07 novembre 2009
La chute d’un mur
Alors que mes souvenirs berlinois étaient revivifiés par les super billets de Vanessa et les reportages sur la chute du Mur, alors que j’hésitais à me plonger dans un roman en VO de Thomas Brussig offert par **D** (tout en sachant que mon enthousiasme allait s’affaiblir au fil des pages semi-comprises et lues à une vitesse neurasthénique), je reçus grâce à Babélio et aux éditions des Allusifs un roman d’Iris Hanika, Une fois Deux (Treffen sich zwei), se déroulant à Berlin et bénéficiant de surcroît de l’attrait d’une traduction qui permit une lecture aisée et divertissante.
Comme le titre l’indique (en allemand du moins, ce n’est pas parce que je n’ai pas fait un effort de lecture en VO que je ne peux pas pérorer), ce roman est une énième variation sur le « boy meets girl » des comédies romantiques (et des romans Harlequin, l’été est déjà si loin, pense-t-on nostalgiquement, sous le brouillard nocturne de 14h30). Lui : Thomas est ingénieur système (vous ne savez pas exactement en quoi ça consiste ? vous n’êtes pas seul, et ce roman tentera d’éclairer un peu votre lanterne ; enfin peut-être), a une quarantaine d’années, des yeux verts affectés d’un léger strabisme et un corps aux proportions étonnantes. Elle : Senta doit son nom à la passion wagnérienne de ses parents, travaille dans une galerie pour un juriste passionné d’urinothérapie, et consacre une certaine partie de son temps à pleurer, exercice mi-désagréable mi-relaxant qui ne favorise pas forcément sa vie sociale.
Ils sont imparfaits, mais cela ne les empêche pas de se reconnaître instantanément et de céder à cette attraction ; c’est ensuite que ça devient plus compliqué, parce que comprendre ses désirs, accepter les différences de l’autre, c’est tout un chemin à parcourir pour être enfin réuni à l’autre. Tous deux habitent dans le quartier de Kreuzberg, mais le mur entre eux est symbolisé par une promenade entre leurs deux rues le long de l’ancien no man’s land de part et d’autre du mur, transformé en jardin après la réunification.
Comme le titre l’indique aussi (en français cette fois), le style ne va pas précisément être celui d’un roman à l’eau de rose mais le ton est plutôt celui d’un analyste et d’un mathématicien. Nos héros sont un peu comme deux rats de laboratoire dont on étudie les réactions physiologiques et sociales au cours du mois qui suit la rencontre. Au début, ça m’a agacée. Parce que le temps de la rencontre (un instant d’éternité, certes) est démesurément étiré, chaque geste précisé, chaque émoi disséqué. Ensuite, l’intrigue (ténue, forcément) est interrompue malicieusement par différents chapitres « documentaires » sur des sujets aussi divers que les questions les plus souvent posées sur les études de Senta, les conditions requises pour la réussite d’un « quickie » (rapport sexuel impromptu) ou l’histoire de Kreuzberg.
Mais finalement, malgré l’apparente distanciation de la narratrice, on se laisse conquérir par son humour et par le caractère burlesque de cette histoire d’amour, mise en péril par la fougue même des ébats des amants, culminant dans une scène improbable au restaurant qui mélange déclaration d’amour et scène de rupture… L’analyse des petits malentendus entre Thomas et Senta quitte bien vite le domaine de la pure science humaine pour devenir une comédie du désir et du hasard, d’autant plus jubilatoire qu’elle est cruelle.
Drôle, actuelle et émouvante, mine de rien, voilà une très bonne lecture !
03 novembre 2009
Spooky enough
J’aurais pu regarder encore une fois Ceux qui m’aiment prendront le train, le long plan survolant le plus grand cimetière de France, la grisaille du trou qui réveille la pulsion de vie chez les endeuillés, les chaussures qu’on essaye à la fin, le bel ange déchu (qu’est-ce qu’est devenu cet acteur ?), Pascal Greggory découvert dans La reine Margot.
J’aurais pu me promener dans le cimetière au-dessus de chez moi, passer des coquettes bâtisses aux stèles renversées, fissurées par le temps, regagnées par la végétation (en me rappelant de la visite de l’an dernier au Père Lachaise, sur les traces d’affaires criminelles et politiques – je m’étais promis de lire Tigre en papier d’Olivier Rolin – et je ne l’ai toujours pas fait – j’aurais voulu en garder quelques notes – je suis une incurable graphomane dès que je me balade – mais il faisait si mauvais, si froid, il pleuvait, la nuit tombait, nous avions fini par trouver refuge au café d’en face) ; figurez-vous qu’il a fait le même temps, à ne pas mettre un chat dehors (du coup, ils ont réclamé des pelletées de croquettes, pour compenser cette frustration).
J’aurais pu relire Chloé Delaume.
Ayant enchaîné grâce à elle quelques lectures funéraires et ne repérant aucun film d’horreur dans la programmation télé d’Halloween, j’ai sorti un vieil exemplaire de Simetierre, un Stephen King acheté au cours des lectures SF de cet été.
Le début fut un peu laborieux : c’est l’histoire d’une petite famille middle-class américaine qui s’installe dans le Maine pas loin d’un cimetière où les enfants ont de tous temps enterré leurs animaux domestiques, louant, sur des stèles de fortune, leur gentillesse et leur valeur avec une orthographe approximative (d’où le « Simetierre » du titre). King excelle à dépeindre l’harmonie de cette cellule familiale ; le problème est que je suis peu sensible aux angoisses des parents envoyant leur fille à la grande école pour la première fois et s’extasiant sur les gazouillis du garçon, tout en s’épaulant tendrement en cas de coups durs.
Heureusement, les coups durs arrivent ; les lieux leur délèguent dès leur arrivée un messager d’entre deux mondes en la personne de Jud, un vieillard qui connaît toutes les légendes du coin et les distille de plus en plus comme des mythes au fil du roman (le cimetière arraché aux Indiens, et puis les retours d’entre les morts…). Mais la première catastrophe est l’agonie entre les bras de Louis, le héros (qui est médecin), d’un étudiant violemment heurté par une voiture qui, semble-t-il, lui envoie des avertissements d’outre-tombe…
Car tel est le sujet du livre (mis à part : faire peur) : réfléchir sur la mort et la disparition, pas tellement la sienne, mais plutôt celle de ceux que nous aimons, dont nous n’imaginons pas pouvoir nous passer : le chat Church de la petite Ellie, la chère famille de Louis… Le roman oppose Louis, pour lequel la mort est un processus « naturel », à sa femme (traumatisée par l’agonie de sa sœur morte sous ses yeux quand elle était enfant) et à sa fille qui, après avoir visité le cimetière des animaux, ne supporte pas l’idée que son chat (Winston Churchill, rebaptisé mystiquement « Church ») pourrait ne plus être. Pour éviter qu’il ne parte en vadrouille, Louis décide de le faire opérer, mais cette opération lui apparaît déjà comme une petite mort, l’animal ayant perdu toute sa vivacité (ce qui me paraît un peu exagéré ; tout maître de chat mâle se demandera comment la famille de Louis a pu vivre plusieurs années en appartement avec un chat non opéré…). Or voilà qu’aux vacances de Thanksgiving (je vous passe les événements terribles d’Halloween), Church se fait malgré tout écraser… C’est alors que Jud entraîne Louis au-delà du premier simetierre, dans une inquiétante nécropole indienne…
Je dois dire que la suite est glaçante. Comment réagirions-nous si nous pouvions ressusciter les morts ? (on accepte très facilement cette possibilité) Les morts seraient-ils « nos morts », nos bien-aimés ou déjà d’autres êtres, séparés de nous par une frontière infranchissable ? Auraient-ils d’ailleurs envie d’être ressuscités ? Cet acte n’est-il pas surtout destiné à nous apaiser, à calmer notre peine, notre culpabilité ? Jud développe l’idée que faire renaître un animal aimé, ça peut justement servir à apprendre à s’en séparer… inquiétants auspices…
Si le développement de la réflexion et de l’intrigue m’a paru parfois un peu long, si le virage fantastique m’a moyennement intéressée, j’ai particulièrement aimé l’utilisation que King fait des contes et ici surtout du magicien d’Oz qui en vient à personnifier la mort (je connais très mal cette histoire, mais elle semble propice à de sombres détournements – ou est-elle déjà sinistre en elle-même ? – je me rappelle avoir vu certains personnages évoquer Oz dans Sailor et Lula). De plus Jud joue donc au conteur-aède dépositaire d’une très vieille tradition, et il est vrai que quand il raconte la résurrection d’un jeune soldat, d’une façon familière et mythique à la fois, je me suis souvenue d’une version grinçante et populaire d’histoire de loup-garou dans un roman antique qui m’avait beaucoup marquée au lycée (genre : il pissa autour de ses vêtements qui se changèrent en pierre, et lui devint loup et se mit à hurler). L’angoisse est aussi d’autant plus vive qu’elle naît au sujet d’animaux non doués de parole ; le comportement de Church, son regard opaque et inquiétant m’ont fait frémir (de quoi regarder ceux qui réclament leurs pelletées de croquettes d’une autre façon…).
En résumé, une bonne lecture pour la past spooky week, rien de révolutionnaire, mais un récit intelligent et bien mené.
25 octobre 2009
« Je suis la maladie d’un mort »
J’appris que Chloé Delaume avait écrit un court « rapport sur Boris Vian », intitulé (de façon un peu moins virtuose que d’habitude) Les Juins ont tous la même peau (référence au mois de la mort de Vian et du crime familial auquel assista la romancière). On se rappelle peut-être que l’an dernier j’avais relu l’Ecume des jours et y avais retrouvé un peu des rêves et des angoisses de l’adolescente que j’étais lors de ma première lecture. Or c’est à ce roman que l’écrivain doit son prénom de fille-nénuphar. Comme beaucoup de lecteurs de L’Ecume, de façon obsessionnelle, elle a rêvé d’une vie en forme de lui, et elle raconte comment elle a découvert ce que la littérature disait de nous grâce à ce roman et comment elle a cherché obstinément dans son œuvre une sorte de clef, une solution pour vivre.
Une nouvelle fois, j’ai été émue et séduite par le phrasé Delaume et passionnée par son récit ; j’y ai trouvé ce qui me touche toujours dans les billets de lecteurs, la tentative pour saisir ce qui a résonné si fort en elle. C’est l’une des dernières phrases : il n’est pas malheureux, dit la souris, il a de la peine. C’est ça que je ne peux pas supporter. C’est cette définition parfaite de son propre mal-être qui la fait entrer en littérature, mais aussi la découverte de la langue pianocktail, vivante.
C’était curieux de lire ainsi un miroir de ses propres (sinon obsessions, du moins) curiosités. Par exemple, à l’assaut de l’œuvre, elle raconte qu’elle n’eut de cesse d’écouter tous les morceaux de Duke Ellington évoqués par Vian. C’est ce que j’ai fait l’an dernier (facile maintenant, moins pour elle tributaire des prêts de disques de ses camarades). Je me souviens de ma perplexité au début de Chloé lorsqu’un musicien imite la plainte d’une trompette ; Chloé raconte sa déception, son incompréhension et sa certitude que sa vie ne serait jamais complètement en forme de Boris Vian, parce qu’elle ne supporte pas le jazz et que, de toute façon, l’homme lui reste distant sur bien des points (et elle a peut-être même une préférence pour Raymond, ce que je ne saurais lui reprocher).
Mais elle poursuit malgré tout le parallèle et se relit en lui en morte en sursis ou en jeune écrivain en bordure des cénacles littéraires, … jusqu’à ce que sa quête s’avère résolument vaine, si ce n’est qu’en courant après cette forme, elle a construit ce nouveau moi, personnage de fiction et maladie d’un mort.
[J’aime beaucoup aussi la robe fripe du début du récit, la passion des « vêtements des morts » que je partage.]
16 octobre 2009
Tombeau, place vacante
Patoumi ne pouvait être de mauvais conseil. C’est à cause de son billet (et à cause de celui de Samantdi, auteure d’un blog très attachant que je lis en secret - depuis une éternité) que j’ai lu pour la première fois Chloé Delaume : J’habite dans la télévision.
Et voilà que je tombe, au détour d’un rayon de ma bibliothèque-chapelle, sur Dans ma maison sous terre, le dernier roman d’elle, un conte noir où une fille (sombrement accompagnée de Théophile) déambule entre des tombes, piochant sa propre histoire dans ces lits de cadavres. Une mère ensevelie (tuée par son mari), le grand-père au-dessus et une place encore au caveau de famille. Pour elle ? La Mort refuse ; doublée par la grand-mère, dont elle voudrait hâter la fin. Car mamie a, sans mesurer les conséquences ?, révélé sur le tard un secret explosif : c’est une bonne nouvelle qu’elle lui fait annoncer : "ton père n’est pas ton père", l’assassin est un autre, un étranger dont le sang ne coule pas dans ses veines, et c’est précisément quand Chloé s’est réapproprié l’homme, le meurtrier suicidé sous ses yeux, qu’elle doit s’en détacher, puisqu’il n’est pas son père.
Terrible histoire, et écriture violente avec l’intention claire de tuer la grand-mère après de longues souffrances.
Mais quand on a dit ça, on n’a encore rien dit de l’attrait vénéneux de cette autofiction. De son humour grinçant (quand Chloé imagine les nombreux scénarios amenant l’homme qui n’est pas son père à épouser sa mère. Savait-il ? ou bien pas ? Quand elle se ressert de cette bonne nouvelle, la fait tourner en bouche, scandaleux évangile). De ses expérimentations ludiques, raccrochant oraisons funèbres et chanson de Sacha Distel, notices nécrologiques de ses doubles et confession de son ombre écrivain (ledit Théophile), tout ça au milieu des vitupérations. De la force des mots qui deviennent chant malade, hexasyllabes, alexandrins déréglés, une forme sonore si classique qu’elle est presque oubliée, utilisée ici avec quelle énergie.
C’est intime et pourtant universel quant au questionnement sur la mort. Lu il y a quelques jours, j’en ai déjà oublié certaines facettes, mais je sais que je le relirai avec la même fascination plus tard, et je voudrai l’avoir dans ma bibliothèque.
04 octobre 2009
Les cœurs en bois tendre
Curieux comme après les vampires végétaux en manga, je tombe sur ce roman coréen dans lequel les personnages rêvent qu’ils sont changés en arbre et entretiennent avec les plantes des relations pleines de tendresse et de compréhension.
La vie rêvée des plantes de Lee Seung-U raconte la recomposition d’une famille, invisiblement disloquée par deux drames : le premier secret appartient à la génération des parents, et sera révélé au héros, étudiant raté, fils fugueur qui s’est reconverti en détective privé, par l’intermédiaire d’un commanditaire anonyme qui le paie pour prendre sa mère en filature.
Le deuxième drame est celui de la génération suivante : c’est une histoire d’amour et de jalousie entre les deux fils du couple. Le fils cadet (le détective) est tombé amoureux de la copine de son frère, la jolie Sunmi, et pour se venger de son indifférence a vendu l’appareil-photo de son grand frère, son rival, après avoir été rossé pour son indiscrétion (il ne perdait aucune occasion de s’introduire dans la chambre de son frère pour écouter les cassettes que Sunmi enregistrait pour celui-ci et en particulier une chanson qui était une déclaration d’amour : prends mon cœur en photo, mon photographe).
Cet acte de vengeance apparaît comme une sorte de péché originel, car, comme souvent dans les romans coréens, l’histoire tourmentée du pays prend la relève du frère dans la cruauté : l’appareil contient une pellicule, des clichés d’une manifestation contre le régime, le grand frère est arrêté, puis envoyé au front où il perd ses jambes. Le garçon adoré n’est plus que l’ombre de lui-même, sujet à des crises incontrôlables, et Sunmi n’est plus là.
C’est par de curieuses images végétales que le chemin vers l’apaisement sera illustré : l’enlacement dynamique de deux grands arbres qui fascine le frère, l’existence improbable d’un palmier sur une plage coupée du monde… Ces images sont pour une part empruntées à la mythologie gréco-romaine, font référence aux nymphes échappant à leurs ravisseurs en se changeant en arbres, ce qui est assez inattendu dans un roman oriental. Quant au personnage tiers, il devra apprendre à ne pas s’immiscer entre les amoureux, à ne pas réitérer la trahison, mais à se comporter à l’image du père, qui soigne amoureusement ses plantes et leur parle.
C’est un étrange roman à la fois très cru et très délicat, déroutant d’abord jusqu’à ce que les histoires des deux générations apparaissent comme deux versions de la même situation, permettant à chacun de trouver sa place au sein de la famille et d’accéder à une forme de bonheur.
28 septembre 2009
Odyssée sans espoir
Au Masque et la Plume, il y a quelques semaines, j’ai entendu des lettres d’auditeurs qui se plaignaient qu’on faisait tout un flan de La Route de McCarthy, alors que ce bouquin n’était pas le meilleur de l’auteur et qu’on s’y ennuyait beaucoup. Je me suis demandé si ces lecteurs blasés avaient dépassé la première cinquantaine de pages. Parce que moi aussi j’avais un peu peur de m’ennuyer : une route, un père, son fils, il faut trouver à manger, trouver où dormir et éviter les hommes. Programme austère. Mais pas sec pour autant : parce que le père a des souvenirs et que dès qu’il a été question de l’avant, du sort de sa compagne, je me suis sentie prise à la gorge par un récit extrêmement dur mais en rien paresseux.
La quatrième de couverture parle de McCarthy comme d’un héritier de la Bible, de Shakespeare ou de Faulkner, mais après avoir refermé le livre (depuis assez longtemps, même), c’est vers Homère que j’ai envie de regarder : la Route c’est l’Odyssée, mais une épopée déstructurée, désespérée, sans terre à rejoindre et sans reine à reconquérir. La reine : morte, ayant comme qui dirait échangé les rôles viril et féminin avec le père. A elle la réponse violente et définitive à la violence, à lui l’effort de protection, la douceur, les compromis à faire avec l’existence d’après l’apocalypse. La terre promise : on marche vers la mer, mais quand on y est enfin rien ne change et la Route est sans fin. Le fils est devenu le dernier compagnon du héros, tous deux errent en poussant un caddie et ce sont bien des monstres qu’ils doivent affronter. Dans le monde d’après le désastre, l’humanité est redevenue bestiale et les hommes cherchent à s’emparer de leurs semblables pour les dévorer : est-ce qu’on ne reconnaît pas le cyclope, asocial et anthropophage, ou les Lestrygons, dans ces êtres mangeurs de fœtus ? Est-ce qu’il n’y a pas quelque chose de Circé dans ces hommes qui parquent des humains dans une cave comme des cochons dans un enclos ? Parfois il y a des instants d’apaisement, mais ce sont souvent des leurres et il ne faut jamais s’attarder dans les havres découverts…
Comme l’épopée (dans laquelle le héros se voyait offrir par Calypso l’immortalité), c’est aussi à un questionnement sur l’humanité que nous invite McCarthy. Les hommes sont redevenus loups, et même s’ils se refusent à manger de la chair humaine, les héros ne peuvent faire preuve d’ "humanité" : impossible de donner, de porter secours, de partager. Chacun pour soi, des coups et des balles pour celui qui se met en travers du chemin. Celui qui en souffre est l’enfant, cet angelot maigre qui rêve d’avoir un ami, un autre enfant, et qui voudrait aider les pauvres gens rencontrés. Il représente l’espoir, bien fragile, de la renaissance d’une utopie, d’une société juste et pure. Là, on quitte l’Odyssée pour entrer dans le domaine de la foi…
Difficile de rester insensible à ce récit poignant. Force est de reconnaître qu’avec une grande économie de moyens, des dialogues brefs, répétitifs mais aussi un grand lyrisme (contre-point là encore aux mers couleur de vin homériques, les paysages sont gris, les terres stériles, mais décrits avec une poésie remarquable), McCarthy livre une réflexion essentielle sur l’humanité, sur le Mal, la transmission des valeurs et le salut.
31 août 2009
Concours de beauté masculine (aux cimes maudites)
D’Ismaïl Kadaré, j’avais envie de lire Le palais des rêves, mais c’est un recueil de nouvelles nommé Concours de beauté masculine que je trouvai à la bibliothèque. Ce titre intriguant eut pour premier effet de m’attirer des confidences masculines à l’arrêt de bus, m’empêchant le temps du trajet de découvrir le fin mot de la nouvelle.
L’effet d’étrangeté se poursuivit à mesure que j’avançais dans l’œuvre, car Kadaré y met en scène l’Albanie des années 30 dans une atmosphère de conte noir. On apprend en effet qu’un concours de beauté masculine va avoir lieu dans un village des montagnes. D’abord suspecte (la police secrète s’interroge sur la possible élection d’un chef clandestin de rebelles), la rumeur se confirme, attirant les mondains de la capitale, les journalistes et Gasper Cara, un jeune homme aux mœurs réprouvées par le régime. Les candidats, distingués par un œillet rouge, sont surveillés par tous, sans que l’on sache exactement comment est composé le jury. Pour ce concours, on a permis aux prisonniers des tours de claustration (évitant que ne se perpétuent les crimes de sang commis au fil des générations par les familles ennemies – et aussi que le régime soit contesté) de quitter leur cachot, et c’est ainsi qu’au milieu des solides campagnards se présentent des hommes au teint très blanc et à la démarche hésitante. D’emblée on sait que le vainqueur sera l’objet de toutes les convoitises et de toutes les haines…
Ce « concours » est suivi de deux autres nouvelles : l’une rapporte l’enquête d’un journaliste de la capitale sur la fièvre qui gagne épisodiquement une petite ville et la pousse à rechercher des passages souterrains dans ses caves, passages qui pourraient bien n’être que l’image des aspirations refoulées des citadins. L’autre raconte les méfaits d’un homme dont le rêve est de devenir le sujet d’un chant. Comme les héros homériques, il tue, il enlève une femme pour se faire un nom mais il n’obtiendra ce qu’il cherche qu’une fois rendu à l’anonymat par la mort.
Finalement, je ne me suis sans doute pas promenée si loin du palais des rêves tant l’atmosphère de ces fables a l’étrangeté des visions oniriques ; le temps y est comme suspendu, les récits plongent dans les mythes les plus anciens et le folklore des Balkans, tout en révélant les failles de l’Albanie du XXe siècle, impitoyablement surveillée par une bureaucratie absurde et encore régie par l’archaïque loi de la vendetta. Drôles et amers, ces récits sont à découvrir.
21 août 2009
Vous défiliez… et bien chantez maintenant !
Lily Love Peacock ne trouve aucune saveur à sa vie de mannequin, à ses voyages autour du monde, à sa romance avec un garçon superficiel. Elle rencontre Ruby, une coiffeuse qui joue dans un groupe de rock. Elle se retrouve grâce au chant, et accessoirement en renouant avec ses racines familiales à la mort de son père (installé en Afrique où Lily a passé son enfance).
La BD de Fred Bernard ne manque pas de générosité (la création, l’art contre la stérilité des images de papier glacé, l’amitié et l’amour contre la solitude du monde moderne, l’Afrique contre les gratte-ciel, la prise de conscience politique contre le repli sur ses petites angoisses) et d’une certaine audace graphique (pas mal de scènes surréalistes plongeant dans les rêves de l’héroïne), mais l’ensemble reste assez convenu, dans sa générosité même. Dommage.
Je l’ai lu après Kiki de Montparnasse, deuxième volet d’une sorte de diptyque « BD française / itinéraire d’une chanteuse », et j’ai passé ma lecture à osciller entre les deux œuvres : la construction est plus audacieuse (un flash-back) – oui, mais l’univers de Kiki avait quelque chose de franchement joyeux et de pittoresque (tous ces grands peintres et leurs manies !) alors que le désespoir chic de Lily sonne un peu toc.
Au final, il y a match nul ; il s’agissait aussi d’échapper à l’atmosphère étouffante de La Route (de Cormac MacCarthy) – c’est fou le nombre de livres que j’ai lus pour ne pas me faire trop mal sur cette Route !

08 août 2009
L’anti-Twilight (Eté et science-fiction – 4)
Je ne suis pas sûre que Robert Silverberg serait très satisfait de mon titre, mais en lisant sa novella Né avec les morts, je n’ai pu m’empêcher d’établir quelques comparaisons avec la saga de Stephenie Meyer.
Jugez plutôt : Jorge Klein a perdu son épouse Sibylle depuis quelques années lorsqu’il apprend qu’elle est en route pour Zanzibar, archipel au large de la Tanzanie sur l’histoire duquel Sibylle écrivait sa thèse lorsqu’elle a été fauchée par la mort. Que les choses soient claires : il n’y a pas eu méprise et Sibylle est bien morte, mais dans les années 90 que décrit la novella (écrite en 1973) les défunts peuvent demander à être ranimés. Jusque-là ils ne sortaient pas des Villes Froides, des sortes de ghettos où ils s’enfermaient. Mais les mœurs évoluant, voilà les morts se mettant au tourisme posthume. En effet Sibylle entend bien continuer ses recherches par-delà la mort. Maintenant elle a tout son temps. Elle est accompagnée partout par Zacharias, un archéologue fasciné par les sépultures pré-colombiennes. Jorge, inconsolable de la disparition de celle dont il était inséparable, décide de tenter d’entrer en contact avec elle par-delà la mort et, qui sait, de la reconquérir…
Un vivant amoureux d’une morte à « l’air marmoréen », décrite comme une déesse, une « pâle silhouette scintillante » (c’est ainsi que l’a rendue la mort), cela ne vous rappelle rien ? Si la mort sublime la beauté des défunts, ceux-ci suscitent cependant chez les vivants un grand malaise, à cause de leur regard vague, de leur calme et de leur détachement supérieur. Pour les morts, comme l’explique à Jorge un chercheur qui s’est spécialisé dans l’étude de leur sous-culture, la réalité est une blague sans importance, un jeu. Ils ne s’inquiètent plus pour des futilités (vanitas vanitatum). Et ils reconstituent après leur mort des pseudo-familles par affinités. Ils peuvent même avoir une sorte de sexualité (mystérieuse, cependant). Ils ont des loisirs, un peu particuliers certes, puisqu’ils chassent en Afrique, dans une réserve qui leur est spécialement destinée, des animaux disparus recréés par la science. Ils ont leurs codes langagiers, un parler bref, dénué des circonlocutions inutiles. Ils sont fascinés (en tout cas le groupe de Sibylle) par la mort et la disparition.
Il s’agit donc d’un récit d’anticipation qui imagine une société ayant brisé la fatalité de la mort, sans que les deux communautés (morts et vivants) soient cependant vraiment appelées à se côtoyer. Le récit d’amour prend sa source dans les nouvelles fantastiques où un veuf désespéré croit revoir le fantôme de la disparue, mais le rapprochement avec Twilight est tout de même saisissant, non ? sauf que les morts ne deviennent pas des vampires, et qu’ils mangent, eux. Pas des vampires ? cela reste à voir, en fait...
Toujours est-il que le but de Robert Silverberg n’est pas seulement de nous émouvoir par cette histoire d’amour impossible (heureusement, car la seule scène assez maladroite du livre relate la première rencontre de Jorge et Sibylle…). La novella nous plonge dans cet univers futuriste et par le biais de Jorge nous découvrons le monde des morts (la narration étant discontinue, il arrive que l’on suive aussi Sibylle dans cet univers étrangement gris et ouaté de l’au-delà). C’est beau, étrange, assez angoissant. Mais il s’agit aussi d’une réflexion sociale : la société des morts est présentée comme une sous-culture engendrant sa propre économie et débordant peu à peu du cadre où on l’avait cantonnée. Cette micro-société amenée à s’étoffer inexorablement évoque un mélange de ghetto pour minorité et de maison de retraite. Quand elle investit le monde des vivants, le malaise règne ; frilosité par rapport à l’autre ? coexistence pacifique ? mais que faire quand les deux sociétés amenées à vivre côte à côte sont si nettement incompatibles ? quand la sous-culture des morts entend n’être troublée en rien par le monde des vivants ? Certaines questions restent en suspens (d’où vient l’argent des morts ?) mais l’exposé des conséquences de cette pratique de « ranimation » des morts n’en est pas moins passionnant.
Quant au dénouement, il mettra à mal les rêves romantiques de réunion des amants par-delà la mort et d’amour éternel…
Vous comprendrez ce qui m’a attirée dans ce recueil de novellas (je n’ai pas encore lu les autres) avec cette couverture si pompéienne !

06 août 2009
Elle était la reine de Montparnasse…
… et elle y a côtoyé les plus grands, Kisling, Foujita, Man Ray, Desnos ou Jean Cocteau. Elle fut leur modèle, leur muse, leur maîtresse. Elle était gaie (alors que son enfance la prédestinait à une existence terne d’enfant bâtard). Mais après le succès, la chute.
Le nom de Kiki de Montparnasse reste associé pour moi à une chanson de Juliette, Rimes féminines, dans laquelle elle fait la liste des femmes en lesquelles elle souhaiterait être réincarnée, si d’aventure elle pouvait choisir. La liste est longue, certains noms me sont restés inconnus, mais je me souviens très bien que c’est un peu grâce à Juliette que j’ai lu Lou Andréas-Salomé ou Anaïs Nin. Elle fait rimer Maria Callas et Kiki de Montparnasse, bien que leurs répertoires aient été pour le moins différents…

Le roman graphique de Catel & Bocquet qui reprend en couverture le célèbre « Violon d’Ingres », la photographie de Man Ray qui transforme le corps de Kiki en violon, la sublimant en égérie et en amante, entend faire connaître cette « figure » du Montparnasse des Années folles. Sa vie était son œuvre, elle a laissé des mémoires pleines d’anecdotes savoureuses. Hélas, comme le soulignait Ekwerkwe, le roman graphique peine à dépasser l’illustration méthodique des grands moments de la vie de Kiki. « Kiki, c’est Kiki ! » rappellent régulièrement les personnages, et on devine qu’il s’agissait d’une femme flamboyante. Mais Kiki n’est dans la BD qu’un personnage sympathique qui ne semble être qu’un instrument des révolutions artistiques, et dont le chemin vers la création ne nous est pas montré : Kiki va d’amant en amant, et accessoirement peint, écrit, chante, sans que cet aspect soit excessivement étudié.
Dommage que les auteurs n’aient pas choisi un parti-pris plus audacieux pour faire le portrait d’une femme que nous connaissons à travers des regards si divers. La BD n’en reste pas moins fort intéressante, mais plus comme une sorte de compte-rendu de la vie artistique de cette époque. Elle est dénuée de cette liberté qui semble si chère à Kiki. Et plus contrariant, à mon avis, elle abandonne Kiki à l’aube du déclin : les vingt dernières années de sa vie sont expédiées en deux chapitres, comme si Kiki n’existait que belle, entourée d’artistes, courtisée par tous. Quid de cet accordéoniste qui prit soin d’elle jusqu’à la fin ? On retrouve le même irritant désintérêt pour les figures de second plan dans les biographies de fin de volume : rien sur Maurice Mendjisky, le peintre qui la surnomma Kiki et avec lequel elle vécut quatre ans, alors qu'on nous présente Picasso, qu'elle ne fréquenta pas vraiment.
(Enfin, il faut tout de même reconnaître que la chronologie de la vie de Kiki et les biographies de ses contemporains m’ont beaucoup intéressée ; certaines sont fort bien écrites, et elles permettent de découvrir les personnalités attachantes de Foujita ou Kisling, ou la dernière histoire d’amour tragique de Modigliani.)
Un travail bien documenté, donc, mais un peu raté, qui nous berce de pas mal de clichés et ne transforme jamais la vie de Kiki en destin tragique, alors que c'est visiblement le projet des auteurs.

