06 avril 2010
Repas dominical – à Bloomsbury
Avant de visiter l’exposition consacrée au groupe de Bloomsbury, nous nous étions installés autour d’une table de bistrot dans le hall-restaurant de la Piscine de Roubaix, récemment reconvertie en musée (le parcours exploite à merveille le bassin central, où nous vîmes s’aventurer deux comédiens portant maillots à l’ancienne et bonnets de bain multicolores, les cabines de douches autour du bassin qui assuraient la parfaite hygiène des nageurs et les baignoires individuelles des visiteurs dont les intentions étaient moins sportives qu’hygiéniques ; quantité de corps athlétiques et de nageuses plus ou moins sirènes se dressent, marbres ou bronzes énergiques, autour du bassin dont les eaux sont dorées par des vitraux art déco ; mises à part ces statues juvéniles, on trouve au bout du bassin une collection d’art animalier, et beaucoup d’art décoratif, à commencer par les tissus fabriqués dans les filatures alentour). Après ma première gaufre fourrée à la vergeoise (et un café), nous entrâmes dans les salles consacrées au groupe qui se réunissait autour de la famille Stephen, la famille de celle qui allait devenir Virginia Woolf. 



De saveur et de cuisine, il allait bien être question au cours de la visite – le groupe ayant développé des ateliers d’art appliqué, les Oméga Workshops, dans l’intention de créer une passerelle entre les arts nobles (la peinture pratiquée par Vanessa Bell et son amant Duncan Grant en particulier) et la vie de tous les jours (d’où force pichets, plateaux et vaisselle). L’exposition reconstituait en partie la maison de Charleston (celle de Vanessa, la sœur de Virginia Woolf, et de son amant), meublée et décorée selon les dessins des maîtres des lieux. Qu’on apprécie par exemple ce salon acidulé :
Quant à la cuisine, elle était étrangement évoquée, de façon radicalement différente par les deux peintres. Le tableau de Vanessa évoquait avec réalisme le travail de la cuisinière, légumes à éplucher, à laver, à peser, harmonie des couleurs rousses et vertes, dessin étoilé des feuilles, jaune des pommes et dégradé de navets, devant la cocotte qui fume…

Je tombai en admiration ensuite devant la version de Duncan Grant : cuisine féminine toute rondeur, celle des chignons, des seins, des assiettes, des lampes, des jupes et des bras qui enlacent. On y surplombe une table cubiste, tandis qu’un jeune homme, à la nudité rose et grise de nouveau-né, doucement incongrue, sourit dans un coin. Toutes les générations de femmes semblent s’y être donné rendez-vous, y compris sur les murs où deux figures féminines se détachent, l’une stylisée, l’autre plus réaliste, sortes de sucreries multicolores et délicates.

La dernière salle exposait des brochures éditées grâce à la Hogarth Press du mari de Virginia et particulièrement un menu. Vous n’y verrez peut-être rien, mais il est à noter que le repas des membres du groupe de Bloomsbury commence par le potage alpha et s’achève avec la glace à l’oméga (qui veut essayer ?).
La boutique à la sortie proposait des cabas éminemment littéraires, des sirops aux couleurs avantageuses et un indispensable : le livre de recettes de Grace, la cuisinière de Charleston. J’y ai retenu une recette d’apple omelette consistant à faire revenir des rondelles de pommes dans une poêle avant de les mêler à deux ou trois œufs battus avec du sucre. On fait cuire l’omelette que l’on saupoudre à nouveau de sucre. C’était délicieux, en finissant la chambre de Jacob. (Le livre est brun comme le laisse supposer la bande médiane, je ne peux pas vous dire d'où vient ce bleu spatial)
En sortant de l’expo, je décidai qu’il me fallait acquérir de toute urgence un roman de Vita Sackville-West (amante de Virginia). Il me fallait même le rencontrer par hasard, sur les étals des bouquinistes lillois que j’examinai attentivement, les mains gantées (il y avait encore de la neige, à Lille, à ce moment-là). Vita m’empêcha d’acquérir un roman de Rosamund Lehmann, des nouvelles de Mansfield. Je rentrai les mains vides à cause de cette Vita-chimère, une façon sans doute de m’inviter à lire plutôt Woolf. Pourquoi pas ?
30 janvier 2010
Et puis Salinger…
A l’issue d’une semaine grise, la nouvelle de la mort de Salinger m’a abattue, persuadée que j’étais que les mythes ne meurent pas. Le reclus volontaire, aux histoires tendres, familières et pleines d’une souffrance discrète, me plaisait infiniment, dans sa misanthropie même. J’ai lu plusieurs fois L’attrape-cœurs dans une traduction d’Annie Saumont qui s’efforce de restituer l’oralité du texte ; mais il fallait toujours passer l’artificialité de cette langue (alors que la prose d’Annie Saumont est si efficace dans ses propres nouvelles) pour se laisser gagner par la mélancolie de l’errance d’Holden Caulfield. Ma préférence va aux nouvelles (traduites par Jean-Baptiste Rossi, c’est-à-dire Japrisot) dont je parlais ici. Je me rappelle que Franny et Zooey apparaissaient dans différentes séries de mon adolescence comme un autre classique indispensable de l’adolescence américaine. Je me souviens surtout de Franny et de son rendez-vous avec un soupirant imbu de lui-même. Je pourrais relire Dressez haut la poutre maîtresse, charpentiers, dont je ne me souviens plus du tout.
En réécoutant « Angelene » de PJ Harvey, qui cite deux vers envoyés par un paumé à sa femme, lorsqu’ils commençaient juste à se fréquenter, dans la nouvelle qui porte presque le même titre :
Rose is my color and white
Pretty mouth and green my eyes,
(et, tandis qu’il se plaint au téléphone à un ami aux cheveux gris, ces vers amènent un début d’apaisement à l’homme délaissé, ouvrent les vannes du souvenir ; et sa femme revient au bercail, du moins le prétend-il pour faire bonne figure),je vous conseille de lire toutes les nouvelles de Salinger, et, en guise d’apéritif, voici une scène de cocktail tirée de « Franny » :
« Je crois que dans une certaine mesure j’ai eu raison de dire qu’aucun des vrais grands, Tolstoï, Dostoïevsky, et même ce bon dieu de Shakespeare, n’ont pressuré les mots comme des oranges. Ils se sont contentés d’écrire. Tu me comprends ? » Lane regarda Franny d’un air plein d’espoir. Elle paraissait l’avoir écouté avec une attention tout particulière.
« Est-ce que tu manges ton olive ou non ? »
Lane jeta un bref coup d’œil sur son verre de martini, puis il regarda Franny. « Non », dit-il froidement. « Tu la veux ? »
« Si tu ne la manges pas », dit Franny. Elle vit tout de suite à l’expression de Lane qu’elle avait posé une mauvaise question. Et, pis encore, maintenant elle n’avait plus du tout envie de l’olive et elle se demanda pourquoi elle avait voulu la lui prendre. Mais lorsque Lane lui tendit son verre, elle ne put rien faire d’autre que de prendre l’olive et la mâcher avec une satisfaction apparente. Elle prit ensuite une cigarette dans le paquet que Lane avait laissé sur la table, il lui donna du feu et en alluma une pour lui.
***
J’ai vu cette semaine le film sans lequel on ne peut pas comprendre le goût affirmé par Marilyn dans Some like it hot pour les milliardaires à lunettes : délicieuse myope dans How to marry a millionaire, elle choisit finalement un bigleux pas en règle avec les impôts qui la trouve belle même avec ses lunettes. La Sugar de Wilder aura la même apparente rouerie et choisira aussi finalement un homme selon son cœur (c’est-à-dire un saxophoniste de jazz).
Moins inspirée, je suis allée voir le dernier film de Christophe Honoré. Je me souvenais pourtant de ce qu’en disait Patoumi… et je n’ai pu que me ranger à son avis, agacée aussi bien par l’histoire de Non, ma fille, tu n’iras pas danser (suivre les errements de l’héroïne, pourtant impeccablement jouée par Chiara Mastroianni, n’est pas de tout repos, et « liberté » - qu’on se rappelle l’affiche « Vivez libre » - n’est pas le premier mot qui me vient en pensant à Lena ; le rôle de la sœur me paraît aussi confus, tantôt castrateur tantôt affectueux) que par les multiples clins d’œil qui deviennent des facilités ici (par exemple la lecture de volumes de l’école des loisirs ou l’écoute régressive d’un tube estampillé années 70 ; on trouve déjà ça dans « Dans Paris » et ce tic m’avait aussi frappée dans « La belle personne »). Mieux vaut revoir « Une femme sous influence »…
18 janvier 2010
La vérité sur les spaghettis à la sauge (de Marie)
Indifférente à la chronologie amoureuse de la trilogie que Jean-Philippe Toussaint consacre à Marie (attirance fatale, toujours contrariée, toujours retissée), je reposai « Faire l’amour » sur les rayonnages de ma bibliothèque-chapelle pour commencer directement par « La Vérité sur Marie », parue cette rentrée et soudainement disponible. Autant tout savoir, tout de suite. Non ?
Non. Le roman rassemble les récits de trois épisodes de l’histoire du narrateur et de Marie. Leurs retrouvailles une nuit de canicule à Paris, lorsque le nouvel amant de Marie fait une crise cardiaque dans sa chambre. Son départ du Japon avec cet amant quelques mois plus tôt, dans l’avion qui rapatrie un farouche pur-sang rangé des courses. Puis les vacances des deux amants à l’île d’Elbe, tandis que gronde un incendie.
Pas moyen dans tout ça de savoir quoi que ce soit de certain sur Marie, tant le récit s’affirme comme une reconstitution de la réalité par le narrateur obsédé de Marie, jaloux au point de modifier le prénom de son rival et de négliger de corriger son erreur. Marie, dans sa liberté, sa gaieté au milieu du chaos, sa sensualité, est à la fois une femme (désordonnée, incapable de fermer les tiroirs des commodes, assez lunatique pour décider de descendre une commode en pleine nuit à la cave, et qu’il faut s’imaginer vêtue d’un grand tee-shirt et de tongs décorées d’une marguerite) et une déesse inaccessible que nous n’entendons jamais parler, à la fois radieuse et maléfique (je ne peux oublier sa magnifique incapacité à alerter les secours lorsque son amant s’effondre, ou sa façon de foncer au cœur du danger pour sauver son cheval dans l’île en flammes).
L’amour du narrateur et de Marie prend une dimension universelle grâce à la multiplicité des décors dans lesquels les amants se retrouvent et ne semblent jamais déplacés, qu’ils s’agissent des rues de Paris, des plages abandonnées de l’île d’Elbe où Marie déguste des oursins, ou du champ de course japonais où le narrateur consomme une barquette de tako-yaki avec le plus grand naturel. Parfois les allusions mythologiques se font un peu insistantes, comme lorsque le narrateur voit Marie et son amant s’éloigner sur un escalier roulant vers des hauteurs qu’il imagine comme des Enfers et qui lui font prédire la mort de l’un des membres du couple. Comme l’escalier, la réécriture d’Orphée est ici un peu mécanique. Mais le roman ménage de belles surprises, de magnifiques scènes comme le morceau de bravoure de la 2e partie, la fuite du pur-sang dans la zone aéroportuaire. Celui-ci se fond soudainement dans la nuit et on ne sait plus trop ce qu’il représente, un ferment de folie, de peur et de liberté dans le ballet bien réglé des assistants japonais, un double de Marie elle aussi si trouble, la rébellion de l’amant qui voudrait ne pas laisser partir Marie… Chaque épisode se voit ainsi déréglé par l’irruption d’une force naturelle, la mort, le cheval ou le feu, qui va lier ou délier les amants. Peu importe en fait tant ils semblent unis aussi solidement que Tristan et Iseut par leur philtre d’amour (ainsi le narrateur nous apparaît-il au début comme l’amant d’une femme nommée Marie qu’il quitte au milieu de la nuit pour rejoindre la véritable Marie, comme Tristan ne pouvait s’imaginer l’époux que d’une autre Iseut).
Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Claude Simon en lisant Toussaint : même importance des chevaux comme manifestation du désir, même transformation mythologique de la réalité, même description très précise de scènes fondatrices, même emploi récurrent du participe présent. Mais un Simon assagi, moins cru, moins brutal dans la superposition des scènes, moins audacieux dans le maniement de la syntaxe. Qui resterait assez envoûtant cependant.
***
En guise de philtre d’amour, Marie sur l’île d’Elbe ramène des profondeurs de la mer de quoi agrémenter des pâtes alla vongole (chères aux personnages de Marguerite Duras) et jette des feuilles de sauge dans la sauce tomate que prépare son amant.
La vérité sur les feuilles de sauge du jardin, c’est qu’elles ne peuvent pas être, puisque lorsque Marie redécouvre le jardin de son père, les plantes aromatiques en pots sont mortes, il ne reste plus qu’un pied de basilic en pleine terre.

Marie est vraiment une sorcière, aux recettes fantomatiques. Dites-vous que j’ai cuisiné ces pâtes à la sauge, que j’ai jeté subrepticement ces feuilles magiques dans une sauce tomate d’apparence banale, qu’un homme, inconscient de la fatalité à laquelle il se soumettait, a goûté ce plat… Je sais maintenant que je peux lui faire déménager des commodes à 3 heures du matin et qu’il ne se formalisera pas (au contraire, peut-être sera-t-il même attendri) si je mets cet été des vieilles tongs multicolores un peu kitsch. Je tâcherai de ne pas abuser de mon pouvoir.
Une non-recette pour être fidèle au livre mais écrire quand même un billet à lire et à manger pour Chiffonnette.
Pour encore plus de vérités sur Marie et Jean-Philippe Toussaint, les billets de Lilly,de Gaëlle et de Mango.
31 décembre 2009
Lectures vagabondes
-Dans la voiture, en attendant de s’arrêter pour déguster l’œuf dur, le pain… et les biscuits de Noël préparés pour la route : l’affaire de la table étrusque
Alors que mon ventre creux n’attendait plus que l’heure du pique-nique, je lisais la description d’un tombeau étrusque dont la particularité est de porter, modelées en relief et peintes, les images de tous les ustensiles nécessaires à la vie, et en particulier une belle batterie de cuisine (curieuse lecture, d’accord, mais qui m’a beaucoup réjouie. Lisez plutôt). Une table de bronze striée résistait cependant aux efforts d’interprétation des chercheurs : les plus doctes d’entre eux y virent une table à compter (pour défunts savants aimant les exercices de maths) ; d’autres sans doute adeptes de la cuisine italienne imaginèrent qu’il s’agissait… d’une planche à pétrir et façonner les fettuccini ou les tagliatelles. Mais les Anciens connaissaient-ils le macaroni ? grave question. J’aime penser aux débats passionnés qu’a pu susciter cette hypothèse (débat autour d’une bonne table de spaghetti al ragù, peut-être…) et en imagination manger la pasta avec ces très lointains ancêtres.

(Mais il semble finalement plus probable que cela soit une table de jeu, pour divertir les morts…)
-La nuit si vous n’arrivez pas à dormir dans une chambre qui a été la vôtre : What’s Michael ? vous rend le sourire
Un manga de Makoto Kobayashi qui date des années 90 et qui brosse 43 petites histoires autour d’un chat tigré à la bonne bouille placide, qui a pour particularité de s’esquiver en dansant quand la situation lui échappe. Les histoires ne se suivent pas, mais on trouve quelques fils rouges, comme ce yakuza amateur de félins qui doit cacher son vice à ses collègues, le couple des maîtres de Michael (auquel ils présentent Poppo, une jolie chatonne blanche, dont ils ne soupçonnent pas la fécondité…), ou encore un voisin accueillant, refuge involontaire de tous les chats du quartier. Parfois le scénario vire à l’absurde et à la parodie, notamment lors de l’arrivée de l’imposante Godzichat qui profite de ses kilos en trop pour forcer les chats du quartier… à lui abandonner leur gamelle ou lors d’une visite étonnante sur la planète des chats. Les amateurs retrouveront parfaitement croquées les mimiques et les postures des félins, et le manga prend parfois un tour presque pédagogique (avec ce qu’il faut de distance et d’ironie) pour initier les néophytes aux bêtises et menus tracas apportés par ces adorables bestioles (évitez les sièges en rotin, par exemple). Michael est trop craquant !

-Au pied du sapin, le cadeau (d’un autre) : le dernier roman de Beigbeder
Il m’a dit : regardez, rien que le prologue donne envie de poursuivre. Le prologue ne fait que deux pages. Il évoque l’arrière-grand-père de Frédéric Beigbeder, l’écrivain remarque que ce militaire père de quatre enfants est mort à 36 ans, un âge qu’il a déjà dépassé, sans pour autant avoir le sentiment d’avoir réussi quelque chose. Bon point, ce genre de constat est familier à la lectrice, elle aussi de nature mélancolique. Mais Frédéric B. évoque ensuite le sort de cet aïeul, envoyé combattre dans une opération suicidaire sur l’un des fronts de l’est lors de la première grande boucherie, et s’empresse de comparer cet arrêt de mort à un snuff movie. Mauvais point, c’est le genre de comparaison à l’emporte-pièce qui hérisse la lectrice. Celle-ci aime cependant les prologues un peu plus longs, les vrais chapitres, quoi. Elle continue.
Elle constate que ce prologue est bien fait. Dans tout le « roman », on retrouve les formules à deux balles, la chasse aux souvenirs comparée au boulot des « ghostbusters », le creusement de méninges à celui du héros de Prison Break. Tout cela mêlé à des citations de Proust pour faire bonne mesure (c’est quand même lui le grand maître du Temps retrouvé), de Sagan et d’autres classiques, petite anthologie qui évoque un peu une honnête dissertation mettant en avant les références apprises par cœur au cours de l’année. De toute façon, la lectrice se doutait bien que Beigbeder était un auteur énervant. Alors il ne pouvait pas échapper à ce travers dans cette confession-fanfaronnade censée naître au cœur de la nuit et du désarroi d’une garde à vue, après une arrestation pour tracé de lignes de coke sur le capot d’une voiture. Tous les passages bravaches où Beigbeder conspue les malheureux policiers qui l’arrêtent par conformisme sont assez ridicules, et plus encore ceux où il joue à l’auteur « mondialement traduit », reconnu par tous les repris de justice échoués dans la même cellule, et injustement bafoué. En même temps, on sent qu’il oscille entre la posture orgueilleuse de l’artiste incompris (mais pâle doublure de Bret Easton Ellis) et une sorte… d’honnêteté ? lorsqu’il doit admettre que le policier en face de lui n’est pas si bête que ça, et que ses geôliers sont même particulièrement humains (ils le trouvent même sympa), par rapport à leurs supérieurs, ces autorités invisibles et kafkaïennes. Difficile de savoir à quel point il est grandiloquent et à quel point il assume le ridicule. Il y aurait encore bien des choses à dire sur le style bien sage du repris de justice cocaïnomane, sur la construction « proustienne » du roman (l’incarcération qui rend la mémoire de l’enfance) assez peu crédible, sur la fin sucrée comme un roudoudou.
Mais tous ces défauts n’enlèvent pas le premier bon point du livre : sa mélancolie. Beigbeder n’est pas Annie Ernaux, à laquelle il se réfère d’ailleurs, mais lui aussi parvient à faire revivre les Années de son enfance, et même les années d’avant, celles de la rencontre de ses parents, le bourgeois intello et ambitieux et l’aristocrate romantique. Il analyse de façon plutôt fine ce malaise vague des enfants choyés, pas vraiment malheureux mais pas épanouis non plus. Il y a de très belles pages sur ses lectures adolescentes et les réponses qu’ont pu apporter les romans de SF à l’enfant coupé en deux par le divorce de ses parents, avec les humeurs fluctuantes et toujours inversées des deux parties… Justement on a pu lire qu’Un roman français était la première autobiographie de cette génération d’enfants de divorcés (mais on pourra préférer les bribes d’enfance de Nathalie Sarraute, plus stylées et moins tape-à-l’œil). Je l’ai donc fini sous le sapin, avant de le rendre à celui auquel le Père Noël l’avait vraiment destiné.
-Dans une brocante où il fait vraiment trop froid : des vampires en quête de sang
Une courte et dépaysante nouvelle de Fredric Brown racontant le voyage vers le futur de deux vampires pourchassés. Ils cherchent un temps meilleur, où ils pourraient s’adonner à leur vice tranquillement sans ameuter la population. D’abord ils atterrissent, rendus fous par la faim, dans des temps d’humanité canine où ils doivent se contenter de saigner une petite fille-chienne. A nouveau pourchassés, ils s’enfuient et débarquent encore plus tard, accueillis par un alien qui lit leurs pensées et se révèle être une intelligence végétale…
-Si décidément vous n’arrivez pas à dormir, toujours pas, dans votre chambre, comme autrefois : encore d’autres vampires et un autre manga (de Setona Mizushiro)
Le tome 2 de Black Rose Alice révèle enfin, à l’héroïne et au lecteur, pourquoi le ténébreux Dimitri a réveillé le corps de son ancienne bien-aimée viennoise avec l’esprit d’une jeune prof de japonais maladroite, Azusa. On sent bien le potentiel noir de ces personnages : Azusa réincarnée pourrait aimer le jeune homme pour lequel elle a vendu son âme (c’est son ancien élève, ils ont le même âge maintenant), Dimitri semble troublé par ce corps dont il veut cependant se débarrasser, certains nouveaux personnages sont assez mystérieux, le final est sanglant… Mais ce volume est beaucoup plus guimauve que le premier, moins audacieux aussi bien dans les thèmes (rivalités amoureuses pas très emballantes) que dans la narration, plus linéaire. En même temps, la mangaka se pique de traiter de la procréation (étrange comme l’enfantement par les vampires semble un sujet à la mode, j’ai entendu que c’était un épisode de la saga Twilight ; à croire que nous ne pouvons nous réfléchir que dans ces êtres avides et froids ; ici en tout cas, la procréation est un sacrifice, les deux « parents » en meurent), j’espère voir l’intrigue prendre un virage plus adulte. Enfin, je suis assez sensible aux multiples références à Alice au pays des Merveilles (qui explique le nom du manga ; en l’occurrence il s’agit plutôt d’un monde de noires merveilles peuplé d’araignées vitalisantes) et à la Belle au bois dormant (déjà traitée en fable vampirique par Angela Carter, mais cette fois la Belle reste humaine, en tout cas pour l’instant !).

(A l’année prochaine !)
06 décembre 2009
Apprendre à finir (son assiette) - repas dominical
Désolée. Laurent Mauvignier ne méritait pas ça. Il ne méritait pas que je lise Apprendre à finir juste après que Chiffonnette lance son défi « à lire et à manger », m’incitant à lire avec les papilles en éveil, à l’affût du moindre fumet. Il ne méritait pas non plus que je finisse son roman l’après-midi où le lave-vaisselle se lança dans un cycle de lavage toujours recommencé, nous incitant à explorer un peu les rouages de la minuterie, si bien que la fin (magnifique) se déroba de démontage de porte en reprise de lecture en remontage de porte en reprise de lecture en où est passé le boulon ? ah le voilà en reprise de lecture. Complètement déplacé pour un roman avec un titre pareil.
Non, Laurent Mauvignier ne mérite pas que je joue comme ça avec son titre, d’autant qu’apprendre à finir dans son roman, c’est un exercice tout à fait sérieux, c’est apprendre à finir d’aimer, d’espérer, de se miner la vie pour un amour mort. Au début du roman, le mari de la narratrice est à l’hôpital, immobilisé par un accident de voiture, et, c’est horrible, elle en est presque soulagée : elle n’aura plus à redouter que son mari quitte la maison, la quitte, elle. Elle n’aura plus à l’attendre la nuit, à s’épuiser en disputes, en coups. Il sera là, offert à son affection, et, peut-être, tout redeviendra comme avant.
Dans la lignée du Nouveau Roman, le texte est le monologue intérieur de la femme en passe d’être quittée, revenant inlassablement sur son angoisse et ses illusions. Au fil des chapitres, ce que nous percevions d’abord comme la souffrance de l’épouse abandonnée se révèle être mêlé à une sorte de haine, une véritable folie. Le temps d’avant l’accident était un enfer. L’accident lui rend son époux mais lui permet aussi de reprendre en main sa vie, puisqu’elle est amenée à travailler pour subvenir aux besoins du ménage, à sortir de la maison qui a toujours été son territoire. A la convalescence du mari répond la guérison morale de l’épouse, qui apprivoise peu à peu l’idée qu’ « il faut que ça finisse ». Cela se dit à travers la reprise de certains motifs, comme l’usure de la maison et l’envahissement des arbustes que la narratrice craint d’abord de ne pas pouvoir endiguer, jusqu’à ce que cela lui soit indifférent, lui redevienne invisible, comme au temps de la vie commune.
Bien sûr, le rapport à la nourriture fait aussi partie de ces indices, de façon plus ou moins habile. Le malheur amenait la narratrice à des privations, à avaler des soupes en sachet sans saveur, à ne rien cuisiner pour les garçons qui se contentaient d’une omelette ou d’un bout de fromage. Le retour à la vie s’accompagne d’un retour du goût, d’une envie de cuisiner, pour son homme, et peu importe la dépense. Rien de très très original. J’aime mieux les passages où la nourriture devient métaphorique, lorsque les deux corps qui se déchirent sont comparés à « une bouillie de framboises, des myrtilles écrasées dans un torchon, comme ça, d’un geste brusque, le tissu tout taché et éclaté de fruits ». J’aime bien aussi l’évocation du bonheur passé à travers l’image angoissante du lapin qu’on tue pour les plats de fête. La narratrice croit que l’homme restera. « Qu’il tuer[a] des lapins. Qu’il fracasser[a] encore souvent le crâne des lapins avant de les suspendre par les pattes arrière à la ficelle grise et tressée qui pendouill[e] toujours au rail de la porte, comme ça, au bout du rail, devant ce mur de parpaings où rester[ont] les éclats de sang de ces vieilles victimes d’anniversaires, de fêtes, de dimanches. » Tout est dit dans cette image du désastre de la vie familiale, de cette violence latente qui ne peut qu’exploser à nouveau si on ne se force pas à « finir » enfin ce que la vie a commencé.
***
« L’odeur des courges farcies »
Avec l’odeur de la soupe et celle du vermicelle, c’est ce qui évoque la maison familiale à l’homme alité ; une odeur empoisonnante pour celui qui est déjà prisonnier de son corps. J’imagine que ces courges farcies sont plutôt des courgettes, mais j’y ai vu des courges d’automne, oranges comme la lumière des fins d’après-midi. Et je me suis dit que j’allais essayer (j’adore le potimarron en soupe, je ne le cuisine quasiment que comme ça et l’évocation d’une soupe au potimarron et au saumon chez Vanessa m’avait mis l’eau à la bouche. Mais j’étais habitée par la ferveur expérimentale).
Soient donc quelques potimarrons coupés en deux, dont on ôte les graines. De petites coupes que j’ai choisi de remplir simplement d’une béchamel et de lardons. La béchamel se réalise chez moi en suivant la recette facile donnée autrefois dans une émission de cuisine et de consommation sur France Inter. Il s’agit de mettre dans une casserole ½ litre de lait, trois jaunes d’œuf, deux cuillères généreuses de maïzena, deux cuillères de beurre, une poignée de fromage râpé, du sel, du poivre et de la muscade. Tout cela va sur le feu et on tourne jusqu’à épaississement. On fait précuire les lardons une minute au micro-ondes (ou par plongeon dans de l’eau bouillante). On remplit du mélange les courges, on peut recouvrir de fromage râpé (j’ai oublié) et on met à cuire 45 minutes au four thermostat 6. 
Il s’avère que le potimarron, dont j’aime le petit goût de châtaigne, a plus un goût de potiron dans cette recette. Je préfère quand même la soupe.
***
Cependant il me restait trois blancs d’œufs. Il faut aussi apprendre à finir ce qui reste au frigo plutôt que de l’y oublier, me dis-je sagement. Mon premier réflexe fut de consulter l’utile note de Loukoum°°° concernant l’utilisation des blancs ou jaunes d’œuf esseulés. Puis de choisir une recette et de l’adapter au contenu de mes placards. Celle qui m’enthousiasma fut la recette des amaretti.
Après les courges de fin d’amour, voici donc les amaretti « I wanna be loved by you » : il convient de battre les trois blancs d’œuf avec une pincée de sel et d'y ajouter 100 grammes de sucre (en plusieurs fois) et un sachet de poudre d’amandes (et de l’extrait d’amande amère, dit Loukoum°°°, ou du kirsch). Comment faire plus simple ? On en dépose de petites boules sur une plaque recouverte de papier sulfurisé et on met au four préchauffé à 200° pendant un petit quart d’heure.
amaretti peu photogéniques mais délicieux après une comédie romantique réconfortante et un retour sous une pluie battante et de saison
01 décembre 2009
Mad tea party (dans l’Antiquité)
Imaginez que je sois un loir endormi dans une tasse de thé (puisque je vous ai dit que je passais du temps dans les rêves des autres). Vous êtes une jolie petite fille dont justement je rêvais les aventures et je savais bien que vous me demanderiez une histoire : comme vous commencez à devenir grande et que vous avez interrompu l’histoire des petites filles vivant dans un puits de mélasse, je m’en souviens, au point de m’empêcher de lui trouver une fin, je vais vous raconter une histoire d’amour, qui commencerait comme ça.

Mais il est temps de changer de place ! Notre hôte, fâché avec le Temps, vit un éternel six-heures et nous engage à changer de tasse. Pendant que vous faites la vaisselle (heureusement que vous êtes passée, on n’en pouvait plus de ce tas de soucoupes sales), voici ce que raconte l’héroïne de notre histoire...

Vous m’avez interrompu ? Non ? Eh bien tant pis, de toute façon vous ne saurez pas la fin. Du thé encore, du thé pour moi ! Enfin puisqu’il n’est que six heures, je peux vous parler encore un peu, et, je vous en prie, resservez-vous une part de tarte à la mélasse (ou une tartine de beurre).
Ah ! six heures sonnent, excusez-moi, je suis en retard ! (je suis invité pour le thé)
21 novembre 2009
« Ce vin est incroyable » – repas dominical
Un petit cours d’œnologie facile à suivre (mais tellement dense que j’ai bien peur d’oublier très vite la moitié de ce que j’ai appris, ou est-ce un effet de l’ivresse ?) vous est dispensé gracieusement dans Les Gouttes de Dieu, un manga de Tadashi Agi et Shu Okimoto (une quinzaine de tomes parus ou à paraître, ce serait bien le diable si à la fin les distraits n’en venaient pas à retenir l’essentiel).
Soit donc un « néophyte » (en fait, pas tant que ça), le jeune Shizuku Kanzaki, fils d’un grand œnologue avec lequel il est brouillé (ah les rapports père-fils). Et une apprentie sommelière, Miyabi. Le père de Shizuku meurt, non sans avoir adopté un œnologue prétentieux pour obliger son fils à entrer dans l’univers du vin, au fil d’un grand défi œnologique dont le vainqueur gagnera la cave mirifique du défunt. Shizuku déguste les vins comme un œnologue à l’apogée de sa carrière (ah la figure du héros prédestiné) et Miyabi connaît parfaitement la théorie. Nos Holmes et Watson nippons sont en plus infiniment sympathiques et nous découvrons avec Shizuku les mystères du terroir ou la magie de la décantation.
Pourquoi ce manga plutôt que « le vin pour les Nuls » ? Parce qu’il y a le petit plus oriental.
-chaque geste lié au vin devient un acte d’adresse comme dans un bon film d’arts martiaux ; décanter c’est tout un art !
-chaque dégustation est une expérience sensorielle quasi-mystique qui transporte dans un champ de fleurs, un concert de Queen ou un tableau de Millet ; ah les contre-plongées sur des héros aux yeux hagards !
-les péripéties les plus rocambolesques sont permises : oui, à Tokyo, il y a des SDF installés dans des cartons qui planquent des caisses de vins prestigieux dans des jardins publics.
-chaque dégustation se transforme en enquête policière : top chrono, identification du mélange d’arômes d’une bouteille de Romanée-Conti ! (Cassis-pain grillé, ça ne se fait pas en glace, mais ça fait un très bon vin)
-et bien sûr, il s’agit d’un parcours initiatique, en quête du père et des souvenirs d’enfance (comment les deux Kanzaki ont-il pu s’éloigner à ce point ? ça ne peut pas être seulement parce que le père obligeait son rejeton à mémoriser le goût métallique d’une lame de couteau…), en quête de soi aussi sans doute.
Alors, explosion de fruits, nuance vive de plusieurs herbes… ce manga vaut un petit détour.
15 novembre 2009
Cuisine et photographie – repas dominical
Bien sûr, j’aurais pu vous dire que Photoquai, une expo en plein air quai Branly, était une belle promenade dominicale, proposant quelques œuvres de photographes de tous les coins du monde. Mais je me suis rendu compte qu’on pouvait même en faire un repas dominical, attendu qu’en regardant les photos on voit bien que la cuisine et la nourriture en constituent l’un des fils rouges (si si). Tout est venu de cette photo comparant une cuisine marseillaise et une cuisine algéroise, manière de montrer que les différences entre les deux rives de la Méditerranée n’étaient pas très importantes :
Mais en fait ce n’est pas du tout pour ça que j’ai pris cette photo (ni pour garder un souvenir fidèle du cliché, il faudra vous déplacer pour le voir bien) ; c’est à cause de cette passoire, et des nénuphars sur les placards. Quelle jolie cuisine ! L’autre n’est pas mal non plus :
(Le soir tombait, on voit les ombres des passants et de la photographe maladroite, est-ce qu’on ne croirait pas que des ombres investissent cette cuisine pour dîner du contenu de cette adorable cocotte à fleurs ?)
Il ne faut pas s’étonner que les photographes s’intéressent tant au repas, ce moment de sociabilité qui doit intéresser tout reporter, ou tout poète. Au Japon, ce sont des amoureux sur une couverture. En fait, ils ne viennent pas vraiment déjeuner, ils veulent juste être ensemble et la couverture est leur espace, celui de leur amour.

En Inde, l’harmonie amoureuse n’est pas vraiment au rendez-vous de la table familiale, mais j’adore le carrelage fleuri qui donne un air de joie à cet instant où chacun s’abandonne à ses pensées.
En Amérique du Sud : comme j’aime ce grand rire et cette bonne rasade à côté du sérieux des autres femmes qui posent…
Mais certains photographes aiment jouer avec ce cliché documentaire du repas ou du verre partagé. Une photographe israélienne ne représente-t-elle pas un couple s’apprêtant placidement à dîner dans un paysage de guerre ?
Et le début de l’exposition (ou la fin, ça dépend quel trajet vous choisissez) propose deux clichés choc : 
Méfiez-vous de votre frigo…
Et aussi de votre barbe à papa, prompte à vous rejouer La Mort aux trousses si vous ne faites pas attention.
La nourriture devient mortifère dans des images aux couleurs acidulées et des mises en scène qui évoquent le cinéma d’aventure ou d’horreur.
Mais ce qui doit vous choquer surtout c’est que la jeune fille ne reçoit aucune aide de son chat, qui la regarde avec une curiosité un peu inquiète ! Sachez que le chat n’est pas forcément une figure rassurante dans l’œuvre de ces photographes internationaux. 
Je ne sais pas ce que vous pensez de cette star de cinéma :
Une photo plus chou pour finir :
04 juillet 2009
Repas dominical – Nouvelle soirée canaille au Café Riche (Bel-Ami porte-t-il bien son nom ?)
Il est toujours amusant de retrouver dans un roman une scène qu’on a déjà lue ailleurs : ainsi Bel-Ami témoigne-t-il de la vogue durable du Café Riche où, cette année, j’ai déjà suivi Renée et Maxime, les amants scandaleux de la Curée d’Emile Zola (roman publié en 1871, tandis que Bel-Ami date des années 1884-85).
Souvenez-vous : c’est un restaurant où les riches bourgeois amènent leurs maîtresses (des cocottes) pour des soupers fins dans de petits cabinets particuliers. Dans La Curée, Renée y entre cachée sous un grand manteau noir pour ne pas se compromettre… et finit la soirée dans les bras de Maxime (son beau-fils).
Il semble qu’elle ne soit pas la seule bourgeoise à goûter l’excitation d’un dîner interdit ; c’est au café Riche que Mme de Marelle, jeune femme noble et bohême, invite ses amis, le couple Forestier, et Georges Duroy, dont elle compte manifestement faire son amant. Les femmes arrivent masquées, dans le même cabinet clos, tendu de rouge et agrémenté d’un divan dont les ressorts sont fatigués (Georges s’y enfonce, comme dans un trou…). La jeune femme est là, dit-elle, pour « se pocharder ». Les plats s’enchaînent, les mêmes ou presque que dans la Curée : huîtres, perdreaux, asperges… plats aphrodisiaques ou suggestifs. D’ailleurs, les comparaisons sont évocatrices d’autres plaisirs : la truite rose servie après le potage évoque de « la chair de jeune fille » ; les huîtres sont « mignonnes et grasses » et ressemblent à de « petites oreilles enfermées en des coquilles, et fondant entre le palais et la langue ainsi que des bonbons salés ». Evidemment, on parle d’amour, et de façon de plus en plus salée. Celui qui n’est pas encore Bel-Ami cherche à assurer celles qui deviendront les deux femmes de sa vie (enfin, avec toutes les autres…) de sa discrétion totale, si elles venaient à se livrer à lui. « Essayez pour voir » conclut-il avec conviction. Et dans le fiacre qui les ramène vers la demeure de Madame de Marelle, il se décide à se « jeter sur elle » et il est stupéfait de « tenir, enfin, une femme mariée » ! Après les bénédictions et les paroles d’amour reconnaissant : « Maintenant que je la tiens, je saurai bien la garder » se dit le grand romantique.
source de cette photo du café Riche sur le boulevard des Italiens
Le parallélisme avec La Curée est facile à faire : même échauffement des sens dans la chaleur du petit cabinet, même prosaïsme après la conquête, dont l’un des protagonistes se trouve presque embarrassé.
Pour rappeler cependant que ces plaisirs n’ont qu’un temps (même si Bel-Ami se construit selon une trajectoire ascendante dont on ne voit pas la fin, alors que Zola peignait aussi le déclin), Maupassant ajoute une petite note noire, la toux funèbre de Forestier qui met fin au dîner coquin. La scène se répètera, lorsque Georges Duroy recevra une leçon sur la vanité de l’ambition en traversant Paris une nuit, au sortir d’un dîner, avec un journaliste vieillissant.
Si ce passage est intéressant, c’est aussi parce qu’il se révèlera très ironique. Duroy se fait le chantre de l’adultère policé, estime du devoir de tout honnête homme de garder le secret des frasques féminines… mais ces propos féministes ne pèseront pas lourd face à son ambition, lorsqu’il conviendra de se libérer de Madeleine pour épouser un meilleur parti. Alors il ne reculera pas devant un constat d’adultère effectué avec des policiers. Quant à la pesante jalousie des maris dont il se moque avec arrogance, il n’y échappera pas, son obsession se focalisant curieusement sur le mari défunt de la veuve qu’il a épousée…
Bel-Ami, Bel-Ami, voilà un titre ironique pour un roman qui met en scène un séducteur sans scrupules, roulant même les prostituées en profitant du charme de sa moustache, conquérant les femmes vertueuses par simple curiosité, se débarrassant sans remords de celles qui ne sont plus nécessaires à son ascension sociale…
Mais ce repas n’est pas le seul écho littéraire qu’a éveillé le roman. J’ai aussi reconnu par instant dans la prose du Maupassant réaliste des signes de l’autre Maupassant, celui des nouvelles fantastiques ; dans ces passages sur la vacuité de la vie, mais aussi au début du roman lorsque Duroy, invité à un dîner qui va lancer sa carrière, vêtu d’un costume loué, ne se reconnaît pas dans le monsieur croisé dans l’escalier, si élégant, qui s’avère être son propre reflet…
Et je me suis souvenu des pages de Madame Bovary lors de cette escapade que font les Duroy juste mariés chez les parents de Georges, tenanciers d’un café à Canteleu, tout près de Rouen (passage qui m’a aussi rappelé l’enfance d’Annie Ernaux, un peu plus loin en Normandie, dans un café-épicerie à Lillebonne). Les époux arrivent en train et aperçoivent d’abord les célèbres clochers de la ville, « travaillés comme des bijoux géants », auxquels s’opposent sur l’autre rive de la Seine les cheminée des usines du faubourg industriel, dont l’une aussi haute que la pyramide de Chéops, celle de l’usine de La Foudre (qui a donné son nom récemment à un théâtre). Mais le monde rustique que découvre l’épouse de Georges ne correspond pas à ses rêves. Les parents de Georges sont rouges, ventru en ce qui concerne le père, grande et sèche pour ce qui est de la mère. Hommage à Flaubert, le père porte une casquette « à la mode de Rouen », en soie noire, très haute, pareille à celle des marchands de bœufs, qui n’est pas sans rappeler (en plus simple) l’impossible casquette de Charles Bovary, qui suffit à le désigner, au début du roman, comme un être ridicule. Au délicat repas du Café Riche, répond au troquet de Canteleu un banquet maladroit : on sert une andouille après un gigot, une omelette après l’andouille, tout cela arrosé de cidre mousseux, en débitant des « plaisanteries de choix », des histoires grivoises qui, cette fois, ne feront rire que Georges et auxquelles sa femme ne se mêlera pas…
24 mai 2009
L’œil du corbeau, noir, vide
Il y a quelques années, le vendredi soir, Sophie Loubière rejoignait des personnalités dans un restaurant de leur choix et recevait leurs « confidences à la carte » sur l’antenne de France Inter. On entendait le cliquetis des couverts, le brouhaha des conversations derrière les dîneurs qui nous racontaient leurs plats, et aussi leurs carrières. C’était intime et souvent passionnant.
Aussi me suis-je plongée avec enthousiasme « Dans l’œil noir du corbeau », le dernier polar de Sophie Loubière, qui proposait un cocktail appétissant. Des personnages inspirés des romans noirs : un ancien inspecteur alcoolique au passé trouble, une femme qui passe à côté de sa vie, belle mais borderline. Une ville mystérieuse, San Francisco, pleine de réminiscences cinématographiques (la forêt de Vertigo). Un premier amour indéfiniment attendu, avec le souvenir duquel on n’arrive pas à rompre. L’eau à la bouche amenée par des évocations culinaires, dans la tradition encore des enquêteurs gastronomes, pour lesquels un plat longuement mijoté vient quelque peu adoucir les ravages de leur lucidité.
Malheureusement, tous ces bons ingrédients donnent au final un roman honnête, mais un peu indigeste : certes, on suit avec intérêt l’évolution des relations entre le flic usé et la présentatrice de fiches cuisine partie en Californie sur les traces de Daniel, son grand amour. La cooking goddess dont Bill Rainbow ne rate aucune émission se trouve un jour en chair et en os à la porte de son house-boat, et il accepte de reprendre du service en échange d’un inoubliable réveillon de Noël concocté par son French cordon bleu. Une bouffée d’espoir et d’euphorie dans les cœurs de ces êtres en plein désarroi… De plus Daniel est mort et l’enquête sur l’amant idéal réserve son lot de rebondissements, de retournements de situation.
Mais tout de même le roman souffre d’un manque de rythme certain. Le récit alterne avec une régularité de métronome les courts chapitres consacrés à Bill et ceux consacrés à Anne. Ceux-ci fourmillent de détails qui parfois se révèlent significatifs par la suite, mais qui donnent un rythme ronronnant à l’intrigue, d’autant que les véritables scènes d’action sont rares, la plupart des chapitres épousant plutôt les pensées des personnages ou recueillant leurs souvenirs. Cette abondance de détails devient bourrative lorsque les deux gourmets se mettent en quête des ingrédients de leur festin de Noël. Nous voilà embarqués dans une balade touristique et culinaire dans San Francisco et ses environs, et le texte se fait alors plus informatif qu’évocateur. Ce qui me plaît dans les scènes de repas romanesques, c’est qu’elles participent à une ambiance, accompagnent un temps fort de l’action (le repas fin de La Curée par exemple, ou les repas dans les romans de Queneau). Ici le repas est ce à quoi se raccrochent les deux désespérés, et Dieu sait si Anne en particulier entretient un rapport compliqué avec la nourriture ; mais dans certains chapitres le guide gastronomique prend le pas sur l’intrigue, et le procédé prend un caractère systématique qui m’a lassée.
En bref, je n’ai pas réussi à croire à ces personnages et à ce projet gargantuesque, qui tient un peu trop, pour moi, de l’exercice de style. Ce qui ne m’empêchera pas de souhaiter le retour de cette émission de confidences, légère et ludique, ou d’écouter les « parkings » radiophoniques (avant la plage ou la nuit) sur lesquels on retrouve plus couramment l’animatrice.
Merci à Blog-O-Book et aux éditions du Cherche-Midi pour cet envoi gastronomique.
Une chanson qui aurait pu inspirer la narratrice :
Découvrez Bat for Lashes!

