04 août 2009
Au pays de la reine aux cheveux d’ambre et du roi-éléphant (Eté en science-fiction - 3)
Donné pour le tome II du « Cycle du Latium » après le si poétique Phénix Vert, Le peuple de la mer est en fait une publication posthume de Thomas Burnett Swann, rattaché tardivement aux autres romans de l’auteur inspirés de L’Enéide de Virgile et des mythes de fondation de Rome.
Ceci explique sans doute qu’après l’installation d’Enée et d’Ascagne dans le Latium (tome précédent), le récit revienne en arrière pour conter la rencontre tragique de la reine de Carthage, Didon, et du héros troyen. Et aussi qu’on puisse noter quelques incohérences entre les deux volumes (dans mes souvenirs Ascagne jalouse Didon et en brosse un portrait peu flatteur dans le roman précédent, tandis qu’ici il fait tout pour favoriser le remariage de son père).
Didon a donc fui les rivages de Tyr où son frère voulait la marier à un oncle gras d’âge mûr (il a fait tuer Glaucus, le jeune marin aux cheveux verts qu’elle avait épousé en secret). Conseillée par sa mère néréide, elle a fondé une nouvelle ville dont les remparts sont édifiés par le peuple de Iarbas, le roi-éléphant, orgueilleux et douloureusement amoureux de Didon. Si l’animal se prend d’affection pour l’enfant Ascagne, il observe avec colère le débarquement d’Enée et de ses marins, potentiels chasseurs d’ivoire qui, en plus, sont trop fastueusement accueillis par la reine…
Précisons d’abord que l’édition que j’ai lue (Points fantasy) souffre de la présence de nombreuses coquilles qui rendent parfois la lecture franchement gênante. Conjonctions de subordination ou prépositions oubliées, accords verbaux approximatifs… J’ai du mal à croire que les éditions qui ont tiré Burnett Swann de l’oubli ne se soient pas imposé une relecture plus rigoureuse. Le traducteur précise en fin d’ouvrage que certains passages étaient en style télégraphique. Mais cela peut-il expliquer des erreurs d’accords bien français ? Alors, un typographe tête-en-l’air ? Toujours est-il que cela gâche un peu le plaisir de cette fantasy tendre et sensuelle, d’autant que le texte, non retravaillé par l’auteur, donc, comporte pas mal de redites et que l’intrigue est moins exaltante que celle du Phénix Vert.
Néanmoins, j’ai retrouvé avec plaisir l’univers de l’auteur, peuplé de créatures merveilleuses, cette fois le peuple éléphant, qui protège sa cité grâce aux difformes petits Bès (qui écartent les visiteurs curieux) et aux népenthès (des plantes carnivores empruntant quelques traits aux Sirènes). Le véritable héros du roman est Ascagne, le fils d’Enée et de Créuse (morte lors de la chute de Troie), un enfant qui aborde aux rives de l’adolescence et découvre grâce à cette escale le sens de certaines expressions qu’il emploie encore innocemment (ainsi utilise-t-il à foison les termes « idylle » et « faire subir les derniers outrages », ce qui signifie pour lui un échange de baisers plus ou moins passionnés). Le gamin malicieux cherche à tout prix à jeter son père dans les bras de la reine, et il n’hésite pas à imaginer différents stratagèmes pour faire coïncider les oracles avec ses projets. Quant à Enée et Didon, ils redécouvrent ensemble les douceurs de l’amour ; voilà pour l’ambiance suavement 70’s du roman, la sensualité étant le facteur de l’harmonie comme dans le premier roman.
De même, le romancier réinvente avec humour certains personnages appartenant à la légende, comme le fidèle Achate (ici amoureux d’Enée) et surtout Anna, la sœur-confidente qui joue ici les entremetteuses et s’incarne dans un physique de girafe sans beauté.
Et il est encore question ici, discrètement, de politique puisque ce sont aussi deux fondateurs de cité qui espèrent s’unir, conscients de leurs responsabilités vis-à-vis de leur peuple.
Mais évidemment, Carthage n’est pas la ville destinée à Enée et le destin prendra cette fois le visage du roi-éléphant, exclu du bonheur par son amour impossible… et Didon n’échappera pas au bûcher.
08 juillet 2009
Un été en Science-fiction – 1 Ce que rêvent les pierres
Cet été, j’ai décidé de faire des voyages imaginaires et d’explorer une littérature que je connais mal : la science-fiction, la fantasy, le fantastique. J’y ai déjà fait une petite excursion très agréable via le Latium antique des dryades de Thomas Burnett Swann, et j’espérais poursuivre grâce aux Falsificateurs d’Antoine Bello (mais là je me suis arrêtée net). J’aimerais bien retrouver le choc de la première lecture d’Auprès de moi toujours (pas à proprement parler un roman de SF, mais Ishiguro en exploite les thèmes, même si son récit est épuré de tout « folklore » futuriste).
J’ai commencé par un classique chaudement recommandé par Ekwerkwe et Stella, au beau titre poétique : Cristal qui songe de Theodore Sturgeon.

Le récit commence dans la violence : le jeune Horty, un petit garçon de huit ans, est renvoyé de l’école parce qu’il a mangé des fourmis, comportement qui met tout le monde mal à l’aise. Son « père » adoptif, Armand Bluett, qui ne l’a adopté que pour assurer de la publicité à sa campagne électorale, le bat et le blesse à la main en l’enfermant dans un placard. Il s’enfuit de chez lui, n’emportant qu’un jouet qu’il possédait déjà à l’orphelinat, un diable dans une boîte qu’il appelle Junky… Ce début nous plonge déjà presque dans un univers de conte, peuplé de parents défaillants et cruels. Le caractère étrange du récit s’accentue lorsque Horty monte la nuit de sa fuite dans un camion qui se révèle être celui de forains qu’il prend d’abord pour des enfants, jusqu’à ce que l’un d’entre eux, La Havane, allume un cigare dans l’obscurité, tandis que Zena se révèle être une très femme très séduisante, malgré sa taille d’enfant. Horty partagera donc la roulotte des nains La Havane, Bunny et Zena, et sa main sera soignée par le directeur du cirque, un ancien médecin surnommé le Cannibale, collectionneur de mystérieux cristaux…
Le roman repose sur l’énigme de ces cristaux qui, imagine Sturgeon, produisent des œuvres étranges, résultats des rêves de ces cristaux, une copie libre, souvent imparfaite et alambiquée de la réalité, comme peut l’être un rêve. Ces créations fantasques sont dans le roman le reflet imaginaire des « freaks » qui font partie du cirque, corps étrangement gracieux ou répugnants, comme celui de Solum, l’homme poisson. Dans ce monde décalé, le jeune Horty trouve sa place, mais Zena semble le protéger du Cannibale, sans que l’on sache exactement quelle menace pèse sur l’enfant…
Voilà une façon très poétique d’envisager la différence, de représenter l’Autre (l’alien des littératures de l’étrange) comme la matérialisation d’un rêve fou. Il n’est pas difficile de deviner dans ce processus une image de la création artistique, et d’ailleurs d’art, il est beaucoup question dans le roman : Zena nourrit son protégé de traités scientifiques et d’œuvres littéraires qu’il mémorise sans peine, elle l’initie à la musique, forme son sens esthétique. C’est cette culture qui rend vraiment humain, nous dit le livre. Face aux amis d’Horty, le Cannibale est un être au cœur sec, dégoûté des compromissions de l’humanité et même avide de vengeance. Figure du savant fou, il utilise ses connaissances scientifiques pour faire le mal.
C’est donc à une lutte entre Bien et Mal, à un affrontement entre humanité et cruauté que l’on assiste, mais les champions des deux camps ont quelque chose d’inattendu… Le roman livre d’ailleurs son lot de rebondissements, révèle que les « aliens » sont plus nombreux que l’on croit…
Au final, c’est un beau roman, touchant et profondément humain, riche de plusieurs niveaux de lecture. Une très jolie découverte, présentée aussi par Sandrine.

31 mai 2009
« Enée doit mourir ! »
Dans le Latium primitif, ce n’est plus tout à fait l’âge d’or, mais les créatures merveilleuses qui peuplent le Bois d’errance (dryades tissant dans les arbres qui leur donnent leur force, centaures jardiniers et coquets, faunes lubriques méprisés par les dryades) vivent encore un temps d’innocence et s’inquiètent de l’arrivée du héros troyen et de ses pirates : Enée le boucher, l’abuseur de femmes, doit mourir, c’est la mission que la reine des dryades, Volumna, a confiée à ses sujettes (car les dryades n’élèvent que les filles que le Dieu leur donne quand elles s’assoupissent dans l’Arbre sacré…). Mellone, la jeune dryade appelée la Dame des Abeilles par les faunes, est la première à croiser Enée, tandis qu’il se baigne dans le fleuve avec le dauphin Delphus, et son fils Ascagne. « Enée doit mourir ! »… Mais est-il vraiment le pirate et le violeur que Volumna décrit ?
Les Moutons électriques ont eu il y a quelques années l’excellente idée de traduire et de publier les ouvrages de Thomas Burnett Swann (disparu en 1976), dont les romans de fantasy s’inspirent de la mythologie méditerranéenne. « Le cycle du Latium » est ainsi une réécriture des mythes de fondation de Rome. Le phénix vert qui évoque l’arrivée d’Enée dans le Latium en est le premier volet.
Inspiré par Virgile, Swann joue malicieusement avec les figures légendaires. Imaginer le « pieux Enée » de Virgile en soudard dangereux m’a tout de suite intriguée. En fait, le fils de Vénus se révèlera être un bel homme au visage sans âge et à la chevelure grise, comme il sied à un demi-dieu. De même, les centaures ne sont plus ces brutes avinées et lubriques mais de jolis hommes-chevaux sages et soignés, toujours le peigne à portée de main pour dompter leur crinière. La peinture de l’âge d’or déclinant est bien là (en particulier dans l’opposition entre le bois vivant des arbres des dryades et celui, abattu, qui forme les navires des pirates ; ce qui signe la fin de l’âge d’or, c’est souvent cette invention de la navigation, des échanges, la fin d’un monde clos sur lui-même dans la mythologie), les personnages « historiques » aussi, Enée, Ascagne, Latinus leur allié, Camille et ses amazones Volsques, Nisus et Euryale, Lavinie qu’épousera Enée ; mais finalement, ce sont surtout les êtres merveilleux qui fascinent Swann, et particulièrement les dryades.
Car, contrairement à ce que l’on pourrait attendre d’un texte épique, il s’agit d’un récit infiniment doux et enchanteur, d’une rêverie de poète, et finalement cela me paraît assez fidèle à Virgile, qui était loin d’être un homme d’action. D’ailleurs, ce n’est pas vraiment la guerre le sujet de l’œuvre, mais le conte se double d’une réflexion sur l’ouverture à autrui, sur la décadence et la marche de l’histoire ; la reine des dryades refuse catégoriquement l’installation d’un nouveau peuple qu’elle peint des plus noires couleurs aux autres femmes. Mais qu’est-ce qui motive ce comportement ? Ce repli sur les coutumes est-il légitime, n’est-il pas fondé sur un mensonge ? Une interrogation particulièrement intéressante, parce que ce thème de la décadence parcourt en filigrane toute la littérature latine, nourrie souvent d’un regret de l’âge d’or qui se révèle ici pas si idyllique.
Il s’agit donc aussi d’un récit initiatique (car les envahisseurs vont amener avec eux une forme de connaissance, en particulier sur la façon dont les dryades sont fécondées lorsqu’elles s’assoupissent dans l’arbre sacré). C’est la fin de l’innocence, mais aussi celle d’un certain obscurantisme. Ne vaut-il pas mieux savoir et choisir, plutôt que de se soumettre aveuglément à une coutume sexuelle étrange ? Tout le récit est imprégné d’un certain féminisme, qui accompagne l’éveil de la sensualité des héroïnes, Mellone mais aussi la piquante Pomone, fille de Volumna. La figure que j’ai trouvée la plus émouvante cependant est celle de Lavinie, l’épouse latine d’Enée, peu gracieuse par rapport aux dryades, mais dont le dévouement lui confère une étrange beauté.
Pour terminer cet éloge délirant du Phénix vert (le titre renvoie au surnom donné par Enée à son fils Ascagne, et aussi au fils de Mellone, le charmant Coucou, mis au ban des dryades : c’est un garçon et né d’un père… je ne vous en dis pas plus), j’ajouterai que le récit est servi par un style plein d’humour, que des esprits chagrins pourraient qualifier de mièvre (mais je vous assure que je suis impitoyable avec les récits mièvres, et là c’est juste délicieux).
« Elle ne te fera aucun mal », dit en riant sa mère. Elle ne riait pas souvent, et le son était aussi agréable aux oreilles de Coucou que les tintements des carillons éoliens. Mais même ce rire ne le rassura pas. Assise sur son tabouret à trois pieds dans sa pièce aux multiples fenêtres, elle trayait les chélicères d’une Sauteuse, une de ces énormes araignées velues qui fournissaient le poison pour les armes des dryades _ les épingles qu’elles portaient dans les cheveux, les fléchettes qu’elles gardaient dans des sacoches sous leurs écharpes.
C’est chez Ekwerkwe que j’ai feuilleté avec curiosité le tome II (mais j’ai finalement commencé par le début…).
11 mai 2009
Madame Bovary et moi
La première fois que j’ai lu Madame Bovary, je
travaillais dans une colonie de vacances. Mon livre et moi formions un couple
tellement attendrissant que, lors d’un jeu de pistes, l’un des défis pour les
enfants était de me retrouver et de me demander : « Que lis-tu, Rose ? » « Je
lis Madame Bovary ».
J’avais tardé à me pencher sur cette histoire, car, victime innocente de la
redécouverte (?) des Trois Contes de Flaubert, j’avais étudié deux fois
déjà à l’école Un cœur simple, et je n’en pouvais plus des affres de la
malheureuse servante Félicité.
A la relecture, j’ai retrouvé le plaisir de ces phrases parfaitement calibrées
pour crucifier les aspirations des personnages et épingler leur bêtise ou
leur conformisme. Flaubert a vraiment la dent dure, et c’est délicieux.
On connaît l’histoire : Emma est une petite sotte romantique et exaltée, aux
rêves trop grands, qui meurt de frustration dans une petite ville de la
campagne normande. Elle a épousé un médecin, Charles Bovary, une bonne pâte
d’homme qui lui passe ses caprices et ne la comprend pas. De crises de nerfs en
rêveries platoniques, d’adultères décevants en crise mystique ou en frénésie de
dépenses, elle finit par s’empoisonner à l’arsenic.
Grande sœur de toutes les lectrices, elle est une figure de
l’aveuglement : elle n’apprend pas la vie dans les livres, n’y recherche pas
une représentation de la réalité mais s’égare dans des rêveries chevaleresques
et illusoires. La vie selon elle ne devrait être faite que de sentiments purs, d’élévation,
les jours devraient couler étales et palpitants à la fois, dans un
bonheur parfait.
Et Flaubert de fustiger la mièvrerie des romans que les jeunes filles lisent en
secret au couvent et des rêveries romantiques de héros forts comme des lions
mais doux comme des agneaux. Il jubile de saboter la promenade d’Emma chez
la nourrice, en la galante compagnie de Léon, en une expédition entrecoupée du
spectacle d’un pourceau sur son fumier, de vaches entourées d’essaims de
mouches ou de guenilles mises à sécher au soleil. Tout cela est laid, mais
infiniment drôle. Par un procédé symétrique, lors de leur premier rendez-vous à
Rouen (celui où, ils le savent, la love affair doit, va se conclure), la
rencontre à la cathédrale est parasitée par un guide qui tient absolument à
faire voir aux jeunes gens les beautés notables du lieu, pour la plus grande
exaspération de Léon qui, fort comme un lion mais peu gentleman, lui arrache
littéralement Emma pour la jeter dans un fiacre (là intervient la
célèbre scène du fiacre, celle où l'on ne nous dit rien pour mieux nous laisser
tout imaginer).
Bref, Flaubert est un grand auteur comique. Difficile alors de se laisser
émouvoir par les personnages, de s’identifier. Mais pas impossible : si
agaçante qu’elle soit, Emma est cette rêveuse touchante qui voudrait toujours reprendre
sa vie à zéro, avoir mieux, plus grand, plus beau ; elle pousse toujours le
jeu beaucoup plus loin que ses amants pusillanimes qui finissent par
l’abandonner parce qu’elle voit trop grand. Je n’aime cependant pas trop son
côté midinette : ses rêveries ne lui offrent l’image d’une vie accomplie que
dans l’épanouissement d’un grand amour. Jouer du piano ? à quoi bon puisqu’il
n’y a aucun cœur à voler par la qualité de son jeu.
Emma a son double dans le domaine de la science, de la connaissance et non plus
du cœur : c’est le pharmacien Homais. Lui a échangé les images
romantiques contre les convictions progressistes et déistes héritées du siècle
de Lumières et, de même qu’Emma laisse les liaisons clandestines et les baisers
enflammés affadir sa perception de la vie quotidienne, Homais se montre parfois
aveugle et insensible, tout occupé qu’il est à lutter pied à pied contre une
idée qu’il juge obsolète. C’est ainsi qu’il veille Emma morte sans vraiment
penser à elle, il semble rester à son chevet pour ne pas laisser la place au
curé qu’il affronte entre deux assoupissements. J’avoue un faible pour le
ridicule Homais, c’est peut-être sa nombreuse famille aux prénoms emphatiques (Napoléon,
Franklin, Irma et Athalie), ou sa façon de pérorer impitoyablement. Et
pourtant Homais est vraiment le mauvais génie du couple Bovary : il entraîne
Charles dans une opération hasardeuse qui le couvrira de honte et lors du
suicide d’Emma il se révèle incapable de prendre les bonnes décisions.
Et comme décidément je suis un cœur sensible, même Charles, oui Charles
surtout, n’échappe pas à mon affection : il manque de flamme pendant tout le
livre, mais lui, il meurt (peut-être) d’amour.
Enfin une dernière raison à ce grand plaisir de lecture que m’a donné ce roman
tient à ce que Flaubert est un écrivain Normand. Maintenant que je
maîtrise mieux la géographie locale, je trouve délicieux de voir le ménage
émigrer du pays de Caux vers le pays de Bray pour s’installer dans le petit village
qui fabrique le pire fromage de Neufchâtel, nous dit-on (un fromage en forme
de cœur qui semble destiné à l’Emma qui sommeille en nous), et de suivre la
trajectoire folle du fiacre aux rideaux baissés. Je m’étais baladée cet hiver
dans le petit village qui inspira Flaubert pour la création d’Yonville. On y
trouve un phalanstère pour enfants pauvres (transformé plus tard… en
gendarmerie) édifié sur les plans du pharmacien qui fut le modèle d'Homais. Il
y a une grande rue avec des halles et quelques auberges à pans de bois. Ce
jour-là, il faisait très froid et la grand rue était déserte, ennuyeuse,
exactement comme elle avait dû apparaître à Emma.

20 avril 2009
Les papyrus et les pastilles à la menthe (sous la cendre de Pompéi– 5)
C’est plus précisément sous la boue d’Herculanum qu’a été enfouie la villa dite «des papyrus », dans laquelle on a retrouvé toute une bibliothèque pétrifiée. Les volumina ou rouleaux de papyrus ont été (si j’ai bien compris) saisis dans cette boue volcanique et légèrement écrasés par la couche de résidus ; ils ressemblent à de gros cailloux noirs et certains ont même servi de combustibles aux premiers explorateurs. Sauf qu’il y a dessus, à l’état de messages secrets, des textes philosophiques qui nous permettent de connaître les œuvres prisées par les érudits au moment de l’éruption (en fait il s’agit plus exactement d’une bibliothèque ancienne, les volumes avaient à peu près un siècle lorsque le Vésuve s’est manifesté). Gros travail des archéologues qui doivent extraire de ce « charbon » les textes, déplier minutieusement ces trésors. Manœuvre délicate qui mène parfois à des « pertes inestimables », comme disent les chercheurs qui confient leur crainte de détruire ces joyaux par un éternuement intempestif.
Intempestivement j’avais laissé un sachet de bonbons à la menthe forte (de ceux qui ont une efficacité radicale contre la moindre nausée) à proximité d’un empilement de romans de Victor Hugo, et ce dans une pièce humide. Voilà comment je finis par observer la formation d’une croûte mentholée et protectrice sur les pages du tome II des Misérables, croûte qui assure une adhérence remarquable de la partie inférieure des pages entre elles et de laquelle mes travaux de restauration ne sont pas venus à bout…

13 avril 2009
Vestiges, fragments (sous la cendre de Pompéi - 4)
Un commentaire de Sébastien sur les villes fantômes que Pompéi lui évoquait et ma mémoire s’est réveillée, mon imagination mise en route…
Ont ressurgi d’abord, puisqu’il était question de ville irradiée, les vêtements d’Hiroshima, photographiés par Michel Aguilera, enveloppe dérisoire d’un corps fantôme. Rappelons qu’à Pompéi, les corps tombés en poussière ont laissé des espaces vides dans la couche de cendre et de pierre, vide comblé à la chaux par les archéologues qui ont ainsi rendu un corps minéral aux disparus… à la cendre adhérait parfois un tissu fragile.
robe de Setsuko Fujisawa, photo empruntée au site
Evidemment, la visite d’une cité écroulée éveille de sinistres échos : souvent les villes abandonnées, celles qu’on ne tenta même pas de reconstruire, qui semblent prises dans un enchantement maléfique, sont des villes martyres, comme Oradour.
Le souvenir de Pompéi avait aussi surgi, incongru, au cinéma en pleine projection de Valse avec Bachir. Dans ce film d’animation psychanalytique, le réalisateur Ari Folman part en quête d’un passé oublié : quelques jours à Beyrouth pendant la guerre du Liban dans laquelle la jeunesse israélienne était enrôlée. Que s’est-il passé de si terrible pour que ses anciens camarades rêvent encore de meutes de chiens hurlant tandis que d’autres (lui) ont fait le vide dans leur mémoire, remis à zéro les compteurs, refermé toutes les brèches ? … Ce n’est pas une catastrophe naturelle qui s’est abattue sur Sabra et Chatila, c’est un massacre qu’on y a commis ; et les ruelles, les toits effondrés, les cadavres ensevelis sous les décombres, la mort à l’œuvre dans un environnement quotidien, les cours intérieures où sont retrouvés les cadavres (les maisons pompéiennes s’organisaient autour d’un péristyle), lorsque la caméra les révèle dans la bouleversante séquence finale (arpentant une rue aux rideaux baissés jusqu’au narrateur, jusqu’à celui qui enfin se souvient), tout évoque les images de la ville ensevelie et la catastrophe reconstituée peu à peu par le labeur des archéologues (un peu le même travail patient, le même puzzle que dans le film, finalement) : les habitants saisis par la mort tandis qu’ils sortaient de leur maison, le temps de rassembler leurs richesses avant de fuir… et c’était trop tard.
(J'aurais aimé montrer plutôt le cortège de femmes noires remontant la rue aux rideaux baissés - elle m'évoquait clairement la rue de l'abondance pompéienne, les portes massives et noircies - mais je ne la trouve pas)

Dans La Curée aussi, un passage très curieux a attiré mon attention. Aristide Saccard, le personnage principal, achète à bas prix des immeubles parisiens placés sur le tracé des futurs grands boulevards haussmanniens, et à force de manigances les revend beaucoup plus cher à la ville. Il a des prête-noms et il s’est infiltré dans la commission qui examine les dossiers de rachat, si bien qu’il se retrouve à la fin du roman amené à évaluer la valeur de l’un de ses immeubles… pour le compte de la ville de Paris. L’excursion avec la commission est d’abord une distraction pour ces messieurs, l’occasion de pester contre les ouvriers, ces fainéants, ces mange-tout. Ils les voient s’affairer à faire tomber des murs, en un labeur surhumain ; un labeur qui leur convient, qui leur est naturel, pensent ces messieurs : « ce sont des brutes ».
Certains revoient avec nostalgie un coin du Paris de leur jeunesse, quand ils n’étaient encore personne.
Ce Paris d’avant est présent sous forme de vestige : on voit une chambre avec son papier à ramages jaunes déchiré, le creux d’une armoire, un tuyau de cheminée resté en l’air… ça leur fait tout drôle.
Puis ils s’enfoncent dans un Paris qui ressemble à la campagne, dans des jardins avec des petites maisonnettes discrètes. Ce sont les petites maisons où les aristocrates, sous Louis XV, cachaient leurs amours. Toute la commission est plongée dans une langoureuse rêverie et pénètre dans l’un de ces pavillons au plâtre jauni par l’âge, recherchant sur les rosaces des plafonds les secrets des lieux, imaginant dans les renfoncements des murs la place des divans.
Cette visite montre l’absence de probité de ces messieurs, indifférents par la suite à l’estimation qu’ils doivent faire, tout à leur fantasme d’orgie ; elle montre aussi la concupiscence de ces parvenus, avides d’argent et de chair. Aristide se détache du groupe par son énergie ; il place dans sa poche un petit amour en plâtre, mais se moque de la fascination de ses compères : « les dames n’y sont plus » leur dit-il, et on fera ici de fort beaux logements à la place de ces taudis. Homme moderne, homme urbain.
Mais l’épisode, si trivial soit-il, illustre bien la fascination pour les traces laissées par les hommes d’autrefois, ceux qui ont souffert, aimé, rêvé avant nous. Fascination d’autant plus vive que leurs mœurs sont piquantes (et Dieu sait que Pompéi et ses fresques érotiques aussi ont choqué les premières générations de chercheurs) : on aurait envie de voir revivre ces épicuriens disparus.

*Les vêtements d’Hiroshima sont exposés à Vitry-sur-Seine.
*Valse avec Bachir, l’un des plus beaux films de l’année dernière, est sorti en DVD. Mon billet là. Merci à Suzanne de chez-les-filles qui m’a permis de raviver mes souvenirs des séquences finales.
*La Curée d’Emile Zola : promenade cette fois et repas là.
21 mars 2009
L’infâme prêtre d’Isis et le volcan (sous la cendre de Pompéi – 3)
Il semble que le sanctuaire d’Isis retrouvé à Pompéi ait fasciné les visiteurs des XVIIIe et XIXe siècles : Mozart s’en inspire pour le décor de la flûte enchantée, Nerval lui consacre une nouvelle dans laquelle il rend compte du culte à la déesse et raconte sa visite à Pompéi, qu’il ne voulait pas voir gâchée, lui, par la compagnie pédante d’un « cicerone ».
Dans « Les derniers jours de Pompéi » d’Edward Bulwer-Lytton, la perspective est tout autre : le prêtre d’Isis, Arbacès, est le grand méchant, celui qui initie à d’inquiétantes orgies, qui officie entre la statue d’Isis à la « raideur hiératique » inquiétante, celle d’un « équivoque et énigmatique Bacchus », et d’autres représentations perverses, hérissées de griffes, de becs et de cornes. Il convoite la jolie jeune femme désirée par le héros et finit même par l’enlever.
C’est là qu’intervient le volcan : éminemment moral, le Vésuve empêche la souillure d’Ione et un bouleversement cosmique vient punir et arrêter l’infâme Arbacès. La terre tremble (c’est le tremblement de terre de 62, qui causa d’importants dégâts à Pompéi) et le Mal est terrassé.
Terrassé ? non, car l’infâme Arbacès n’a pas dit son dernier mot. Heureusement, le Vésuve veille…
Si je vous gratifie d’un résumé aussi naïf, c’est que mon édition l’est éminemment.
Dans mon édition, le héros est décrit ainsi : « Glaucus était riche ; il était beau, jeune et noble ; son esprit était vif, son cœur ardent, mais aucune ambition ne le dirigeait. » Le chapitre suivant s’ouvre ainsi : « Le lendemain de ce banquet, Glaucus constata qu’il n’était pas heureux. »
Le moins qu’on puisse dire, c’est que le raffinement stylistique, la finesse psychologique n’irradient pas ces passages de leur lumière aveuglante.
Il faut dire aussi que ce volume, trouvé chez un bouquiniste, arbore cette somptueuse couverture :

Les statues aux traits idéaux évoquent une Antiquité figée pour toujours ; quant au Vésuve denté vomissant des flots de sang, comment dire ? il est d’un goût terriblement douteux.
En faisant quelques recherches dernièrement, mes yeux se sont soudainement décillés : ce que j’ai lu (avec une certaine passion car l’histoire est tout de même palpitante) est une adaptation (pour jeunes lecteurs) d’un roman assez érudit ; Bulwer-Lytton cite à plusieurs reprises le travail de l’un de ses amis, William Gell, qui connaissait très bien le site, et il mêle à son intrigue des passages informatifs. Et il situe les péripéties de son roman dans des lieux réels : Glaucus le héros vit ainsi dans la petite mais confortable maison dite « du poète tragique ». Il faudrait donc que je me procure une édition plus complète de ce classique dont je garde quand même un excellent souvenir !

19 mars 2009
Les paroles fantômes (sous la cendre de Pompéi – 2)
Il y a ceux qui prennent des notes sur les murs (olives préparées le…),
ceux qui affichent en rouge sur fond blanc leurs choix politiques (votez pour lui, il fait du bon pain !),
ceux qui se vantent d’avoir une copine plus belle que la Joconde (ou assimilée !),
ceux qui philosophent au comptoir (tu es mort, tu es une bille),
ceux qui déplorent l’éphémérité des choses, la vie perpétuellement chamboulée comme la lune changeante,
ceux qui insultent (I. gros nul),
ceux qui chantent l’ivresse (nous sommes des outres),
ou la vie du corps (j’ai mes règles) ( nous avons pissé au lit parce qu’il n’y avait pas de pot de chambre),
ceux qui offrent leur corps,
ceux que l’on a éconduits (c’est un rival qui écrit : elle n’en a rien à faire de toi),
ceux que l’on n’a pas invités (ceux chez qui je ne mange pas, je pense qu‘ils sont des barbares),
ceux qui coulent une vie « douce comme le miel »,
ceux qui voudraient bien…

11 mars 2009
La morte amoureuse (sous la cendre de Pompéi - 1)
De nos jours, on ne se promène dans les rues de Pompéi que dans la journée. Et parfois, on a envie de commander quelques olives et un petit pain à l’huile au comptoir d’un thermopolium, ou de se reposer à l’abri du soleil dans un jardin somptueusement décoré… il semble que le cours du temps s’inverse, et que des voix sans visage chuchotent en latin derrière les colonnes.
Alors imaginez ce que ce doit être de nuit…
Car au XIXe siècle, les jeunes romantiques qui faisaient le voyage d’Italie rejoignaient Pompéi en train puis se logeaient dans une osteria à proximité des vestiges, où ils étaient harponnés par un « cicerone », qui ne les lâchait plus d’une semelle et leur récitait d’une voix morne tout ce qu’il savait sur la ville ensevelie. Le soir, les plus rêveurs pouvaient entrouvrir la porte de bois qui fermait le site et s’aventurer dans les décombres.
C’est ce qu’entreprend Octavien, le héros d’Arria Marcella de Théophile Gautier. Il a de bonnes raisons ; il est complètement obsédé par l’empreinte d’un sein vu au Musée de Naples ; il est tombé amoureux de cette forme idéale, ce moule de cendre qui a gardé le souvenir d’une jeune poitrine dissoute par les siècles. La jeune femme s’était réfugiée dans la cave de la villa de Diomède, sur la Voie des Sépulchres.
Par la force de son désir, cette nuit-là, Pompéi semble renaître… de ses cendres, et les pas du jeune homme le mènent au théâtre, où il assiste à une représentation de Plaute, observé par une jeune femme brune au regard troublant…
Arria Marcella est le parfait exemple de nouvelle fantastique d’époque romantique : un héros aux passions impossibles, plus attiré par les fantômes que par la vie réelle, condamné à la frustration ; une expérience étrange, dont on ne sait si c’est un rêve du héros, un fantasme, ou la résurgence d’un monde enfoui qui ne demande qu’à revoir la lumière…
Outre que cette nouvelle est très courte, elle se lit fort agréablement : en effet, les héros sont des jeunes gens tapageurs qui poussent des cris de joie quand ils font des trouvailles intéressantes au Musée, histoire de déranger les « Anglais taciturnes » et les « bourgeois » abîmés dans la lecture de leurs guides. Une fois à Pompéi, ils plaisantent (à la descente du train, « station de Pompéi » les fait déjà rire, tant les deux termes accolés leur paraissent incongrus), déclament tous leurs souvenirs de latin au théâtre pour en vérifier l’acoustique, et arrivés à la villa de Diomède rappellent Octavien à des réalités fort prosaïques : ils ont faim ! et si agréable que soit la villa, ils veulent s’éloigner de cette cité où l’on ne trouve que des pains carbonisés par l’éruption. Bref, même s’ils fustigent les touristes scolaires, on se sent avec eux comme avec des voyageurs un peu balourds, plus rigolards que sensibles à l’aura des vestiges. (Evidemment, Octavien n’est pas comme eux ; c’est un romantique, lui, un vrai.)
On y explore aussi un Pompéi qui n’a été que partiellement fouillé, et il est significatif que la fascination de l’écrivain se manifeste pour une villa que l’on ne visite plus prioritairement aujourd’hui (il semble que justement elle ait été admirée et pillée au XIXe…). On dit aussi que l’empreinte de ce sein, célèbre en son temps, est tombée en poussière…
Voici ce que raconte Ernest Breton du drame qui se déroula dans la villa (source) :
Au moment de l'éruption, dix-huit personnes adultes avec un jeune garçon et un enfant en bas âge avaient cru trouver un refuge assuré sous ces voûtes impénétrables ; des provisions qu'ils y avaient portées leurs assuraient l'existence pour quelques jours ; mais bientôt les cendres fines et brûlantes y pénétrèrent par les soupiraux, une vapeur ardente remplit la galerie ; les malheureux se précipitèrent vers la porte... il était trop tard !
Tous périrent étouffés et à moitié ensevelis. C'est là qu'on les a retrouvés au bout de dix-sept siècles le 11 décembre 1772, la tête encore enveloppée des vêtements dont ils s'étaient voilé le visage, soit pour se préserver des cendres ardentes, soit par un acte suprême de décence et de résignation. On recueillit près d'eux divers bijoux, des monnaies, un superbe candélabre, des clefs, les restes d'une cassette, un peigne double en bois, etc. Les murs présentaient encore la silhouette des cadavres, et la cendre durcie avait gardé les empreintes des seins, des bras et des épaules d'une jeune fille d'une admirable beauté. Cette intéressante victime dut être la fille du propriétaire de l'habitation, à en juger par les vêtements précieux qui la couvraient, et on voit encore sur la cendre quelques traces d'une de ces étoffes légères que Pétrone appelait du vent tissé, ventus textilis. Elle portait un superbe collier composé d'une chaîne d'or en filigrane décorée au milieu d'une petite plaque à laquelle sont attachées deux chaînettes terminées par des feuilles de pampre, un joli bracelet formé de deux cornes d'abondance réunies par une tête de lion, enfin deux pendants d'oreilles.
Il raconte aussi que le chef de famille avait cherché à s’enfuir avec les clefs de la maison et une somme rondelette (portée par un esclave) mais qu’il avait été surpris par la mort non loin de la demeure. Gautier, lui, en fait un sectateur du Christ, un homme sévère qui vient briser les rêves d’amour du jeune Octavien et d’Arria Marcella. C’est que la nouvelle parle aussi de la mort des religions, un autre thème romantique, cher à Gérard de Nerval.
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« Allons dîner, si toutefois la chose est possible, dans cette osteria pittoresque, où j’ai peur qu’on ne nous serve que des biftecks fossiles et des œufs frais pondus avant la mort de Pline. »
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« Les pains et les gâteaux au miel figurent au musée de Naples aussi durs que des pierres à côté de leurs moules vert-de-grisés ; le macaroni cru, saupoudré de cacio-cavallo, et quoiqu’il soit détestable, vaut encore mieux que le néant. »
05 janvier 2009
La vie les rêves
Cette nuit, j’ai rêvé que je faisais une croisière et que la cabine d’à côté était occupée par Boris Vian qui, étendu sur la couchette, planifiait en souriant je ne sais quel canular.
La faute sans doute à quelque lecture passée et peut-être à un roman de Queneau (qui fut un fervent soutien pour ledit Boris) que j’ai fini ces derniers jours.
C’est l’histoire de Jacques L’Aumône. Au début il est un petit garçon studieux qui reprend son père fabricant de mercerie quand celui-ci prononce mal le mot « épithalame ». Mais il est aussi le fils bâtard d’un comte de sa connaissance (dans ses rêveries) ou un orlaloua (lorsqu’il va au cinéma). Et ça ne s’arrange pas en grandissant : c’est simple, la vie ne suffit pas à Jacques, ni son métier de chimiste dans l’industrie vétérinaire, ni sa petite famille (un héros ne vit que de passions fiévreuses). Malgré une transitoire quête d’humilité, Jacques pourrait bien finalement passer de l’autre côté de l’écran de cinéma…
Loin de Rueil se joue du lecteur en mêlant joyeusement réalité et fantasmes, et en faisant l’éloge du cinéma (qui est le loisir d’enfance par excellence de Queneau), du rêve (comment occuper un trajet en tramway ? rêvez que vous retrouvez une amie perdue de vue ! – ce qui sera le plus sûr moyen pour en tomber amoureux plus tard, si vous la revoyez vraiment) et du spectacle (attrait infini des poussiéreuses troupes de comédiens en tournée, des chanteuses pseudo-exotiques et des écuyères belles à damner les curés).
L’intrigue est presque aussi absurde qu’un rêve, les personnages perdus de vue y ressurgissent à l’improviste, les destins s’y rejouent en un cycle sans fin, comme la conversation sur les poux reprise inlassablement par des personnages différents au fil du roman.
Le pou, l’homme… Jacques chimiste n’essaie-t-il pas de fabriquer des poux géants (idée absurde s’il en est), comme il se rêve une vie plus grande que nature ? Le pou, l’ordure : comme ces épluchures jetées au vide-ordures (« Un jour on démolira / ces beaux immeubles si modernes (…) on anéantira les vide-ordures… » - souvenir de récitation à l’école - « Grand standigne ») qui sont peut-être la métaphore de la vie du poète Louis-Philippe des Cigales, père imaginaire de Jacques, poète inconnu souffrant de crises d’ontalgie.
L’ontalgie est la maladie par excellence : c’est la douleur d’être. On ne rigole jamais complètement chez Queneau. Enfin, si, quand il nous dit qu’il existe un remède fabriqué par un certain pharmacien sensible au charme des petites filles (il y a tou-jours un satyre chez Queneau, parfois ridicule – Zazie, parfois mélancolique – Un rude hiver), un élixir qu’il ne pourrait pas commercialiser sous peine d’être éliminé par les théologiens, les philosophes et les médecins. Reste qu’il en offre à Des Cigales, ce qui améliore sensiblement son état ; et pour les autres, pour Jacques, il y a l’évasion, l’imaginaire…
Ce que j’ai aimé dans Loin de Rueil, plus que sa construction en miroir qui reste assez déconcertante (arbitraire contrôlé, un peu frustrant pour les lecteurs friands d’histoires avec des vrais personnages dedans), c’est son talent à camper de petites scènes, des conversations à la fois graves et loufoques… De quoi soigner (un peu) toute atteinte aiguë d’ontalgie.

