Ce que dit Rose

Tutti frutti etc

01 décembre 2009

Mad tea party (dans l’Antiquité)

Imaginez que je sois un loir endormi dans une tasse de thé (puisque je vous ai dit que je passais du temps dans les rêves des autres). Vous êtes une jolie petite fille dont justement je rêvais les aventures et je savais bien que vous me demanderiez une histoire : comme vous commencez à devenir grande et que vous avez interrompu l’histoire des petites filles vivant dans un puits de mélasse, je m’en souviens, au point de m’empêcher de lui trouver une fin, je vais vous raconter une histoire d’amour, qui commencerait comme ça.

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Mais il est temps de changer de place ! Notre hôte, fâché avec le Temps, vit un éternel six-heures et nous engage à changer de tasse. Pendant que vous faites la vaisselle (heureusement que vous êtes passée, on n’en pouvait plus de ce tas de soucoupes sales), voici ce que raconte l’héroïne de notre histoire...

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Vous m’avez interrompu ? Non ? Eh bien tant pis, de toute façon vous ne saurez pas la fin. Du thé encore, du thé pour moi ! Enfin puisqu’il n’est que six heures, je peux vous parler encore un peu, et, je vous en prie, resservez-vous une part de tarte à la mélasse (ou une tartine de beurre).

Ah ! six heures sonnent, excusez-moi, je suis en retard ! (je suis invité pour le thé)

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04 août 2009

Au pays de la reine aux cheveux d’ambre et du roi-éléphant (Eté en science-fiction - 3)

Donné pour le tome II du « Cycle du Latium » après le si poétique Phénix Vert, Le peuple de la mer est en fait une publication posthume de Thomas Burnett Swann, rattaché tardivement aux autres romans de l’auteur inspirés de L’Enéide de Virgile et des mythes de fondation de Rome.
Ceci explique sans doute qu’après l’installation d’Enée et d’Ascagne dans le Latium (tome précédent), le récit revienne en arrière pour conter la rencontre tragique de la reine de Carthage, Didon, et du héros troyen. Et aussi qu’on puisse noter quelques incohérences entre les deux volumes (dans mes souvenirs Ascagne jalouse Didon et en brosse un portrait peu flatteur dans le roman précédent, tandis qu’ici il fait tout pour favoriser le remariage de son père).

Didon a donc fui les rivages de Tyr où son frère voulait la marier à un oncle gras d’âge mûr  (il a  fait tuer Glaucus, le jeune marin aux cheveux verts qu’elle avait épousé en secret). Conseillée par sa mère néréide, elle a fondé une nouvelle ville dont les remparts sont édifiés par le peuple de Iarbas, le roi-éléphant, orgueilleux et douloureusement amoureux de Didon. Si l’animal se prend d’affection pour l’enfant Ascagne, il observe avec colère le débarquement d’Enée et de ses marins, potentiels chasseurs d’ivoire qui, en plus, sont trop fastueusement accueillis par la reine…

Précisons d’abord que l’édition que j’ai lue (Points fantasy) souffre de la présence de nombreuses coquilles qui rendent parfois la lecture franchement gênante. Conjonctions de subordination ou prépositions oubliées, accords verbaux approximatifs… J’ai du mal à croire que les éditions qui ont tiré Burnett Swann de l’oubli ne se soient pas imposé une relecture plus rigoureuse. Le traducteur précise en fin d’ouvrage que certains passages étaient en style télégraphique. Mais cela peut-il expliquer des erreurs d’accords bien français ? Alors, un typographe tête-en-l’air ? Toujours est-il que cela gâche un peu le plaisir de cette fantasy tendre et sensuelle, d’autant que le texte, non retravaillé par l’auteur, donc, comporte pas mal de redites et que l’intrigue est moins exaltante que celle du Phénix Vert.

peuple_de_la_merNéanmoins, j’ai retrouvé avec plaisir l’univers de l’auteur, peuplé de créatures merveilleuses, cette fois le peuple éléphant, qui protège sa cité grâce aux difformes petits Bès (qui écartent les visiteurs curieux) et aux népenthès (des plantes carnivores empruntant quelques traits aux Sirènes). Le véritable héros du roman est Ascagne, le fils d’Enée et de Créuse (morte lors de la chute de Troie), un enfant qui aborde aux rives de l’adolescence et découvre grâce à cette escale le sens de certaines expressions qu’il emploie encore innocemment (ainsi utilise-t-il à foison les termes « idylle » et « faire subir les derniers outrages », ce qui signifie pour lui un échange de baisers plus ou moins passionnés). Le gamin malicieux cherche à tout prix à jeter son père dans les bras de la reine, et il n’hésite pas à imaginer différents stratagèmes pour faire coïncider les oracles avec ses projets. Quant à Enée et Didon, ils redécouvrent ensemble les douceurs de l’amour ; voilà pour l’ambiance suavement 70’s du roman, la sensualité étant le facteur de l’harmonie comme dans le premier roman.

De même, le romancier réinvente avec humour certains personnages appartenant à la légende, comme le fidèle Achate (ici amoureux d’Enée) et surtout Anna, la sœur-confidente qui joue ici les entremetteuses et s’incarne dans un physique de girafe sans beauté.

Et il est encore question ici, discrètement, de politique puisque ce sont aussi deux fondateurs de cité qui espèrent s’unir, conscients de leurs responsabilités vis-à-vis de leur peuple.

Mais évidemment, Carthage n’est pas la ville destinée à Enée et le destin prendra cette fois le visage du roi-éléphant, exclu du bonheur par son amour impossible… et Didon n’échappera pas au bûcher.

31 mai 2009

« Enée doit mourir ! »

ph_nix_vertDans le Latium primitif, ce n’est plus tout à fait l’âge d’or, mais les créatures merveilleuses qui peuplent le Bois d’errance (dryades tissant dans les arbres qui leur donnent leur force, centaures jardiniers et coquets, faunes lubriques méprisés par les dryades) vivent encore un temps d’innocence et s’inquiètent de l’arrivée du héros troyen et de ses pirates : Enée le boucher, l’abuseur de femmes, doit mourir, c’est la mission que la reine des dryades, Volumna, a confiée à ses sujettes (car les dryades n’élèvent que les filles que le Dieu leur donne quand elles s’assoupissent dans l’Arbre sacré…).  Mellone, la jeune dryade appelée la Dame des Abeilles par les faunes, est la première à croiser Enée, tandis qu’il se baigne dans le fleuve avec le dauphin Delphus, et son fils Ascagne. « Enée doit mourir ! »… Mais est-il vraiment le pirate et le violeur que Volumna décrit ?

Les Moutons électriques ont eu il y a quelques années l’excellente idée de traduire et de publier les ouvrages de Thomas Burnett Swann (disparu en 1976), dont les romans de fantasy s’inspirent de la mythologie méditerranéenne. « Le cycle du Latium » est ainsi une réécriture des mythes de fondation de Rome. Le phénix vert qui évoque l’arrivée d’Enée dans le Latium en est le premier volet.

Inspiré par Virgile, Swann joue malicieusement avec les figures légendaires. Imaginer le « pieux Enée » de Virgile en soudard dangereux m’a tout de suite intriguée. En fait, le fils de Vénus se révèlera être un bel homme au visage sans âge et à la chevelure grise, comme il sied à un demi-dieu. De même, les centaures ne sont plus ces brutes avinées et lubriques mais de jolis hommes-chevaux sages et soignés, toujours le peigne à portée de main pour dompter leur crinière. La peinture de l’âge d’or déclinant est bien là (en particulier dans l’opposition entre le bois vivant des arbres des dryades et celui, abattu, qui forme les navires des pirates ; ce qui signe la fin de l’âge d’or, c’est souvent cette invention de la navigation, des échanges, la fin d’un monde clos sur lui-même dans la mythologie), les personnages « historiques » aussi, Enée, Ascagne, Latinus leur allié, Camille et ses amazones Volsques, Nisus et Euryale, Lavinie qu’épousera Enée ; mais finalement, ce sont surtout les êtres merveilleux qui fascinent Swann, et particulièrement les dryades.

Car, contrairement à ce que l’on pourrait attendre d’un texte épique, il s’agit d’un récit infiniment doux et enchanteur, d’une rêverie de poète, et finalement cela me paraît assez fidèle à Virgile, qui était loin d’être un homme d’action. D’ailleurs, ce n’est pas vraiment la guerre le sujet de l’œuvre, mais le conte se double d’une réflexion sur l’ouverture à autrui, sur la décadence et la marche de l’histoire ; la reine des dryades refuse catégoriquement l’installation d’un nouveau peuple qu’elle peint des plus noires couleurs aux autres femmes. Mais qu’est-ce qui motive ce comportement ? Ce repli sur les coutumes est-il légitime, n’est-il pas fondé sur un mensonge ? Une interrogation particulièrement intéressante, parce que ce thème de la décadence parcourt en filigrane toute la littérature latine, nourrie souvent d’un regret de l’âge d’or qui se révèle ici pas si idyllique.

Il s’agit donc aussi d’un récit initiatique (car les envahisseurs vont amener avec eux une forme de connaissance, en particulier sur la façon dont les dryades sont fécondées lorsqu’elles s’assoupissent dans l’arbre sacré). C’est la fin de l’innocence, mais aussi celle d’un certain obscurantisme. Ne vaut-il pas mieux savoir et choisir, plutôt que de se soumettre aveuglément à une coutume sexuelle étrange ? Tout le récit est imprégné d’un certain féminisme, qui accompagne l’éveil de la sensualité des héroïnes, Mellone mais aussi la piquante Pomone, fille de Volumna. La figure que j’ai trouvée la plus émouvante cependant est celle de Lavinie, l’épouse latine d’Enée, peu gracieuse par rapport aux dryades, mais dont le dévouement lui confère une étrange beauté.

Pour terminer cet éloge délirant du Phénix vert (le titre renvoie au surnom donné par Enée à son fils Ascagne, et aussi au fils de Mellone, le charmant Coucou, mis au ban des dryades : c’est un garçon et né d’un père… je ne vous en dis pas plus), j’ajouterai que le récit est servi par un style plein d’humour, que des esprits chagrins pourraient qualifier de mièvre (mais je vous assure que je suis impitoyable avec les récits mièvres, et là c’est juste délicieux).

« Elle ne te fera aucun mal », dit en riant sa mère. Elle ne riait pas souvent, et le son était aussi agréable aux oreilles de Coucou que les tintements des carillons éoliens. Mais même ce rire ne le rassura pas. Assise sur son tabouret à trois pieds dans sa pièce aux multiples fenêtres, elle trayait les chélicères d’une Sauteuse, une de ces énormes araignées velues qui fournissaient le poison pour les armes des dryades _ les épingles qu’elles portaient dans les cheveux, les fléchettes qu’elles gardaient dans des sacoches sous leurs écharpes.

C’est chez Ekwerkwe que j’ai feuilleté avec curiosité le tome II  (mais j’ai finalement commencé par le début…).

11 mars 2009

La morte amoureuse (sous la cendre de Pompéi - 1)

De nos jours, on ne se promène dans les rues de Pompéi que dans la journée. Et parfois, on a envie de commander quelques olives et un petit pain à l’huile au comptoir d’un thermopolium, ou de se reposer à l’abri du soleil dans un jardin somptueusement décoré… il semble que le cours du temps s’inverse, et que des voix sans visage chuchotent en latin derrière les colonnes.
Alors imaginez ce que ce doit être de nuit…
Car au XIXe siècle, les jeunes romantiques qui faisaient le voyage d’Italie rejoignaient Pompéi en train puis se logeaient dans une osteria à proximité des vestiges, où ils étaient harponnés par un « cicerone », qui ne les lâchait plus d’une semelle et leur récitait d’une voix morne tout ce qu’il savait sur la ville ensevelie. Le soir, les plus rêveurs pouvaient entrouvrir la porte de bois qui fermait le site et s’aventurer dans les décombres.
C’est ce qu’entreprend Octavien, le héros d’Arria Marcella de Théophile Gautier. Il a de bonnes raisons ; il est complètement obsédé par l’empreinte d’un sein vu au Musée de Naples ; il est tombé amoureux de cette forme idéale, ce moule de cendre qui a gardé le souvenir d’une jeune poitrine dissoute par les siècles. La jeune femme s’était réfugiée dans la cave de la villa de Diomède, sur la Voie des Sépulchres.
Par la force de son désir, cette nuit-là, Pompéi semble renaître… de ses cendres, et les pas du jeune homme le mènent au théâtre, où il assiste à une représentation de Plaute, observé par une jeune femme brune au regard troublant…

Arria Marcella
est le parfait exemple de nouvelle fantastique d’époque romantique : un héros aux passions impossibles, plus attiré par les fantômes que par la vie réelle, condamné à la frustration ; une expérience étrange, dont on ne sait si c’est un rêve du héros, un fantasme, ou la résurgence d’un monde enfoui qui ne demande qu’à revoir la lumière…

Outre que cette nouvelle est très courte, elle se lit fort agréablement : en effet, les héros sont des jeunes gens tapageurs qui poussent des cris de joie quand ils font des trouvailles intéressantes au Musée, histoire de déranger les « Anglais taciturnes » et les « bourgeois » abîmés dans la lecture de leurs guides. Une fois à Pompéi, ils plaisantent (à la descente du train, « station de Pompéi » les fait déjà rire, tant les deux termes accolés leur paraissent incongrus), déclament tous leurs souvenirs de latin au théâtre pour en vérifier l’acoustique, et arrivés à la villa de Diomède rappellent Octavien à des réalités fort prosaïques : ils ont faim ! et si agréable que soit la villa, ils veulent s’éloigner de cette cité où l’on ne trouve que des pains carbonisés par l’éruption. Bref, même s’ils fustigent les touristes scolaires, on se sent avec eux comme avec des voyageurs un peu balourds, plus rigolards que sensibles à l’aura des vestiges. (Evidemment, Octavien n’est pas comme eux ; c’est un romantique, lui, un vrai.)

On y explore aussi un Pompéi qui n’a été que partiellement fouillé, et il est significatif que la fascination de l’écrivain se manifeste pour une villa que l’on ne visite plus prioritairement aujourd’hui (il semble que justement elle ait été admirée et pillée au XIXe…). On dit aussi que l’empreinte de ce sein, célèbre en son temps, est tombée en poussière…

Voici ce que raconte Ernest Breton du drame qui se déroula dans la villa (source) :

Diomede_caveAu moment de l'éruption, dix-huit personnes adultes avec un jeune garçon et un enfant en bas âge avaient cru trouver un refuge assuré sous ces voûtes impénétrables ; des provisions qu'ils y avaient portées leurs assuraient l'existence pour quelques jours ; mais bientôt les cendres fines et brûlantes y pénétrèrent par les soupiraux, une vapeur ardente remplit la galerie ; les malheureux se précipitèrent vers la porte... il était trop tard !
Tous périrent étouffés et à moitié ensevelis. C'est là qu'on les a retrouvés au bout de dix-sept siècles le 11 décembre 1772, la tête encore enveloppée des vêtements dont ils s'étaient voilé le visage, soit pour se préserver des cendres ardentes, soit par un acte suprême de décence et de résignation. On recueillit près d'eux divers bijoux, des monnaies, un superbe candélabre, des clefs, les restes d'une cassette, un peigne double en bois, etc. Les murs présentaient encore la silhouette des cadavres, et la cendre durcie avait gardé les empreintes des seins, des bras et des épaules d'une jeune fille d'une admirable beauté. Cette intéressante victime dut être la fille du propriétaire de l'habitation, à en juger par les vêtements précieux qui la couvraient, et on voit encore sur la cendre quelques traces d'une de ces étoffes légères que Pétrone appelait du vent tissé, ventus textilis. Elle portait un superbe collier composé d'une chaîne d'or en filigrane décorée au milieu d'une petite plaque à laquelle sont attachées deux chaînettes terminées par des feuilles de pampre, un joli bracelet formé de deux cornes d'abondance réunies par une tête de lion, enfin deux pendants d'oreilles.


Il raconte aussi que le chef de famille avait cherché à s’enfuir avec les clefs de la maison et une somme rondelette (portée par un esclave) mais qu’il avait été surpris par la mort non loin de la demeure. Gautier, lui, en fait un sectateur du Christ, un homme sévère qui vient briser les rêves d’amour du jeune Octavien et d’Arria Marcella. C’est que la nouvelle parle aussi de la mort des religions, un autre thème romantique, cher à Gérard de Nerval.

*** 

« Allons dîner, si toutefois la chose est possible, dans cette osteria pittoresque, où j’ai peur qu’on ne nous serve que des biftecks fossiles et des œufs frais pondus avant la mort de Pline. »

***

« Les pains et les gâteaux au miel figurent au musée de Naples aussi durs que des pierres à côté de leurs moules vert-de-grisés ; le macaroni cru, saupoudré de cacio-cavallo, et quoiqu’il soit détestable, vaut encore mieux que le néant. »

08 février 2009

Jules César et ses doubles et comment déjeunait-on dans l’Antiquité ?

CamucciniJulesCesarJules César (un film biographique de Uli Edel, réalisé pour la télévision américaine, me semble-t-il, et pour recycler les décors de Gladiator) est l’histoire d’un homme honnête, bon père de famille bon époux, perverti par l’usage du pouvoir au point de donner sa fille à son rival (mariage heureux mais transaction « punie » par la mort de la jeune femme en couches) et de trahir son épouse aimante pour une ambitieuse égyptienne.
Au début, on est saisi (et un peu perturbé) par un sentiment de familiarité : César, c’est le frère de Brenda (Six feet under) qui est ami-ennemi avec le grand amour de Carrie (Sex and the city), lequel s’appelle ici Pompée et se débarrasse de Dumbledore, passé du côté obscur de la force et se rendant coupable de proscriptions (Sylla dans l’onomastique romaine). Et le pire, c’est que ce sentiment de familiarité se double d’un paradoxal sentiment d’étrangeté : quand on a regardé avidement les deux saisons de Rome, César ne peut être qu’un être roublard et magnétique dans la force de l’âge et Pompée, un homme grisonnant et étrangement tétanisé par son destin.
Bon, plus important que Dumbledark Sylla dans le téléfilm, il y a Vercingétorix, double intransigeant de César.
Car le film tisse un intéressant jeu de relations entre les personnages masculins : César et Pompée ont subi la même épreuve de Sylla, mais César s’est montré plus entier ; admiratif, Pompée, contre les ordres de Sylla, laisse la vie sauve à César… Situation reproduite lorsque le conquérant laisse s’enfuir le rebelle gaulois Vercingétorix. Cette générosité n’empêchera pas les deux alliés de devenir ennemis à mort…
J’ai bien aimé aussi la place accordée au théâtre comique : la première scène nous montre César assistant à une farce sur Alexandre, modèle tourné en dérision, pièce qui va être interrompue par le retour de Sylla ; plus tard, sa femme grince des dents devant les « Guignols » de l’époque, et César moqué sur scène pour ses amours avec Cléopâtre.
Après, le récit oscille entre fidélité (l’épilepsie, les mots historiques, même si le « toi aussi, mon fils » eexpire sur ses lèvres), et dramatisation des dernières heures (avec le songe prémonitoire de sa femme Calpurnia et le montage alterné pour faire sentir le destin en marche).
Par rapport au feuilleton Rome, les personnages paraissent bien fades : César semble avoir intégré les valeurs américaines (protéger sa famille d’abord !) et le film condamne l’ambition du héros, sans rendre très tangible l’instant où celle-ci devient malsaine et le transforme en tyran. Pire, la fin le montre prêt à la repentance et à la réconciliation avec son vieil ami Pompée (malheureusement décapité quand il arrive en Egypte) et gomme la sécheresse du personnage. Rien de shakespearien dans ces personnages, alors que les monstres fascinants de Rome m’avaient laissé une forte impression.

A ce sujet, il y avait tout de même quelque chose qui me tracassait dans Rome. Une question de recettes de cuisine et de vaisselle.
En effet, dans un épisode (de la saison 2, je crois), Marc Antoine prenait le petit-déjeuner  chez sa maîtresse Atia (mère d’Octave, présenté comme un petit génie intuitif et froid, et d’Octavia, douce et traumatisée par les multiples manigances de sa mère) et à cette occasion, on dégustait en se chamaillant… une salade de fruits. Qui manquait de figue, disait Octavia (sinon, les dialogues sont intéressants). La salade de fruits existait-elle dans l’Antiquité et les familles discutaient-elles des améliorations à apporter à une recette ? me demandai-je avec une pointe de méfiance.
Plus tard, Marc-Antoine et Atia dînent sur le pouce. Il s’agit de verser de l’huile sur du fromage et du pain (frugal, mais très brunch), mais le service utilisé est en verre teinté bleu. Je sais qu’il existait de la verroterie merveilleuse autrefois mais ces pichets qui n’auraient pas déparé les nouvelles collections de quelque magasin suédois, tout de même…
Je ferais beaucoup plus confiance à la vaisselle grossière qui constitue le trousseau de la femme du légionnaire Vorenus, pour le coup.

N’hésitez cependant pas à tenter la salade de fruits à l’antique (sucrée au miel, avec même un peu de poivre pour pimenter) et servez-la dans votre vaisselle la plus colorée !

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23 octobre 2008

Filmer « entre les murs »

J’hésitais à aller voir « Entre les murs » de Laurent Cantet. Peur de m’ennuyer en voyant transposé un roman dont je me souvenais bien. Agacement devant les innombrables interprétations qu’il suscite, qui laissent souvent à l’arrière-plan le film lui-même pour s’attaquer à la grande question de l’école : la palme de ces interventions énervantes revenant sans conteste à ces « jurys » d’enseignants réunis par certains magazines pour évaluer les qualités du prof en scène et la crédibilité des situations.

entre_les_murs_copyCe qui m’a frappée finalement dans le film, c’est que, bien que s’appuyant sur les anecdotes du livre, il ne raconte finalement pas la même histoire. D’abord parce que les personnages s’incarnent : plus d’élèves désignés par la marque sur leur pull, mais des êtres bien vivants, Koumba, Esméralda, Souleymane, face à François Marin, le professeur de français. Du coup, le huis-clos entre les murs du collège se resserre en un huis-clos à l’intérieur d’une seule classe. La prise de vue accentue cette impression : parfois on dirait que la classe est un couloir, réduite à deux rangées de tables, et souvent on regarde l’assemblée au ras du bureau, les rangs se brouillent, les élèves semblent entassés dans une pièce minuscule. C’est une façon donc de resserrer la perspective, de faire le choix d’ausculter le rapport entre cette classe et ce professeur (ou cette équipe pédagogique puisque d’autres enseignants apparaissent).
Les autres enseignants justement : ils prennent vie, eux aussi, et s’émancipent (un peu) des routines presque robotiques par lesquelles François Bégaudeau les caractérisait dans son livre. Ce portrait reste imparfait cependant : il manque de vitalité par rapport à celui des élèves (terrible la réunion de rentrée, presque une réunion des AA, ces présentations à coups de prénoms et d’ancienneté dans les lieux), et les figures mises en avant sont souvent porteuses d’un message univoque : le prof d’histoire-rigoureux-plein d’ambition pour ses élèves, la prof blonde-terre-à-terre (à elle le discours sur la machine à café et l’annonce des naissances à venir), la CPE-qui écoute les élèves. Et ces trois-là, plus un prof qui craque et un principal qui aime que les situations rentrent dans des cases, de s’affronter et d’affronter François (prof aux contours plus flous) sur la façon de faire régner la discipline et d’obtenir le meilleur des élèves (d’une façon en même temps fort calme, assez théâtrale, pas loin du film didactique à la « Dossiers de l’écran »).

Des cours en définitive, on n’en verra pas beaucoup, le scénario privilégiant les scènes d’échanges et de joutes. Ce qui intéresse le cinéaste, c’est la circulation de la parole, et la réflexion, comme dans ses autres films, sur la place de chacun dans le groupe. Dans la deuxième partie du film, il a resserré certains événements pour créer une petite dramaturgie : survient la répartie de trop, celle qui provoque des paroles de plus en plus agressives et dégénère en violence, même involontaire (le sac empoigné par Souleymane pour quitter la salle heurtant le visage d’une élève). Dès lors, la machine de l’exclusion de Souleymane se met en route, et tous se retrouvent confrontés à leurs positions ou à leurs peurs : faut-il tenir compte de la réaction possible de la famille (le renvoi au pays) ? faut-il laisser rentrer un peu de l’extérieur « entre les murs » ? faut-il tenir compte de l’enchaînement d’incidents qui a mené à la crise ou ne faire entrer en ligne de compte que l’insolence finale ? à quoi rime ce conseil de discipline où tout le monde peut présenter son point de vue, mais où la mère de l’élève ne parle pas la langue de l’école ? il n’y a pas de réponse juste et définitive à toutes ces questions.

Pas plus qu’à l’ultime questionnement, amené par cette élève qui, le dernier jour, constate (avec plus d’angoisse que d’insolence, m’a-t-il semblé) qu’elle a l’impression de n’avoir rien retenu de l’année scolaire qui s’est écoulée. Interrogation qui courait en filigrane dans le film : quand le prof d’histoire propose à François de travailler un ouvrage des Lumières (Voltaire en 4e ? on rame, répond-il), ou encore dans une réunion parents-profs où une mère confie son rêve d’envoyer son fils à Henri IV. Faut-il valoriser tous les élèves, ne pas abandonner ceux qui sont tentés de décrocher ? ou être exigeants et tirer vers les meilleurs l’ensemble de la classe ?

L’intérêt du film est d’avoir posé ces questions en dépassant le caractère souvent anecdotique des situations exposées dans le livre. Le film se termine sur la même grande partie de foot que le livre, mais aussi sur la référence à La République de Platon (qu’aurait lu Esméralda ; je dis « aurait » car ce n’est pas la scène qui sonne le plus juste, elle était mieux amenée dans le livre), une œuvre qui réfléchit sur la constitution idéale d’une cité. Et c’est bien le propos de Laurent Cantet, qui s’empare du roman de Bégaudeau pour l’approfondir, comme il s’était déjà emparé avec brio de l’affaire Romand dans « L’emploi du temps », en en offrant une relecture inédite dans le monde de l’entreprise.

07 septembre 2008

Attention histoire vraie

Les grands voyageurs, à leur retour, devant un auditoire conquis, racontent souvent de grosses bêtises. Dès l’Antiquité, Lucien (de Samosate) le constatait et donnait des noms : Homère, par exemple. Ne raconte-t-il pas qu’en Italie il y a des cyclopes et des magiciennes qui transforment les hommes en cochon ? Mais son ambition n’est pas de dénoncer ; non, il veut seulement faire comme tout le monde, raconter mille mensonges, mais avec honnêteté. De tout ce qu’il va raconter dans son "Histoire véritable", donc, il ne faudra rien croire !
Et c’est parti pour un récit de voyage qui n’a rien à envier question exotisme à tous ses prédécesseurs : on y visite le ciel, avec un petit arrêt (assez belliqueux) sur la Lune, puis le ventre d’une baleine (la vie s’y organise), et enfin l’île des Bienheureux (où nous retrouvons Homère qui compose une nouvelle Iliade, ou encore Socrate qui n’assume toujours pas son goût pour les jeunes garçons).
Parodie des traités ethnographiques, le récit de Lucien nous présente un monde à l’envers plein de fantaisie : ainsi sur la Lune, ce sont les hommes qui portent les enfants, dans le gras du mollet. Ces hommes lunaires ont d’ailleurs des yeux amovibles, et même toute une collection, s’ils sont riches.
Mais c’est dans la parodie de l’épopée que Lucien se révèle le plus drôle : sur la Lune, par exemple, lorsque s’affrontent (à ma gauche) Cavaliers-Vautours et Salades ailées et (à ma droite) Cavaliers-Fourmis, Moustiques de l’Air et autres Champignons-Tigres.
De tels combats ont dû inspirer Rabelais lançant les Andouilles contre l’équipage de Pantagruel, et Cyrano de Bergerac imaginant son voyage sur la Lune.
On en voudrait encore, mais ce coquin de Lucien annonce une suite, qu’il n’écrivit jamais.

***

A l’ "Infirmerie" : la révélation finale de « L’infirmerie après les cours » m’a un peu « déçue », disons pour rester vague que je ne la trouve pas forcément nécessaire pour éclairer toute la série, je trouve même qu’il y a une sorte de confusion des âges que je juge un peu maladroite… mais c’est la même réaction que j’ai à la fin d’un bon policier, lorsque je me refuse à réévaluer les personnages à l’aune des révélations de l’enquêteur. Une très bonne série cependant, de bout en bout palpitante. J’explorerais bien la bibliographie de la mangaka.

17 juin 2008

« On ne joue pas avec la nourriture » - repas dominical 24

Si vous vous rappelez, dans Le Guépard de Lampedusa, la nourriture évoquée, outre qu’elle paraît délicieuse, prend des formes hautement symboliques : gelée en forme de tour que l’on abat à coups de cuillères tandis que débarquent les chemises rouges, les fossoyeurs de la noblesse ; gâteaux des Vierges en forme de seins unissant la chair et le spirituel à l’image de la belle femme (personnification de l’étoile qu’il aime ?) venue enlever le Prince de Salina à sa mort…

fleurvaisselle

Je vous propose quelques correspondances littéraires ou artistiques avec cette nourriture figurative.
Figurez-vous que le goût du détournement de nourriture existait chez les Romains, et qu’on en trouve de nombreux exemples dans le récit de banquet le moins appétissant de la littérature : le festin de l’affranchi Trimalcion, dans le Satiricon. Par exemple, arrive sur un plateau une mise en scène de poule (en bois) couvant ses œufs. Le maître de maison extrait des œufs « de paon », en jouant l’inquiétude : ils sont peut-être gâtés… Le narrateur se laisse prendre et veut jeter son oeuf, mais un habitué de la maison l’en dissuade et il découvre, sous la coquille de pâte, un oiseau rôti entouré de jaune d’œuf poivré. Les convives sont ravis : le dîner est un spectacle plein de surprises, tout se transforme, il ne faut jamais se fier à sa première impression… mais à trop jouer avec les apparences, on finit par dégoûter : on apporte un cochon. Ah ! il a été cuit sans être vidé ! Trimalcion appelle le cuisinier pour lui mettre une bonne correction. Devant les supplications de ses amis, il se montre clément mais somme l’esclave de vider le porc devant eux : il en sort des boudins, des saucisses, directement de la panse du cochon, à la place de ses entrailles… Dans le film de Fellini tiré du Satiricon, la scène ne donne pas faim, et d’ailleurs les plats apportés ressemblent tantôt à des yeux, tantôt à des gelées étranges…
Dans le magazine que j’ai ramené d’Italie ce printemps (et qui m’enthousiasme encore, je vous jure !), j’ai découvert la même passion pour l’aliment masqué. Comme c’était l’époque de Pâques, on y trouve plusieurs recettes en forme… d’œufs. Des faux œufs en pommes de terre :

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Des faux œufs qui sont en fait des biscuits à la crème à l’orange :

ovis_molis

Cette passion de faussaire peut devenir plus ambitieuse et se situer aux frontières de la cuisine et de l’art : allez voir ces œuvres de « eat art », pizza cadavérique ou pâtisseries à la purée qui obligent à interroger nos représentations…
Pour revenir à la cuisine et à un art plus quotidien, une collection d’architecture comestible, chez Prawn
Et bien sûr il y a la vogue actuelle des bento, ces lunch boxes japonaises dans la confection desquelles se déploient des trésors d’imagination : Mook rend hommage à ces artistes du bento.

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11 juin 2008

Amants maudits

cl_op_treAntoine le guerrier est ensorcelé par la reine Cléopâtre. Ses soldats soupirent, Rome est agacée, et le fils de Pompée compte sur cette faiblesse pour reprendre le pouvoir. Dans un sursaut de « vertu romaine », Antoine s’arrache à l’étreinte de Cléopâtre pour rejoindre l’Italie où il accepte même en signe d’alliance d’épouser Octavie, la sœur du jeune César (le pouvoir est partagé entre Octave-César, Lépide et Antoine)… Mais il reviendra bien vite dans les bras de la magicienne qu’il adore et qu’il craint. Comment Octavie pourrait-elle rivaliser avec celle qu’il a aperçue pour la première fois sur une barque splendide :
« Et la poupe, c’était de l’or battu, les voiles
De la pourpre, et si parfumées
Que les vents alentour en défaillaient de désir.
»
Invité à bord, Antoine s’est engagé dans une tumultueuse passion…

Dans sa pièce romaine, Shakespeare ne nous peint plus la passion naissante, comme dans Roméo et Juliette, mais la maladie d’amour d’un couple maudit, conduit lui aussi à la mort, faute de pouvoir vivre à l’écart du monde, comme les amants de Vérone, d’ailleurs. La première scène nous montre un Antoine tout à fait indifférent aux nouvelles de Rome : « Ah, ça m’ennuie ! Tu résumes ! » lance-t-il au messager. « Que Rome croule dans le Tibre, que l’arche immense / de l’harmonieux empire se disloque ! / Ma place, c’est ici. Les royaumes, c’est de la boue. » Malheureusement, dans l’échelle des valeurs romaines, vivre dans le plaisir avec celle que l’on aime est plutôt mal vu : tout le monde sourit de « l’infatigablement luxurieux Antoine » et de sa « veuve égyptienne ». Vivre avec Cléopâtre, c’est offenser la morale et les valeurs romaines, et il ne reste plus qu’à affronter les représentants de l’ordre, en particulier le gringalet César. Mais si les amants de Vérone restent inconditionnellement fidèles l’un à l’autre, Antoine et Cléopâtre entretiennent des relations plus troubles : lorsqu’Antoine veut partir, Cléopâtre lui fait une scène de jalousie, se comparant à son épouse Fulvie qu’il a délaissée pour elle (et qui vient de mourir)… Lorsque la flotte de Cléopâtre cède à celle d’Octave, Antoine n’a pas d’insulte assez forte pour maudire l’ensorceleuse qui l'a conduit au déshonneur. Leur relation est un perpétuel théâtre…
Ces « vieux amants » représentent aussi l’ancien ordre du monde face à l’astre naissant César. Antoine est un chef adulé, alors que César est entouré de bons guerriers qui remportent des victoires en son nom. Antoine lui propose pour les départager un duel que César « the boy » se garde bien d’accepter. Face à la démesure sentimentale d’Antoine, César calcule, feint de s’allier en offrant sa sœur pour mieux pousser son adversaire à la faute et au retour en Egypte. A ce monde ancien qui reconnaissait la valeur guerrière et les vertus plus que la stratégie politique appartient aussi le fils de Pompée qui refuse que son lieutenant  profite de la fête donnée sur son bateau pour tuer les triumvirs (le respect des lois d’hospitalité l’en empêche…), scrupules dont ne s’embarrassera pas César…

La fin, l’agonie difficile d’Antoine, finalement hissé pour un ultime baiser dans le tombeau où Cléopâtre s’est réfugiée, le sursaut de fierté de l’ambiguë reine d’Egypte, tout cela est assez magnifique. Et puis il y a la scène de divination et de lazzis dans laquelle le sort des servantes de la reine est obscurément annoncé, les regrets et la mort silencieuse du lieutenant déserteur d’Antoine, le clown tragique qui porte les figues fatales à la reine.
Mais avec l’hommage final de César à ces deux êtres « illustres », ce n’est pas une nouvelle société pacifiée et endeuillée qui renaît comme dans Roméo et Juliette ; c’est l’avènement d’un garçon froidement intelligent enterrant des êtres passionnés, le futur empereur qu’a campé avec une férocité encore plus grande le dernier épisode de la série « Rome ».

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12 mai 2008

De la difficulté d’arriver au pouvoir, puis de l’exercer

cic_ronAu royaume du péplum, les Américains sont rois : Alexandre, Maximus (le héros de Gladiator) ou même Achille parlent anglais dans le texte ; il n’y a d’ailleurs pas que le cinéma qui s’intéresse aux grands hommes romains, les studios de télévision ont aussi produit ces dernières années moult relectures de la guerre de Troie ou des troubles politiques qui ont secoué la Rome du Ier siècle avant JC (la plus grande réussite étant le feuilleton « Rome », absolument passionnant).
Cette vogue antique n’a pas épargné la littérature : Steven Saylor (un Texan) est l’imperator du thriller en toge avec les aventures de son enquêteur Gordien, et je viens de découvrir Imperium, de Robert Harris (celui-ci est anglais, certes, et non pas américain… les écrivains adeptes d’enquêtes antiques, comme Anne de Leseleuc, Danila Comastri Montanari ou Margaret Doody semblent un petit mieux répartis à la surface du globe).
Si les regards des réalisateurs semblent converger avec ferveur vers la figure imposante de César (à défaut ils se tournent vers d’autres chefs de guerre ou vers ses descendants plus ou moins dégénérés), c’est Cicéron qui intéresse les littérateurs. Le Gordien de Steven Saylor fouille les bas-fonds de Rome pour alimenter ses plaidoiries (et finit par adopter à son égard une attitude méfiante, Cicéron étant un ami ambigu, goûtant beaucoup moins la vérité que Gordien). Et Robert Harris en fait le personnage principal de son roman Imperium. On comprend bien l’intérêt qu’ils lui portent : Cicéron n’est pas un chef de guerre, pas plus qu’un monstre, c’est plutôt un homme tiraillé entre la réalité et les exigences de la vie politique (et Dieu sait si la Rome du Ier siècle avant JC fut fangeuse) et certaines valeurs et modèles qu’il tirait de sa grande connaissance de la philosophie et de son goût pour l’Histoire. Et les diverses affaires auxquels il fut mêlé en tant qu’avocat et en tant qu’homme politique sont du pain béni pour les auteurs de thrillers.
L’autre star inattendue de ces polars est le secrétaire de Cicéron, Tiron ; Saylor le montre comme un homme timide, inconditionnellement attaché au grand homme, un peu plus amer cependant au fil des années, mais refusant de quitter son illustre patron même après son affranchissement ; et il devient carrément le narrateur d’Imperium, qui met en avant son talent particulier : il est l’inventeur d’un système de sténographie très performant qui lui permit de prendre en notes les discours de Cicéron  et qui en faisait un collaborateur indispensable. On sait que Cicéron lui adressa des lettres, et qu’il rédigea après la mort de son maître une biographie de lui. Robert Harris imagine donc ce que Tiron aurait pu écrire, lui qui était au cœur des événements…
Alors par rapport à Steven Saylor, son roman est moins « sulfureux » : pas de sexe (Cicéron ne fréquentant que… sa femme, Terentia, avec lequel il entretient une relation faite de tensions et de complicité – cela fait de jolies scènes), une violence principalement verbale…
Mais il décrit tout de même une Rome extrêmement violente, où l’argent permet d’acheter les jurés lors des procès et les électeurs lors des scrutins, et où le pouvoir est aussi conditionné par la naissance et l’appartenance à une aristocratie dont les voix sont plus importantes lors des élections… Autant dire que Cicéron, « homme nouveau » sans ancêtres prestigieux, riche seulement des biens de sa femme, ne pourra compter que sur son intelligence, sa finesse politique, son talent oratoire et un labeur de galérien pour réaliser son ambition : accéder à la magistrature suprême, devenir consul…
Car plus qu’un polar, Imperium se révèle être une réflexion sur le pouvoir, la façon de l’obtenir, les nécessaires compromissions qui découlent de son exercice… Composé de deux parties, il suit Cicéron durant son ascension politique : d’abord son apprentissage en Grèce puis son coup d’éclat, lorsqu’il parvient à défaire Verrès, le gouverneur de Sicile corrompu et cruel, devenant alors le champion des petites gens, des opprimés face aux aristocrates ; puis son accession au consulat, qui est aussi une chute, à mesure que Cicéron doit bafouer les valeurs qui l’ont rendu populaire… Une action en miroir, paradoxale, presque tragique. D’autant que l’on sent bien que le pouvoir officiel qu’obtient Cicéron à la fin ne va bientôt plus peser très lourd face aux appétits des généraux comme Pompée et aux alliances secrètes d’hommes avides de dominer à Rome ;  bien différent est l’imperium convoité, ce pouvoir de vie et de mort que donne l’élection à un poste de magistrat supérieur et qui est quasi religieux
Cicéron lui-même nous est décrit au milieu des siens, sa femme un peu acariâtre donc, mais aussi son frère Quintus, ses amis proches comme Atticus (riche épicurien absolument pas intéressé par le pouvoir, autant dire l’inverse de Cicéron !), ses enfants dont la bien-aimée Tullia ; proches qu’il aime et utilise à la fois, comme Tiron qu’il apprécie mais dont il n’a jamais le temps d’envisager l’affranchissement… Le roman raconte les longues nuits de veille à rédiger et mémoriser des discours, les nausées d’avant les procès... et montre l’homme comme un forçat de la politique, occupé à compulser des documents d’archives recopiés par son secrétaire, à recevoir une foule de clients déguenillés, à mémoriser des noms pour ne négliger aucun électeur. Et cet homme porté par l’ambition est né un 3 janvier (en 106 avant JC), aussi accède-t-il (même s’il n’est que le héros du roman…) au cercle jalousé de mes auteurs capricorne !
Il paraît que Robert Harris prépare une trilogie (je trouvais effectivement surprenant d’abandonner Cicéron au moment où il est élu consul) : vivement le volume suivant !

Posté par rose_a_lu à 08:00 - capricorne et littérature - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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