent d’Audrey), le doc Hayward si tolérant et compréhensif avec Donna, le major Briggs qui s’oppose complètement au stéréotype du militaire et adresse des propos calmes et pleins d’éloquence à son fils Bobby qui n’en a que faire… Et puis toute la petite ville de Twin Peaks, son garagiste et sa gérante de drugstore (faits l’un pour l’autre, mais mal mariés), ses routiers, sa scierie, son shériff. Tout l’univers de Twin Peaks est construit sur le système du double, du miroir (on comprendra pourquoi au fil de la série), à l’exception de quelques phénomènes, comme la femme à la bûche, dont les propos sibyllins ouvrent (éclairent ou brouillent) chaque épisode, ou le héros Dale Cooper, agent spécial du FBI venu enquêter sur cette mort mystérieuse. Encore cela est-il faux, puisque la femme à la bûche partage certains traits avec le major Briggs, et puisque Cooper s’installe dans une sorte de couple Holmes-Watson avec le shériff Truman, sur le mode intuition/raison. C’est un monde quotidien, et en même temps décalé, et parfois absolument terrifiant.
Et pourtant que ce monde rempli de ténèbres est drôle ! ce qui m’agace dans d’autres séries (je n’ai jamais tellement aimé le côté sitcom de Desperate Housewives) me paraît ici ingénieux, d’autant que j’aime beaucoup la voix veloutée de l’adjoint Andy (le grand timide qui pleure devant les cadavres), la voix aigrelette et les pulls informes de Lucy (la secrétaire du shériff), les émois de Nadine, trentenaire retombée en adolescence, ou les lunettes bicolores du psy aux théories hawaïennes.
La trentaine d’épisodes que compte la série déroulent deux intrigues, puisque la chaîne qui diffusait la série obligea Lynch et Frost à dévoiler plus vite que prévu l’assassin de Laura. Après quelques épisodes plats pour mettre en place de nouveaux personnages, la série repart (il s’agit d’arrêter l’ancien coéquipier de Cooper devenu fou), rejoignant finalement la première intrigue. Et puis il y a un dernier épisode, stupéfiant, parce qu’il rebrasse les cartes d’une façon spectaculaire et insatisfaisante pour le spectateur : comment ? une histoire pourrait « mal finir » ? ne pas donner raison et repos à ceux que nous aimons depuis le début ? Si la fin est si abrupte, c’est d’abord parce que la série n’était pas censée finir ; une 3e saison était envisagée. Mais telle qu’elle existe, j’aime vraiment cette « fin provisoire », inconfortable et angoissante. A nous d’imaginer la suite, de sauver qui nous voulons. Je me rappelle ma déception à la fin de « Six feet under » quand, après avoir suivi pendant quelques années intenses des personnages attachants, on voyait leur sort fixé en quelques images assez laides, comme si cette vie si riche devenait un long fleuve dont il n’y avait plus rien à dire. Je m’étais empressée d’oublier tout ça, et je suis contente que Twin Peaks m’offre cette ouverture, ce suspens.
J’aime cet enquêteur gourmand toujours en quête d’une part de cherry pie avec un café très noir. Ou d’un étalage de doughnuts pour récupérer après des repérages trop fatigants.
J’aime quand Ben Horne dépressif réinvente la guerre de Sécession et fait gagner le sud (devant Audrey en Scarlett O’Hara). Le businessman au gros cigare est par ailleurs très enclin à citer Shakespeare, ce qui lui donne une gravité très loufoque.
J’aime les tics étranges de Pete Martell.
J’aime la douceur qui émane des personnages féminins, la vamp Josie ou Norma la serveuse.
Léo Johnson changé en légume par un accident m’évoque toujours Mme Raquin dans le roman de Zola.
J’aime les dédoublements à l’infini et le retour de Laura sous la forme de sa cousine (brune), Madeleine Ferguson, en hommage à Hitchcock.
J’aime la dernière histoire d’amour de Dale Cooper.
J’aime les apparitions de Lynch lui-même ; il joue Gordon Cole, un type sourd qui crie tout ce qu’il a à dire.
J’aime la bonhomie du shériff, la présence rassurante de son adjoint indien.
J’adore le générique, l’eau sombre en bas des rapides et la musique entêtante.
J’adore la scène où Ed Hurley explique à Cooper comment sa femme a perdu un œil.
J’aime le vice d’Harold « j’ai une âme solitaire » Smith qui dans des carnets recueille les vies de ses visiteuses.
J’aime le concours de beauté final, si cliché, et le numéro de Lucy que l’on découvre soudain excellente danseuse, achevant sa prestation sur un grand écart alors qu’elle est censée être enceinte.
Finalement les histoires de teenagers ne m’intéressent plus _ et n’intéressaient sans doute pas tant que ça les scénaristes, car les amours de James et Donna sont bien ternes par rapport aux autres intrigues.
J’ai eu envie de revoir Twin Peaks après avoir lu les excellentes raisons de redécouvrir la série données par Thomas sur le Golb.
Et j’ai adoré l’analyse d’Art-rock qui à partir d’un thème musical (pas n’importe lequel, Audrey’s dance) déroule tous les fils de la série.
25 août 2009
Woody et les robots (Eté et science-fiction - 5)
Et si les engrais devenaient tellement puissants qu’ils permettaient de ne cultiver qu’un seul gros légume (ou fruit) au lieu de toute une récolte ? Et si on pouvait être assommé par une fraise ?
Et si les savants manquaient à ce point de sens de l’humour qu’ils se cassent les dents sur l’utilité d’un dentier sauteur de jadis ?
Et si l’humanité n’arrivait plus à faire l’amour qu’en s’enfermant dans une sorte de cabine de douche orgasmatique ?
Et si elle avait besoin d’un leader charismatique au point de se soumettre à la dictature d’un nez (seul reliquat de l’ancien leader désintégré dans un attentat) ?
Et si le fin du fin de la gastronomie était un bon hamburger consommé dans un fast-food ad hoc ?

C’est dans ce monde aseptisé où l’on prend un bain au moins toutes les sept heures et où l’on laisse tous les soucis d’intendance à des robots que débarque Miles, un gérant de boutique végétarienne cryogénisé en 1973 à son insu.
Miles, c’est Woody, tout jeune encore et chevelu, dans un film 70’s qui puise son inspiration aussi bien dans la SF de 1984 ou Fahrenheit 451 que dans les courses-poursuites accélérées des films de Chaplin ou Keaton.
Notre anti-héros se retrouve bien malgré lui à la tête des rebelles, bien accompagné par Diane Keaton qui découvre la vie au grand air (elle qui, poétesse célèbre, croyait fermement qu’un papillon redevenait chenille et que c’était la vie).
Le film est une succession de scènes délirantes : Miles croque dans une rondelle de banane géante, Miles traverse un ruisseau dans une combinaison spatiale bien encombrante, Miles est suspendu dans le vide accroché à la bande magnétique d’un magnétophone géant (ce type de magnéto déjà démodé quand nos profs de langue les utilisaient au collège !), Miles prend en otage un nez dans une salle d’opération…
Même si c’est surtout un divertissement, la critique sociale garde tout de même son intérêt. Woody sauvera-t-il le monde ?
20 juin 2009
Microfiche – 4 humain si humain
Grand plaisir : regarder le film de Miranda July Me and you and everyone we know.
Dans ma scène préférée, un jeune père divorcé (qui est aussi un vendeur de chaussures philosophe et lunaire) range frénétiquement sa maison car la jeune femme qu’il s’est décidé à aimer va arriver, là, tout de suite. Il y a un tableau avec un oiseau, un tableau tout gribouillé (par son fils) qu’il n’arrive pas à planquer alors il se précipite dehors pour le cacher dans les buissons de la haie et la jeune femme le découvre comme ça, elle participe alors très sérieusement au rangement du tableau et à la fin on voit l’oiseau faux dans les vrais buissons, ce n’était donc pas une si mauvaise idée de le cacher à l’extérieur, c’est drôle et joli, et tout le film raconte diverses histoires d’amour en restant sur cette note un peu absurde et délicate.

15 juin 2009
Microfiche - 2 coup de feu
Il paraît que l’expression « to have a history of violence » veut dire que l’on a un passé violent, mais j’aime bien l’ambiguïté du titre du film de Cronenberg, qui suggère que l’on va voir comment naît la violence. Et c’est bien cela : l’irruption de deux bandits dans le restaurant de Tom Stall (Viggo Mortensen, méconnaissable) le pousse à commettre un double meurtre, pour protéger sa serveuse. Voilà cet homme sans histoire hissé au rang de héros local, interviewé par toutes les télés. Autre violence que cette intrusion. Puis sa famille est menacée par des malfrats qui croient reconnaître en lui un assassin, et c’est l’engrenage de la violence, qui vient contaminer le noyau familial lui-même, transformant les rapports au sein du couple, entre le père et ses enfants, transformant même les enfants du tueur.
Ce qui est fascinant dans le film, c’est qu’il pourrait rester assez théorique : le héros au passé ambigu est justement marié à une avocate (le droit contre la force, donc) ; et Cronenberg campe d’abord la famille idéale (couple aimant, fils en proie aux provocations d’autres adolescents et s’en tenant sagement à la négociation…) avant de la plonger dans l’horreur. Et pourtant ça marche, parce que le début du film parvient à installer une atmosphère paranoïaque : se pourrait-il que l’homme au regard clair ne soit pas aussi limpide qu’il en a l’air ? Et cette tension tient jusqu’à l’ultime image du film, apaisante et terrifiante à la fois.
Le film a donné lieu à d’innombrables interprétations, qu’on le voit comme une relecture de l’histoire américaine, une dénonciation de la monstruosité de la famille, un nouveau western, un film d’horreur, une tragédie… et c’est tout à fait légitime, tant il est riche dans sa sobriété même.
18 avril 2009
Locataire fantôme
Tous deux se taisent. Lui, parce qu’il a choisi de vivre en marge de la société. Il colle des prospectus sur les portes et s’introduit dans les demeures dont les propriétaires semblent absents ; puis se love dans l’existence que lui suggèrent les lieux, prend un bain, se fait à manger… et rend de menus services aux propriétaires, lessive, bricolage.
Elle, parce que son mari l’a frappée, oppose un mur de silence aux excuses, aux promesses faciles, aux reproches de celui qu’elle n’aime plus.
Parfois donc, la maison n’est pas vide : il y a une femme, la lèvre en sang, tapie dans un coin. Il s’en va. Finalement il revient, et silencieusement s’affaire à réparer, là encore, ce qui ne va pas dans la maison. Elle part avec lui.
La première partie du film Locataires de Kim Ki-Duk est le récit de l’errance du couple : le garçon reste enfermé dans son rituel, les prospectus, les photos dans les appartements occupés, le soin maniaque avec lequel il lave, répare, l’entraînement de golf avec une balle attachée à un arbre… mais la fille peu à peu s’impose sur les photos, dans son jeu, dans sa vie de fantôme.
A leur suite, on visite de somptueuses propriétés et des appartements délabrés, abandonnés par des couples en voyage de noces ou des photographes en déplacement. Lorsqu’on les voit en vrai, ces occupants sont agacés, violents, pas toujours recommandables, mais quand on se contente de les avoir pour hôte invisible, ils sont très fréquentables.
(NB : est-ce que les jeux d’entraînement au golf sont si fréquents en Corée ? est-ce que les planches à laver le linge sont si courantes dans les salles de bain ? telles étaient les questions que je me posais –entre autres – durant cette première partie).
La suite est plus violente : elle sépare les amants, les rend à ce qu’ils ont fui : la société, le mari. (Dans les films de Kim Ki-Duk, il y a toujours un moment où les personnages sont poussés à bout, au crime, ou se croient obligés de se sacrifier). Mais en prison, le garçon se lance dans un étrange entraînement, indifférent aux coups que cela lui vaut, et le film se termine par un surprenant happy-end : le garçon est devenu une sorte de locataire permanent de la maison de sa bien-aimée. A vous de voir de quelle façon…
Une histoire d’amour presque muette et un apaisement surprenant dans la filmographie tourmentée du réalisateur…
04 avril 2009
Welcome...
Harvey Milk, années 70, San Francisco : il faut que tout le monde sache qu’il a un gay dans son entourage, et ainsi on cessera d’en avoir peur, de les considérer comme anormaux et dangereux.
2008, Calais : il suffit que Simon, maître nageur fatigué en instance de divorce, fasse la connaissance d’un jeune clandestin pour qu’il cesse de regarder les réfugiés qui errent en ville avec indifférence. Le jeune Bilal, qui s’entraîne à la piscine dans l’espoir de franchir la Manche à la nage, prend soudainement les traits du fils qu’il n’a pas eu. Comme lui, il aime, il souffre. Comme lui, il est avide de performance, même si ses espoirs ont la naïveté des rêves formés à 17 ans.
Toutes les scènes consacrées au désamour du couple de Simon m’ont semblé assez fades. Sa femme paraît trop jeune pour Vincent Lindon, ne téléphone à son ancien compagnon qu’en s’apprêtant à faire entrer ses collégiens en cours (peu crédible…) et son inquiétude pour lui à grand renfort de sourcils froncés et de pli au front m’a un peu exaspérée.
Par contre, la relation entre Simon et Bilal est très touchante. On sait bien qu’elle ne sera qu’éphémère, parce que Bilal n’est pas là pour s’attacher. C’est un courant d’air, un garçon plein de ressources et de courage, un vrai chevalier servant, en un sens. Simon est pour lui une sorte de mentor, mais on sait qu’il ne pourra que le décevoir : il ne peut que réfréner l’ambition folle du jeune homme, il se doit de l’inciter à la prudence.
Comment garder espoir ? Le film a le mérite de peindre l’absurdité et le scandale de la situation faite à ces immigrés qui espèrent gagner l’Angleterre.
Etranges étrangers, ils font peur et honte, et la population préfère ne pas les voir, ne pas s’interroger sur leurs conditions de vie, s’en tenir à une hospitalité de façade (à l’image de ce paillasson annonçant un bien ironique Welcome). Indésirables partout, ils subissent des vexations (comme ces opérations policières qui perturbent les distributions de nourriture et affament les demandeurs d’asile), vivent dans la saleté, passent leurs journées à attendre, prisonniers d’un problème insoluble : comment passer ? comment retourner au pays alors qu’on a déjà franchi tant d’obstacles et qu’on représente l’espoir d’une vie meilleure pour la famille restée au pays ? Et les scènes montrant des clandestins tentant de franchir la frontière sont glaçantes : ce n’est pas seulement l’arrestation mais la mort que risquent ces hommes qui tentent le tout pour le tout.
Découvrez Clarika!
Quant aux Calaisiens, on tente de leur faire oublier le plus possible la proximité des clandestins, les supermarchés allant même jusqu’à leur interdire l’accès aux rayons histoire de ne pas gêner la « véritable » clientèle. Pire, s’intéresser à leur sort devient un délit et on pourrait même chercher à décourager les bénévoles… Bref le film exhibe ce que l’on cache (les vies brisées) et les efforts faits par l’administration pour continuer à masquer cette réalité et décourager les clandestins de rester à Calais…
Si l’on peut reprocher au film un couple central pas très crédible et des effets appuyés (en particulier la dernière scène, le match Manchester United-Lyon un peu superflu), on doit lui reconnaître la vertu de mettre en lumière un système désespérant (et on n’échappe pas à une fin tragique).
| Firat Ayverdi | |
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02 avril 2009
Règlement de comptes à San Francisco
J’aime Gus Van Sant. Il m’a d’abord agacée (sa façon de jouer avec les stéréotypes adolescents dans Elephant) ; mais Paranoïd Park et Last Days m’ont complètement subjuguée.
Harvey Milk étant le récit des huit dernières années de vie, d’amour et de lutte d’un activiste de la cause gay dans l’Amérique puritaine des années 70, le cinéaste y est plus bavard et joue cette fois avec les scènes obligées de ce genre cinématographique : naissance de la vocation, popularité croissante, malheurs domestiques contre succès politique, meetings, récit rétrospectif et testamentaire d’un héros qui se devine condamné…
Le récit prend de l’ampleur à mesure qu’Harvey Milk, qui lutte d’abord pour la visibilité des gays, s’impose sur la scène politique de San Francisco ; il est élu alors que le sinistre Briggs entend faire voter la proposition 6 : il s’agit d’obtenir le renvoi des enseignants gays et de tous ceux qui les soutiendraient. C’est l’occasion de reconstituer un hallucinant débat où ledit Briggs confond allègrement homosexualité et pédophilie, et, s’avouant impuissant à lutter contre la pédophilie hétérosexuelle, affirme satisfaisant d’exclure le « danger » homosexuel (ce sera toujours ça de fait…).
Mais cela n’empêche pas le cinéaste d’imposer l’atmosphère douce et cotonneuse de ses autres films, créée par la séduction du personnage principal (Sean Penn est parfait, on comprend que le jeune Scott abordé dans le métro le suive jusqu’à San Francisco), l’inaltérable douceur de la relation qu’ils entretiennent, la tendresse aussi qu’il manifeste à son dernier compagnon, un jeune homme fragile et jaloux.
A cette douceur s’allie la grande énergie de l’équipe de Milk, souvent délicieusement drôle. Sur le plan formel, le montage très rythmé participe à cet élan des personnages vers plus de liberté. D’ailleurs, Harvey Milk m’a replongée dans la passion contestataire qui animait le New York de Maya Angelou (Tant que je serai noire).
Et puis il y a l’assassinat de l’icône… Je dois reconnaître (mais je suis bonne spectatrice) que je n’avais pas vu venir l’assassin, et j’ai frémi à la lettre de menaces, persuadée que le moment était venu. Mais non. J’ai même suspecté des innocents. Et puis j’ai vu l’homme rêveur en slip devant sa fenêtre. Je l’ai vu déambuler, désormais incongru et déplacé, dans les escaliers de la mairie de San Francisco, dans laquelle arrivait Milk. C’était lui, le tueur d’Elephant, le skater de Paranoid Park, le suicidé de Last Days : le tueur des films de Gus Van Sant, cet homme des couloirs vides, mutique, impassible. Un enfant trahi.

06 décembre 2008
L’homme rendu au singe
A la suite d’Erzébeth (qui conseillait de ne pas attendre d’être vieux pour voir ce film), je me suis régalée de ce « Monkey business », une potion de jouvence bidouillée par un chimpanzé farceur (et femelle), administrée d’abord à Cary Grant, puis à une foule d’autres cobayes, sous la direction du maître Howard Hawks.
Cary y est un savant foufou au regard vitreux, à la recherche de la formule d’un élixir de jeunesse, heureux en ménage (mais sait-on jamais quel démon de midi sommeille en chacun ?) et encouragé par un patron intéressé à la fois par les formidables profits qu’il pourrait tirer de la découverte et par les avantages qu’elle pourrait lui apporter personnellement – il faut dire que sa secrétaire a les traits et les formes de Marilyn Monroe, et ce n’est ni pour ses qualités de dactylo ni pour sa « ponctuation » qu’il l’a installée à ce poste…
Le film enchaîne à un rythme de plus en plus endiablé les gags qui accompagnent la régression des héros, le savant Barnabé et son épouse Edwina, rendus d’abord à leurs 20 ans, puis à leur enfance. Nuits de danse, défis idiots, courses folles, le rajeunissement leur restitue d’abord leur vitalité et leur malice.
Mais on ne remonte pas impunément le temps – seul qui plus est ; c’est le couple qu’ils forment, complice mais un peu routinier, qui se trouve mis en question. Barnabé ne délaisse-t-il pas sa femme pour la science ou pour les attraits évidents de la jolie secrétaire ? Edwina ne se sent-elle pas frustrée par cette existence toute entière dévouée au « génie » de son mari, cet homme qu’elle a choisi contre l’avis de sa mère ? Et ce n’est pas l’enfance qui les réunira, la pimbêche collante et le crâneur finissant par s’asperger à grands coups de peinture.
C’est aussi la vanité des aspirations humaines qui est joyeusement moquée par le film : le Grand Secret ? ce sont les singes qui le détiennent, ces grands maîtres du jeu et de l’enfance. Redevenir jeunes, c’est d’ailleurs, pour les savants qui finissent par absorber la potion, se suspendre aux lustres et s’asperger, exactement comme le faisait Esther, le chimpanzé facétieux. Par ailleurs, comme le naturel des enfants détonne au milieu d’un conseil d’administration extraordinaire destiné à acheter à prix d’or la précieuse formule… comme l’enfance échappe aux petits calculs et aux hypocrisies… l’apothéose étant cet immense chahut dans le laboratoire, grand désordre et grands cris.
La leçon du film me convient parfaitement : la formule de la jeunesse consiste moins en une composition chimique qu’en un certain regard posé sur la vie et ses petits bonheurs…


