04 juillet 2009
Repas dominical – Nouvelle soirée canaille au Café Riche (Bel-Ami porte-t-il bien son nom ?)
Il est toujours amusant de retrouver dans un roman une scène qu’on a déjà lue ailleurs : ainsi Bel-Ami témoigne-t-il de la vogue durable du Café Riche où, cette année, j’ai déjà suivi Renée et Maxime, les amants scandaleux de la Curée d’Emile Zola (roman publié en 1871, tandis que Bel-Ami date des années 1884-85).
Souvenez-vous : c’est un restaurant où les riches bourgeois amènent leurs maîtresses (des cocottes) pour des soupers fins dans de petits cabinets particuliers. Dans La Curée, Renée y entre cachée sous un grand manteau noir pour ne pas se compromettre… et finit la soirée dans les bras de Maxime (son beau-fils).
Il semble qu’elle ne soit pas la seule bourgeoise à goûter l’excitation d’un dîner interdit ; c’est au café Riche que Mme de Marelle, jeune femme noble et bohême, invite ses amis, le couple Forestier, et Georges Duroy, dont elle compte manifestement faire son amant. Les femmes arrivent masquées, dans le même cabinet clos, tendu de rouge et agrémenté d’un divan dont les ressorts sont fatigués (Georges s’y enfonce, comme dans un trou…). La jeune femme est là, dit-elle, pour « se pocharder ». Les plats s’enchaînent, les mêmes ou presque que dans la Curée : huîtres, perdreaux, asperges… plats aphrodisiaques ou suggestifs. D’ailleurs, les comparaisons sont évocatrices d’autres plaisirs : la truite rose servie après le potage évoque de « la chair de jeune fille » ; les huîtres sont « mignonnes et grasses » et ressemblent à de « petites oreilles enfermées en des coquilles, et fondant entre le palais et la langue ainsi que des bonbons salés ». Evidemment, on parle d’amour, et de façon de plus en plus salée. Celui qui n’est pas encore Bel-Ami cherche à assurer celles qui deviendront les deux femmes de sa vie (enfin, avec toutes les autres…) de sa discrétion totale, si elles venaient à se livrer à lui. « Essayez pour voir » conclut-il avec conviction. Et dans le fiacre qui les ramène vers la demeure de Madame de Marelle, il se décide à se « jeter sur elle » et il est stupéfait de « tenir, enfin, une femme mariée » ! Après les bénédictions et les paroles d’amour reconnaissant : « Maintenant que je la tiens, je saurai bien la garder » se dit le grand romantique.
source de cette photo du café Riche sur le boulevard des Italiens
Le parallélisme avec La Curée est facile à faire : même échauffement des sens dans la chaleur du petit cabinet, même prosaïsme après la conquête, dont l’un des protagonistes se trouve presque embarrassé.
Pour rappeler cependant que ces plaisirs n’ont qu’un temps (même si Bel-Ami se construit selon une trajectoire ascendante dont on ne voit pas la fin, alors que Zola peignait aussi le déclin), Maupassant ajoute une petite note noire, la toux funèbre de Forestier qui met fin au dîner coquin. La scène se répètera, lorsque Georges Duroy recevra une leçon sur la vanité de l’ambition en traversant Paris une nuit, au sortir d’un dîner, avec un journaliste vieillissant.
Si ce passage est intéressant, c’est aussi parce qu’il se révèlera très ironique. Duroy se fait le chantre de l’adultère policé, estime du devoir de tout honnête homme de garder le secret des frasques féminines… mais ces propos féministes ne pèseront pas lourd face à son ambition, lorsqu’il conviendra de se libérer de Madeleine pour épouser un meilleur parti. Alors il ne reculera pas devant un constat d’adultère effectué avec des policiers. Quant à la pesante jalousie des maris dont il se moque avec arrogance, il n’y échappera pas, son obsession se focalisant curieusement sur le mari défunt de la veuve qu’il a épousée…
Bel-Ami, Bel-Ami, voilà un titre ironique pour un roman qui met en scène un séducteur sans scrupules, roulant même les prostituées en profitant du charme de sa moustache, conquérant les femmes vertueuses par simple curiosité, se débarrassant sans remords de celles qui ne sont plus nécessaires à son ascension sociale…
Mais ce repas n’est pas le seul écho littéraire qu’a éveillé le roman. J’ai aussi reconnu par instant dans la prose du Maupassant réaliste des signes de l’autre Maupassant, celui des nouvelles fantastiques ; dans ces passages sur la vacuité de la vie, mais aussi au début du roman lorsque Duroy, invité à un dîner qui va lancer sa carrière, vêtu d’un costume loué, ne se reconnaît pas dans le monsieur croisé dans l’escalier, si élégant, qui s’avère être son propre reflet…
Et je me suis souvenu des pages de Madame Bovary lors de cette escapade que font les Duroy juste mariés chez les parents de Georges, tenanciers d’un café à Canteleu, tout près de Rouen (passage qui m’a aussi rappelé l’enfance d’Annie Ernaux, un peu plus loin en Normandie, dans un café-épicerie à Lillebonne). Les époux arrivent en train et aperçoivent d’abord les célèbres clochers de la ville, « travaillés comme des bijoux géants », auxquels s’opposent sur l’autre rive de la Seine les cheminée des usines du faubourg industriel, dont l’une aussi haute que la pyramide de Chéops, celle de l’usine de La Foudre (qui a donné son nom récemment à un théâtre). Mais le monde rustique que découvre l’épouse de Georges ne correspond pas à ses rêves. Les parents de Georges sont rouges, ventru en ce qui concerne le père, grande et sèche pour ce qui est de la mère. Hommage à Flaubert, le père porte une casquette « à la mode de Rouen », en soie noire, très haute, pareille à celle des marchands de bœufs, qui n’est pas sans rappeler (en plus simple) l’impossible casquette de Charles Bovary, qui suffit à le désigner, au début du roman, comme un être ridicule. Au délicat repas du Café Riche, répond au troquet de Canteleu un banquet maladroit : on sert une andouille après un gigot, une omelette après l’andouille, tout cela arrosé de cidre mousseux, en débitant des « plaisanteries de choix », des histoires grivoises qui, cette fois, ne feront rire que Georges et auxquelles sa femme ne se mêlera pas…
24 mai 2009
L’œil du corbeau, noir, vide
Il y a quelques années, le vendredi soir, Sophie Loubière rejoignait des personnalités dans un restaurant de leur choix et recevait leurs « confidences à la carte » sur l’antenne de France Inter. On entendait le cliquetis des couverts, le brouhaha des conversations derrière les dîneurs qui nous racontaient leurs plats, et aussi leurs carrières. C’était intime et souvent passionnant.
Aussi me suis-je plongée avec enthousiasme « Dans l’œil noir du corbeau », le dernier polar de Sophie Loubière, qui proposait un cocktail appétissant. Des personnages inspirés des romans noirs : un ancien inspecteur alcoolique au passé trouble, une femme qui passe à côté de sa vie, belle mais borderline. Une ville mystérieuse, San Francisco, pleine de réminiscences cinématographiques (la forêt de Vertigo). Un premier amour indéfiniment attendu, avec le souvenir duquel on n’arrive pas à rompre. L’eau à la bouche amenée par des évocations culinaires, dans la tradition encore des enquêteurs gastronomes, pour lesquels un plat longuement mijoté vient quelque peu adoucir les ravages de leur lucidité.
Malheureusement, tous ces bons ingrédients donnent au final un roman honnête, mais un peu indigeste : certes, on suit avec intérêt l’évolution des relations entre le flic usé et la présentatrice de fiches cuisine partie en Californie sur les traces de Daniel, son grand amour. La cooking goddess dont Bill Rainbow ne rate aucune émission se trouve un jour en chair et en os à la porte de son house-boat, et il accepte de reprendre du service en échange d’un inoubliable réveillon de Noël concocté par son French cordon bleu. Une bouffée d’espoir et d’euphorie dans les cœurs de ces êtres en plein désarroi… De plus Daniel est mort et l’enquête sur l’amant idéal réserve son lot de rebondissements, de retournements de situation.
Mais tout de même le roman souffre d’un manque de rythme certain. Le récit alterne avec une régularité de métronome les courts chapitres consacrés à Bill et ceux consacrés à Anne. Ceux-ci fourmillent de détails qui parfois se révèlent significatifs par la suite, mais qui donnent un rythme ronronnant à l’intrigue, d’autant que les véritables scènes d’action sont rares, la plupart des chapitres épousant plutôt les pensées des personnages ou recueillant leurs souvenirs. Cette abondance de détails devient bourrative lorsque les deux gourmets se mettent en quête des ingrédients de leur festin de Noël. Nous voilà embarqués dans une balade touristique et culinaire dans San Francisco et ses environs, et le texte se fait alors plus informatif qu’évocateur. Ce qui me plaît dans les scènes de repas romanesques, c’est qu’elles participent à une ambiance, accompagnent un temps fort de l’action (le repas fin de La Curée par exemple, ou les repas dans les romans de Queneau). Ici le repas est ce à quoi se raccrochent les deux désespérés, et Dieu sait si Anne en particulier entretient un rapport compliqué avec la nourriture ; mais dans certains chapitres le guide gastronomique prend le pas sur l’intrigue, et le procédé prend un caractère systématique qui m’a lassée.
En bref, je n’ai pas réussi à croire à ces personnages et à ce projet gargantuesque, qui tient un peu trop, pour moi, de l’exercice de style. Ce qui ne m’empêchera pas de souhaiter le retour de cette émission de confidences, légère et ludique, ou d’écouter les « parkings » radiophoniques (avant la plage ou la nuit) sur lesquels on retrouve plus couramment l’animatrice.
Merci à Blog-O-Book et aux éditions du Cherche-Midi pour cet envoi gastronomique.
Une chanson qui aurait pu inspirer la narratrice :
Découvrez Bat for Lashes!
06 mai 2009
Ce qu’on appelle végétarien (pour les vampires) – repas dominical
J’ai fini depuis quelque temps déjà Hésitation et je n’ai pas grand chose à en dire : Edward est toujours aussi marmoréen, il y a encôôre un vampire sur les traces de Bella, on discute encôôre vampirisation. Pas grand-chose de neuf dans cet épisode, si ce n’est quelques scènes assez ridicules (ah Jacob jubilant de servir de bouillotte à Bella dans un sac de couchage, sous le regard offusqué – et glacial, bien sûr, du bel Edward) et le trophée de l’héroïne la plus tête-à-claques pour Bella et ses dilemmes (tout le monde veut la sauver, mais pourquoi n’irait-elle pas justement se jeter dans la gueule du loup – oups, pardon, je n’ai pas dit « loup-garou » - pour éviter que ses amis ses amours ne se sacrifient pour elle, histoire surtout de leur compliquer encore PLUS les choses ; on est bêtement humaine ou on ne l’est pas). Enfin, j’avais cru comprendre qu’il y avait hésitation, rivalité entre les deux personnages masculins, et bien en fait pas du tout, la situation ne me paraît vraiment pas ambiguë. Bon j’ai bien aimé malgré tout les légendes Quileute, qui m’ont fait penser à certains mythes comme l’intervention des Sabines dans la guerre entre leurs époux et leurs pères, même si, je sais, ça ne se finit pas du tout pareil.
Aussi ai-je envie de parler d’autre chose, d’un sujet dominical : la nourriture dans la saga Twilight.
Curieusement, la nourriture est justement un domaine dans lequel l’héroïne, d’ordinaire si maladroite, se sent à son aise. Innombrables sont les notations de préparations de repas pour son père, lequel se réjouit en particulier d’avoir récupéré sa fille parce qu’il mange beaucoup mieux qu’avant. Au début du tome 3, on le voit rater dramatiquement un plat aussi simple que des spaghetti à la tomate, probablement parce qu’il les a cuits dans une casserole trop petite et qu’ils se sont agglomérés ; par ailleurs, il ne sait pas qu’il faut retirer le couvercle d’un pot de sauce tomate. Bella, elle, sait tout cela, elle réalise même un peu plus tard un bœuf stroganov selon la recette de sa grand-mère, pour la plus grande béatitude de son père. Nous la voyons aussi très souvent faire la vaisselle. Ces activités domestiques semblent donc nous dire qu’elle est une fille responsable, une sorte de mère qui dorlote son propre père (ou remplace la femme enfuie).
La nourriture sert aussi à opposer les deux héros masculins : l’un ne mange rien, l’autre dévore. Si le vampire regarde sa bien-aimée déjeuner et s’esquive durant le dîner chez les Swan, le clou de la soirée Quileute pourrait être Jacob mangeant une vache, et on sait depuis le volume précédent que nourrir un loup-garou est une opération chronophage, vu tout ce qu’il faut préparer.
Difficile donc d’envisager un repas en amoureux : préparer un petit plat pour un beau vampire qui ne le mangera pas ou se faire piquer son dessert par un loup-garou affamé ?
Pourtant, c’est bien dans un contexte alimentaire que la rencontre amoureuse a lieu : le premier regard, c’est à la cantine qu’il est échangé. Premier regard entre un jeune homme au teint livide occupé à ne pas manger le contenu de son plateau et une Bella qui ne tardera pas à ne plus manger, l’estomac tordu par la timidité et l’amour.
Des amoureux vivant d’amour et d’eau fraîche…
Alors quoi ? cette absence de prise de nourriture atteste du statut presque divin, en tout cas surnaturel, d’Edward ; aux dieux, il faut à dîner autre chose, que cela soit de l’ambroisie… ou de la chair, par l’intermédiaire des sacrifices dont les fumées sont censées les régaler.
Comme les dieux, les Cullen ont pouvoir de vie et de mort sur les hommes qui les entourent. Heureusement, ils ont choisi d’être végétariens.
Le terme a de quoi interpeller. Il est utilisé à titre de comparaison par Edward pour expliquer à Bella que les vampires se privent de leur nourriture naturelle, le sang humain, au profit d’un substitut : le sang des bêtes. Dans la suite de la saga, le mot est régulièrement réemployé. On peut trouver ça amusant, se dire que le végétarisme a le vent en poupe, puisque les vampires les plus sympas et les plus mode ont choisi d’emprunter cette voie de traverse, ont préféré ne pas se rassasier d’une nourriture qui contrariait leur éthique.
En même temps, cette définition du végétarisme a quelque chose de singulièrement triste : être végétarien, c’est renoncer, se priver de ce que vous aimez et qui vous fait terriblement envie. Comme si le repas végétarien était forcément une pénitence…
On voit finalement que, derrière les régimes alimentaires des deux héros masculins, il y a certaines valeurs : les loups-garous se réunissent pour partager un barbecue, vivent en meute, dans une communauté de pensées… Ils sont du côté de la convivialité, de la fête. Les Cullen (qui sont accueillants aussi, mais pas aussi exubérants que Jacob) apparaissent plutôt comme des êtres de devoir (surtout Edward !), faisant passer leurs convictions avant leur plaisir. On est loin du vampire nocturne et pulsionnel, le vampire nouveau réfléchit avant de croquer. La chair est triste, hélas, chez les Cullen (et je ne suis pas sûre de lire le 4e volume !). La belle choisira-t-elle le plaisir ou le devoir ? je crois que Bella, âme sœur d’Edward dans le goût du sacrifice, ne saurait vraiment hésiter… Brrr !
PS : oui, je tente une pathétique parodie des couvertures de Twilight.

PS : eh bien moi, j’ai cuisiné en finissant Hésitation des spaghetti (hommage à Charlie, mais j’avais pris une casserole assez grande) au tofu fumé grillé (hommage à Edward). Avec un trait d’huile de sésame, c’était (à défaut d’être photogénique) pas mauvais du tout.
Une autre recette pour vampire végétarien
29 mars 2009
Organisez un souper canaille - repas dominical 30
Imaginez que vous vivez au XIXe siècle, sous le second Empire. Votre mari, plus âgé que vous (et assez mal fait de sa personne, même s’il faut lui reconnaître une certaine énergie – cet homme est une volonté) est un spéculateur qui brasse des millions, et vous passez votre temps en promenades, visites chez le couturier à imaginer la robe la plus originale (autant dire souvent la plus indécente), et commérages avec vos amies du couvent (comme cette époque vous semble lointaine !).
D’abord enivrée par vos succès, vous commencez à ressentir une certaine lassitude de cette vie mondaine.
A vos dîners, on parle politique, vos amants vous lancent des œillades, votre robe fait frémir les convives. Bien souvent, vous n’écoutez plus ce que l’on vous raconte, espérant en vain un plaisir que vous n’auriez pas encore goûté, toujours déçue.
Que faire ?
Vous encanailler. Roulez en fiacre et en bonne compagnie, cachée sous un manteau noir (cette toilette déjà n’est vraiment pas dans vos habitudes), sur les boulevards tout neufs qui ont enrichi votre époux et osez entrer dans l’un de ces cafés où votre époux, toujours lui, passe des soirées avec de jeunes coquettes entretenues. Jouer à l’homme, pour un soir…
Vous voilà dans un cabinet intime, meublé d’un divan que vous trouvez extrêmement large. On vous propose le « dîner de mercredi ». Acceptez. Des huîtres, du perdreau. Du vin blanc. Buvez-le pur, enivrez-vous de nouveauté et d’audace…
Sur une console, le garçon a déposé d’autres plats, des truffes, un entremets sucré, des asperges, et il y a une bouteille de champagne dans un seau plein de glace. La tête vous tourne. Vous avez bu, et mangé de si bon appétit. Vous refusez le dessert. Vous buvez votre café à petits coups, et encore un petit verre d’alcool. Vous devenez indolente, rêveuse.
Il y a un miroir, vous vous en approchez dans un sursaut d’énergie et vous y distinguez des propos farceurs, ces grivoiseries que les hommes, depuis la nuit des temps, ont confiées aux murs des rues ou des latrines. « J’aime les hommes, parce que j’aime les truffes. » Et des noms, tout un calendrier canaille de couples d’un soir. Il y a le nom de votre compagnon. Devant : « J’aime… ». Il vous enjoint de vous taire. Vous luttez. Le divan amollit votre chute.
(pour en savoir plus : La Curée, d’Emile Zola)

Evidemment, vous auriez dû vous méfier.
Les huîtres sont tenues depuis l’Antiquité pour des nourritures aphrodisiaques et la jeune fille qui en consomme dans le tableau de Jan Steen lance par la même occasion un regard d’invite. Au symbolisme féminin de la coquille répond celui, masculin, de l’asperge ; et puis des truffes ! elles aussi sont dites aphrodisiaques et sont même symbole de péché : elles sont engendrées par la terre et privent de nourriture les plantes environnantes, tout comme le péché exclut la grâce.
Voilà un dîner canaille dont la digestion sera difficile ; une petite diette s’imposera (une retraite dans vos appartements, au coin du feu). Mais vous avez goûté au fruit interdit. Et ce n’est pas le fait que vous ayez repoussé le dessert qui vous excusera aux yeux du sévère romancier des Rougon-Macquart…
04 mars 2009
Le spectre de l’Empire
Le Colonel Chabert d’Honoré de Balzac commence dans la bonne humeur, au milieu des plaisanteries des clercs de l’avoué Derville, des insolences de son saute-ruisseau, ainsi que des effluves du lunch des employés, mêlant sandwich au brie, côtelettes et tasse de chocolat.
Et puis un fantôme surgit : un vieillard terne, mal vêtu, humilié, qui se révèle être un soldat de Napoléon déclaré mort à la bataille d’Eylau. Il raconte comment il a lutté pour s’extirper d’un grand tas de morts, à l’aide d’un bras sinistrement détaché d’un corps. Il a traversé les chairs abîmées et la pourriture, mais le plus difficile l’attend : la société de la Restauration est pour lui un tombeau plus certain que le monticule sous lequel il avait été enseveli. S’il vit encore, il est mort socialement, ce qui est la malédiction la plus terrible dans l’avide société balzacienne. Celle qui pourrait lui rendre son statut et son argent (et, qui sait, son amour) est sa femme, remariée entre-temps, mais la résurrection du colonel ne fait pas du tout les affaires de cette parvenue…
D’emblée Chabert est présenté comme un spectre au visage inexpressif, au crâne fendu, à la raison envolée. Il n’apparaît que dans des lieux sales et dégradés : l’étude où l’on joue la comédie, la vacherie de son compagnon d’armes, où il couche dans la meilleure chambre - sur la paille, et plus tard l’antichambre du greffe ou l’hospice, tout aussi désolés. C’est qu’il représente lui-même des valeurs usées : l’héroïsme, la grandeur d’âme, la fidélité à un empereur déchu, à des compagnons d’armes devenus misérables, à une femme qui l’a oublié. Le monde dans lequel il revient à l’existence est régi par l’argent et manque totalement de compassion (à l’exception de Derville, qui choisira finalement de s’en éloigner).
Un Balzac plein de gouaille (l’humour acide des clercs et le jeu de dupes de l’avoué et de la comtesse sont assez réjouissants), de manigances, dans une atmosphère discrètement fantastique.
***
Sur le rebord d’une cheminée d’étude ou le bord d’une assiette : tartine de neufchâtel saupoudré de cannelle (ou de cacao) – mieux encore, étalez-le sur du pain d’épices…

08 février 2009
Jules César et ses doubles et comment déjeunait-on dans l’Antiquité ?
Jules César (un film biographique de Uli Edel, réalisé pour la télévision américaine, me semble-t-il, et pour recycler les décors de Gladiator) est l’histoire d’un homme honnête, bon père de famille bon époux, perverti par l’usage du pouvoir au point de donner sa fille à son rival (mariage heureux mais transaction « punie » par la mort de la jeune femme en couches) et de trahir son épouse aimante pour une ambitieuse égyptienne.
Au début, on est saisi (et un peu perturbé) par un sentiment de familiarité : César, c’est le frère de Brenda (Six feet under) qui est ami-ennemi avec le grand amour de Carrie (Sex and the city), lequel s’appelle ici Pompée et se débarrasse de Dumbledore, passé du côté obscur de la force et se rendant coupable de proscriptions (Sylla dans l’onomastique romaine). Et le pire, c’est que ce sentiment de familiarité se double d’un paradoxal sentiment d’étrangeté : quand on a regardé avidement les deux saisons de Rome, César ne peut être qu’un être roublard et magnétique dans la force de l’âge et Pompée, un homme grisonnant et étrangement tétanisé par son destin.
Bon, plus important que Dumbledark Sylla dans le téléfilm, il y a Vercingétorix, double intransigeant de César.
Car le film tisse un intéressant jeu de relations entre les personnages masculins : César et Pompée ont subi la même épreuve de Sylla, mais César s’est montré plus entier ; admiratif, Pompée, contre les ordres de Sylla, laisse la vie sauve à César… Situation reproduite lorsque le conquérant laisse s’enfuir le rebelle gaulois Vercingétorix. Cette générosité n’empêchera pas les deux alliés de devenir ennemis à mort…
J’ai bien aimé aussi la place accordée au théâtre comique : la première scène nous montre César assistant à une farce sur Alexandre, modèle tourné en dérision, pièce qui va être interrompue par le retour de Sylla ; plus tard, sa femme grince des dents devant les « Guignols » de l’époque, et César moqué sur scène pour ses amours avec Cléopâtre.
Après, le récit oscille entre fidélité (l’épilepsie, les mots historiques, même si le « toi aussi, mon fils » eexpire sur ses lèvres), et dramatisation des dernières heures (avec le songe prémonitoire de sa femme Calpurnia et le montage alterné pour faire sentir le destin en marche).
Par rapport au feuilleton Rome, les personnages paraissent bien fades : César semble avoir intégré les valeurs américaines (protéger sa famille d’abord !) et le film condamne l’ambition du héros, sans rendre très tangible l’instant où celle-ci devient malsaine et le transforme en tyran. Pire, la fin le montre prêt à la repentance et à la réconciliation avec son vieil ami Pompée (malheureusement décapité quand il arrive en Egypte) et gomme la sécheresse du personnage. Rien de shakespearien dans ces personnages, alors que les monstres fascinants de Rome m’avaient laissé une forte impression.
A ce sujet, il y avait tout de même quelque chose qui me tracassait dans Rome. Une question de recettes de cuisine et de vaisselle.
En effet, dans un épisode (de la saison 2, je crois), Marc Antoine prenait le petit-déjeuner chez sa maîtresse Atia (mère d’Octave, présenté comme un petit génie intuitif et froid, et d’Octavia, douce et traumatisée par les multiples manigances de sa mère) et à cette occasion, on dégustait en se chamaillant… une salade de fruits. Qui manquait de figue, disait Octavia (sinon, les dialogues sont intéressants). La salade de fruits existait-elle dans l’Antiquité et les familles discutaient-elles des améliorations à apporter à une recette ? me demandai-je avec une pointe de méfiance.
Plus tard, Marc-Antoine et Atia dînent sur le pouce. Il s’agit de verser de l’huile sur du fromage et du pain (frugal, mais très brunch), mais le service utilisé est en verre teinté bleu. Je sais qu’il existait de la verroterie merveilleuse autrefois mais ces pichets qui n’auraient pas déparé les nouvelles collections de quelque magasin suédois, tout de même…
Je ferais beaucoup plus confiance à la vaisselle grossière qui constitue le trousseau de la femme du légionnaire Vorenus, pour le coup.
N’hésitez cependant pas à tenter la salade de fruits à l’antique (sucrée au miel, avec même un peu de poivre pour pimenter) et servez-la dans votre vaisselle la plus colorée !
27 décembre 2008
Courses de Noël
Ce matin de Noël-là, je reçus de quoi monter un premier magasin, fruits et légumes en plastique de couleur vive, fausses boîtes de conserves ou de biscuits, peut-être même petit panier pour le client et caisse enregistreuse, mais surtout, surtout, une balance pour peser mon bonheur. Pas une balance Robertval avec des poids pour équilibrer les marchandises ; une balance comme on en voyait dans les magasins avec un grand plateau et une aiguille qui indiquait la masse achetée.
Elle reçut le coffret de la parfaite ménagère ; plumeau vite déplumé, petit balai dont nous nous servirions longtemps pour ramasser du verre brisé ou traquer les moustiques sur les murs avant d’aller nous coucher, peut-être même seau et chiffon pour parfaire l’illusion.
Mais rien qui put contrebalancer l’attrait de cette balance si moderne. Nous jouâmes. Moi à la caisse, elle cliente. Une dispute, sans doute, entre la ménagère et moi ; on en vient aux mains en plein magasin et la voilà malencontreusement projetée sur le plateau de la balance, pas programmée pour semblables empoignades, qui rendit l’âme avant même d’avoir servi.
Aujourd’hui je tourne les pages des catalogues de jouets, où règne la même quête éperdue de modernité.



13 décembre 2008
La fille au cœur de nénuphar - en relisant l’Ecume des jours
Plongée en adolescence.
Difficile de dire quand exactement j’ai lu ce roman pour la première fois. Je peux dater des vacances avant mon entrée au lycée ma lecture de L’arrache-cœur, dont il me reste quelques images fortes, le passeur au milieu des immondices ou des péchés des autres, la mère engloutissant des nourritures avariées, et finalement la prison de verre dans laquelle sa peur enferme ses trois garçons (toute inexactitude dans ces souvenirs ne serait absolument pas surprenante). C’est l’époque où je recopiais d’une belle écriture « Je mourrai d’un cancer de la colonne vertébrale », avec un peu d’inquiétude. Au lycée, je me souviens qu’une fille amenait en cours un gros volume avec tous les romans de Vian (ensuite ce furent ceux de Kundera) et je pense que c’est à ce moment-là, entre deux bribes de cours, que j’ai lu Et on tuera tous les affreux.
Ensuite, j’ai écouté ses chansons, et maintenant je relis cette Ecume dont le titre me paraissait si philosophique. Plus que Vian et ses personnages, il me semble que c’est moi que j’y retrouve, avec une force que j’ai rarement expérimentée.
Il y a cette fille au nénuphar, d’abord, la belle Chloé, douce, superficielle, capable cependant d’inspirer un si grand amour. Envahie par le marais, la peau marquée de l’ombre noire de la maladie, affaiblie, regardant avec terreur le cachet qui va affronter le nénuphar dans sa poitrine. Mais toujours si parfaitement belle, une sorte de déesse Flore déchue. Quelques années après ma lecture, je me souviens de la toux qui me déchirait. Une toux pas du tout poétique, qui m’avilissait, pensais-je alors, et combien était réconfortante la pensée de Chloé, même illusoire image de la maladie que je traversais alors.
Pourtant l’image qui m’a restituée ce temps perdu avec le plus de netteté, c’est la salle de conférence de Partre envahie par une foule hystérique, Isis, Chick et Alise tapis sous une estrade prêts à enregistrer son intervention. Je venais de découvrir les mémoires de Simone de Beauvoir qui sont restés quelques années un livre vraiment important pour moi, une sorte de modèle. Partre ne m’apparaissait donc peut-être pas aussi ridicule et inquiétant que le représente Vian ; moi, la philosophie me faisait rêver. Difficile de dire ce qu’il y avait de si marquant dans cette scène ; je crois que c’était le décalage entre le lieu (un amphithéâtre sans doute) et son utilisation, digne d’un concert de rock. J’ai toujours aimé les vestiges transformés en lieux de science-fiction, les églises-piscines et autres scènes improbables.
Maintenant, je goûte aussi le destin du cuisinier Nicolas, première figure de l’artiste dans le roman, ce pêcheur d’anguille à l’ananas, grand disciple de Gouffé aux plats si raffinés qu’ils en deviennent répugnants. Un cuisinier tout à fait digne de la maison dans laquelle il sert, celle de l’inventeur du célèbre pianocktail, unissant le plaisir de la musique et celui de la boisson. Malheureusement le pianocktail sera vendu, même trop cher, dans les larmes de Colin que la musique traverse, les notes du Blues du Vagabond se transformant en Chloé à son contact. Et Nicolas gagné par l’atmosphère délétère de l’appartement des époux en est réduit à cuisiner du bouillon Kub à la farine de panouille et des saucisses noires et récalcitrantes.
J’ai envie enfin d’écouter la chanson des marécages, celle qui crée Chloé, qui fait naître le désir de Colin, la chanson de la mélancolie :
Découvrez Duke Ellington!
Et aussi la chanson du bonheur, The mood to be wooed, celle qui rend un temps sa forme harmonieuse à la chambre gangrenée de Chloé et Colin :
Découvrez Ellington Duke!
28 septembre 2008
La rentrée du repas dominical ! un repas ridicule avec Raymond (Queneau)
Pendant les vacances, dans la voiture filant sur l’autoroute, à l’heure où l’estomac se creuse et où il devient de plus en plus difficile de lire sans avoir mal au cœur, je découvris avec une délectation et un amusement mêlés de dégoût un poème de Queneau intitulé « Le repas ridicule ». Si vous vous souvenez, le romancier use et abuse dans ses romans de scènes de ripailles, la plupart du temps des repas bien de chez nous pas toujours très savoureux : la moule se gobe avec force bruit, la choucroute a passé la date de péremption et même la soupe à l’oignon est fadasse.
Dans « les Ziaux », il porte à sa perfection le concept du repas cauchemardesque pris au restaurant.
Les compères se renseignent d’abord à la « rubrique esbrouffe » d’un journal puis s’égarent dans des troquets aux breuvages snobinards : ils y boivent « de la bière en ballon » ou à la paille, et on comprend que leurs facultés sont déjà altérées lorsqu’ils poussent la porte du rade choisi.
« Les couteaux y sont mous les nappes y sont sales ». Las ! si seules la vaisselle et la table y laissaient à désirer ! Mais les sardines sont rincés à l’huile dparaffine… La nourriture ressemble à la patronne, une « carne », et la viande ne permet jamais d’oublier l’animal malpropre qui a été cuisiné : la tête de veau en « miettes gluantes » rappelle les lentes qui la peuplaient, les pieds de porc la boue dans laquelle ils traînaient…
La cuisinière aussi y est pour quelque chose, elle qui transforme l’omelette en « morceau d’anthraci » qui croque sous la dent, assaisonné d’un « sel sous la dent bien crissant ».
Dans un élan de folie, c’est la vaisselle puis les couverts que les convives se mettent à dévorer, tandis que la patronne écaille « les murs de l’ampleur de sa rage », nourriture dont nous devinons qu’elle rassasiera ses futurs clients, avant de « jouer au gazomètre » et d’empoisonner les trublions…
Ecoutez donc cette apocalypse :
Découvrez Raymond Queneau!
Setona Mizushiro, si elle a l’art de créer dans ses mangas une ambiance mélancolique et un peu malsaine, ne donne pas envie de s’initier à la cuisine japonaise et semble dessiner l’illustration même de ce repas plâtreux. Dans « L’infirmerie après les cours », les quelques plateaux repas que nous apercevons sont des approximations géométriques de nourriture,

des lanières colorées surmontées de brins clairs et de points noirs, ou encore des boulettes n’évoquant aucune nourriture connue.

29 juin 2008
Parfums – Comment j’ai mangé des fleurs
Pour Vanessa et les passeurs d'imaginaires de mai-juin
J’aime les fleurs, le désordre de leurs couleurs sur le mur gris ; leur parfum suffit à décorer le plus misérable des jardins ; pourquoi les manger ?
« Manger des fleurs » m’évoque irrésistiblement un âne broutant les roses d’une haie délicate, une sorte d’éléphant dans un magasin de porcelaine. Je crois que c’est un vestige de « l’âne d’or », une histoire de garçon imbécile métamorphosé en âne qui doit manger des roses pour retrouver forme humaine.
On mange bien, cependant, les fleurs de courgette. En beignets. J’en ai cueilli une ce matin (des bestioles plus voraces que moi avaient dévoré la tige) et elle sentait bon. Je ne l’ai pas mangée.
J’ai un pot de bourrache. Il paraît qu’on peut saupoudrer les fleurs sur les salades, qu’elles leur donnent un petit goût piquant. Les capucines aussi. Ces fleurs-là ne sentent pas grand-chose. Peut-être que c’est pour ça que je ne les sacrifie jamais en pleine floraison.
Mais les roses, le jasmin, le chèvrefeuille… humer l’air printanier, s’emplir de ce parfum, boire cette liqueur aérienne…
Boire du thé ; au milieu des feuilles, quelques fleurs séchées.
J’ai du thé à la violette. La violette me fait penser à l’Italie, bien qu’il en fleurisse en quantité dans le minuscule jardin évoqué plus haut. Une histoire de vendeuse de bouquets de violette, à Naples… il y aurait Nerval à côté d’elle, et pas loin le Pausilippe, et le feu souterrain qui a détruit Pompéi et que le poète, dans sa folie en accord avec l’univers, croit sentir. La violette se trouve aussi en Italie sous forme de pétale bonbon, une sorte de boîte de tic-tac qui annonce 5 petali = 1 caloria (la fleur est diététique) ; ça s’appelle « Mon Amour » (en français dans le texte). Je pourrais le saupoudrer sur des desserts, mais non, ces bonbons je ne les ai jamais ouverts…
Par contre, le thé se mange. C’est comme ça que j’ai mangé des violettes, finalement.

D’abord, il faut mélanger une cuillère à soupe de thé à la violette avec du sucre (100g environ). Ajouter 2 œufs, mélanger vigoureusement, puis incorporer du beurre mou (120g), de la farine (160g), des zestes de citron et une pincée de sel, et encore un peu de levure. Ensuite, on fait de jolis palets de pâte qu’on dépose sur une feuille de papier sulfurisé, et tout ça doit cuire à 150° C, pendant quinze minutes.
Il ne reste plus qu’à se faire un thé et à s’installer au jardin, pour se retrouver en pleine confusion parfumée.
